A Verviers, les élections du « mal-vivre ensemble »

Une coalition CDH-MR a envoyé le PS dans l’opposition et Desama à la retraite. Un coup digne de Molenbeek. En prime : rancœurs et rancunes sur fond d’immigration mal vécue.

Le quartier de Hodimont à Verviers est en travaux. Les communautés étrangères s’y concentrent aux portes du centre-ville. © Dominique Duchesnes.

Verviers a le sens de l’accueil. Aux portes de la ville, illuminant de hauts murs, des dizaines de visages géants sourient aux habitués des lieux et aux visiteurs de passage. Enfants d’ici et d’ailleurs, blanc bleu belge pur jus, jolies femmes arc-en-ciel, vieillards du Sud, parents de l’Est, et un slogan sympa : « Verviers, fiers de nos couleurs. »

La fierté des gens du cru a la gueule de bois après le scrutin de dimanche dernier. L’immigration et ses corollaires façon café du commerce (pauvreté, saleté, insécurité…) ont empoisonné la campagne et coûté son mandat au bourgmestre PS, qui a perdu deux tiers de ses voix, ce jour-là.

Claude Desama est accusé jusque dans ses propres rangs de ne pas avoir été à la hauteur des problèmes de « vivre ensemble » – euphémisme verviétois, sans doute… –, rencontrés par la Cité lainière. Des problèmes au cœur de l’accord conclu entre MR et CDH, et qui marqueront la vie à venir de cette petite ville de province où se croisent sans trop se mélanger 117 nationalités.

Dans son hôtel de ville, un des plus beaux de Belgique, le bourgmestre Claude Desama (PS) rumine sa défaite en exhibant l’accord de majorité signé avec le MR le 12 novembre 2011. Un document qui n’intéressera bientôt plus que les historiens : les libéraux, qui considèrent ces deux feuillets comme une simple « promesse de discussion », ont gagné les élections et choisi de faire alliance avec le CDH de Marc Elsen, qui s’installera en décembre dans le bureau de Desama.

En bord de Vesdre, l’axe CDH-MR et le renvoi dans l’opposition du PS, pourtant premier parti de la ville, sonne comme un écho à l’accord intervenu à Molenbeek pour régler le sort de Philippe Moureaux. Il y a de ça, c’est sûr.

Mais le renversement d’alliance à Verviers, le seul à ce niveau en Wallonie, se nourrit surtout de contingences locales et de rancœurs particulièrement tenaces, pas loin du règlement de compte.

« Cette campagne ne fut qu’une longue agression à mon égard de la part de nos adversaires, déplore Desama. Une campagne négative, sans nuance, type “Front national” : tous contre Desama ! On m’a affublé de tous les maux de la terre, reproché une trop grande tolérance à l’égard des personnes d’origine étrangère, citoyens à part entière selon moi. »

Libéraux et humanistes assument : il fallait mettre un terme à l’ère Desama. Marc Elsen, alors dans l’opposition, l’avait clamé avant les élections et s’estime conforté par les urnes : « Il ne pouvait plus être question de travailler avec lui, de subir sa manière de gérer, l’absence de dialogue qui débouche sur un manque d’efficacité. Le score personnel du bourgmestre me conforte : tout ce qu’il voulait cacher sur sa méthode a sauté aux yeux des électeurs. »

Au MR, le chef de file Freddy Breuwer n’y va pas par quatre chemins : « Il était impossible de poursuivre avec le PS et son leader déchu. Ce bourgmestre désavoué est un signal terriblement fort. Bien sûr, Claude Desama a insufflé du dynamisme à notre ville, mais il a aussi commis de grosses erreurs de casting et de stratégie, qu’il paye aujourd’hui. Des socialistes ont fait campagne dans les mosquées. Le PS a favorisé une campagne communautariste. Cela ne passe pas ! »

Nous y voilà !

Avec le sempiternel débat sur le projet City Mall, un vaste complexe commercial dans les limbes depuis dix ans, la place des communautés étrangères dans cette bourgade autrefois riche et bourgeoise, n’en finit pas de donner le ton de la vie politique locale.

A sa « belle » époque, le Front national a trouvé à Verviers, et à Dison sa voisine, le terreau nécessaire à l’expansion de ses idées nauséabondes. Plus récemment, la polémique a été vive sur la place du voile à l’école ou dans l’administration. Le CDH a fait sensation en excluant une candidate voilée, Layla Azzouzi.

A Verviers, les familles d’origine étrangère ont pris leurs quartiers à Hodimont et Pré Javais, au plus profond d’une vallée où Verviers semble étouffer depuis que l’industrie lainière, qui fit sa richesse, l’a abandonnée à elle-même. Avec la peur de l’inconnu, le dialogue ne se noue pas ou se noue mal, entre Belges, Italiens, Marocains et Turcs, de première ou de deuxième génération.

« Un jour, lors d’un débat, raconte Claude Desama, les gens m’ont dit : les étrangers à Hodimont, passe encore, mais là, ils montent, ils montent… »

Les interlocuteurs du bourgmestre évoquaient les beaux quartiers de Heusy et Stembert, sur les hauteurs de la ville.

Freddy Breuwer, qui assumera la présidence du CPAS, ne fait pas mystère de son ambition et de celle de la nouvelle majorité : « Nous allons mener une politique de centre droit ou de droite, si vous voulez. Verviers en a besoin comme de pain. En charge du logement au collège communal, j’ai constaté tant d’abus et de dérives. Il faut éviter que notre ville soit attractive pour toute la misère humaine. »

Marc Elsen déplore que ce débat délicat soit sous cloche depuis tant d’années : « Les politiques doivent travailler en fonction de l’évolution sociologique de la ville. On ne peut plus faire avaler n’importe quoi aux gens sur la pauvreté ou la sécurité. Claude Desama a minimisé le ressenti de la population, il n’était plus en phase avec elle. Ces thèmes ont été effacés du champ politique, nous allons les remettre au cœur du débat. Cela ne m’effraie pas parce que je ne réfléchis pas en termes de gains électoraux. »

Le PS verviétois a-t-il joué la carte du vote communautaire, à sa plus grande confusion ? Un constat : sur la liste socialiste, un tiers des candidats affiche un patronyme d’origine étrangère.

En interne, la campagne a été rude. Derrière Claude Desama, meilleur score personnel malgré tout, Hasan Aydin, échevin des travaux né à Verviers mais d’origine turque, a fait un tabac : 1.595 voix, bien mieux que des barons du PS local comme Muriel Targnion ou Jean-François Istasse.

« Mon succès n’est pas le résultat d’un vote communautaire, s’insurge Hasan Aydin. On me reproche d’avoir fait campagne dans les mosquées. Ce sont des ASBL qui nous ouvrent les portes, avec des gens qui veulent voter. Je suis fier que ces personnes participent au scrutin. Les nier ne sert qu’à éloigner les communautés qui se referment sur elles-mêmes. Il faut s’ouvrir… »

Hasan Aydin est groggy, mais ose la plaisanterie : « Même au PS, je suis la… tête de Turc. J’affirme que les Verviétois voulaient un discours clair sur l’immigration. Pas de problème pour moi, mais puisque le capitaine de l’équipe, le bourgmestre, était en difficulté, tous les candidats auraient dû se serrer les coudes, compenser. Ce ne fut pas le cas. »

Hasan Aydin ne se formalise pas. La politique n’est pas son métier. Il est formateur en finances au Luxembourg. Il a pensé siéger comme indépendant au conseil communal pour marquer sa différence. Mais il veut finalement donner une chance au dialogue et restera membre du groupe PS.

Et dire que cet enfant de l’immigration aurait pu devenir bourgmestre… Lundi en effet, Claude Desama annonçait qu’il céderait sa place en 2014, s’il restait en poste. L’écharpe serait revenue de droit à Hasan Aydin. Les Verviétois sont-ils prêts à ça ?

ERIC DEFFET
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