Fusillade d’Aurora: sans rapport avec le port d’armes

Emblème de militants pro-armes à feu

Des larmes pour les victimes, des prières pour les familles… Le drame qui s’est déroulé au Colorado a quelque peu mis en suspens la campagne présidentielle. Mais malgré les discours emplis d’émotion, ce nouveau massacre sur le sol américain ne changera probablement rien aux positions d’Obama et Romney, qui n’osent tous deux pas toucher à la sacro-sainte libre circulation des armes à feu.


12 morts et une soixantaine de blessés. Fauchés par les balles alors qu’ils assistaient à la projection du dernier Batman, dans une salle de cinéma bondée. Le lieu du drame est insolite mais pourtant la fusillade survenue vendredi dernier a un air de déjà-vu. Elle n’est que le dernier épisode d’une folie meurtrière récurrente, qui survient un peu partout sur la planète (ce dimanche c’était le premier anniversaire de la tuerie d’Utoya) mais particulièrement outre-Atlantique.

Encore une fusillade aux États-Unis? L’horreur en devient presque banale. En avril dernier, un étudiant “pète les plombs” sur le campus d’une université californienne et exécute méthodiquement sept victimes, après les avoir alignées contre un mur. Quelques mois plus tôt, en octobre, un homme ouvre le feu dans un salon de coiffure et abat de sang-froid huit personnes dont son ex-femme, avec qui il était en conflit concernant la garde de leur enfant.

La liste est longue, car selon les chiffres officiels, plus de 100.000 personnes se font tirer dessus chaque année aux États-Unis. En moyenne: homicides, accidents et suicides confondus, 85 Américains décèdent chaque jour suite à une blessure par balle! Dès que le nombre de morts, le lieu du drame ou la nature du crime sortent du commun, la fusillade fait un peu plus parler d’elle. Comme en cette veillée du 24 décembre 2008 à Los Angeles, où un homme déguisé en père Noël avait ouvert le feu sur neuf personnes avant de retourner l’arme contre lui. Un bref moment d’attention médiatique où revient à chaque fois le débat sur la régulation de la vente d’armes, qui retombe aussi vite dans l’oubli.

http://www.cagle.com/2012/07/cartoonist-points-finger-at-nra-for-colorado-shooting/

Un sacro-saint amendement

Une milice bien organisée étant nécessaire à la sécurité d’un État libre, le droit qu’a le peuple de détenir et de porter des armes ne sera pas transgressé” : le deuxième amendement de la Constitution américaine est sans équivoque. Cette petite phrase est le rempart légal, derrière lequel se regroupent tous les propriétaires d’armes à feu, qu’ils soient chasseurs, tireurs sportifs, vétérans de guerre, psychopathes, ou collectionneurs d’antiquités.

Lors de de la signature de ce texte fondateur en 1791, les fragiles colonies américaines s’émancipaient à peine contre le puissant empire britannique. Il était donc logique d’organiser et d’armer les citoyens en prévision de conflits futurs. C’était aussi une époque où les pionniers chassaient non pas pour le sport mais pour se nourrir et où tout le monde possédaient de fait l’un ou l’autre fusil. Mais depuis les temps ont fort changé et il est moins fréquent aujourd’hui de devoir se défendre  contre des ennemis hostiles ou des animaux sauvages.

La technologie a également connu plusieurs bonds de géants. Désormais il ne faut plus recharger manuellement son arme après chaque tir. Les fusils modernes permettent de tirer des dizaines de balles par minute. Résultat: un seul homme armé d’un fusil d’assaut peut causer à lui seul des dégâts considérables. Lors de la fusillade d’Aurora par exemple, des centaines de balles ont été tirées dans la salle de cinéma. Une dérive à laquelle ne pouvait forcément pas penser les signataires de la Constitution il y a plus de deux siècles.

L'arsenal présumé du tueur (illustration tiré de "The Denver Post")

Un lobby tout puissant

Les limites du second amendement ont été plusieurs fois remises en question durant le 20e siècle mais une organisation puissante a toujours veillé à protéger les droits des propriétaires d’armes à feu.  Forte de ses 4,3 millions d’adhérents et de son financement pratiquement illimité, la “National Rifle Association” peut se targuer d’être l’un des lobbys les plus puissant des États-Unis. (Voir leur vidéo de présentation)

Veillant au grain sur le business juteux du commerce d’armes, l’association s’assure que des lois fédérales ne viennent pas entraver l’approvisionnement en armes de ses millions de clients potentiels. C’est notamment “grâce”  à elle que James Holmes, alias le “Joker”, a pu en toute légalité, commander plus de 6.000 cartouches sur Internet.

Lorsque survient une tragédie comme Columbine, Virginia Tech ou Aurora, la ligne de défense de la NRA est toujours la même : “Si les victimes possédaient une arme, elles auraient pu se défendre et peut-être seraient-elles toujours en vie… “. Un argument imparable. A retenir: il ne faut jamais oublier son colt lorsqu’on se rend en famille au cinéma, histoire de pouvoir dégainer en cas de besoin, entre les nachos au fromage et les seaux de pop-corn…

Charlton Heston - Président d'honneur de la NRA jusqu'en 2003

Romney: un virage à 180°

Au niveau politique, l’association de promotion des armes à feu tend clairement du côté républicain, plus conservateur, même si le parti démocrate n’est pas en reste. En avril dernier, lors des primaires du parti de l’éléphant, tous les candidats sont venus à la tribune de la NRA afin de déclarer leur soutien inconditionnel à la défense du second amendement. Newt Gingrich, Rick Santorum mais aussi Mitt Romney, qui devait par son passage rassurer les électeurs sur “ses engagements conservateurs”.(voir son discours)

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le favori républicain n’a jamais été véritablement en faveur de la libre circulation des armes. D’ailleurs à titre personnel, il n’aime pas les armes à feu. Pire (ou mieux c’est selon), alors qu’il était gouverneur du Massachusetts, il s’est même opposé à la NRA en ratifiant une loi visant à interdire la vente libre de fusils d’assaut ! Mais c’était en 2004, une époque déjà lointaine. Désormais, Romney fait campagne pour la Maison Blanche et il est vite rentré dans le rang en prenant exemple sur l’actuel président.

Romney en pleine opération séduction au sommet annuel de la NRA

Obama: un président très conciliant

L’ancien sénateur d’Illinois a toujours été clair concernant les armes à feux. Lors de sa campagne en 2008, il avait notamment affirmé lors d’un meeting: “Je ne prendrai pas vos armes“. Non seulement Obama a tenu parole mais il a encore renforcé les droits des propriétaires d’armes à feu durant son premier mandat, en autorisant notamment le port d’armes dans les parcs nationaux. Contrairement à ce que redoutait la NRA juste après son élection, l’occupant actuel de la Maison Blanche n’a jamais représenté une menace pour les propriétaires d’armes. Que du contraire.

Par le passé, le parti démocrate a plusieurs fois milité en faveur d’un contrôle renforcé du commerce d’armes mais ce temps est désormais révolu. Depuis la défaite d’Al Gore en 2000, le parti a abandonné la lutte. L’échec de l’ancien vice-président de Clinton avait été attribué par certains analystes à sa prise de position tranchée contre la détention d’armes à feu.

Aujourd’hui, Barack Obama brigue un second mandat et il ne souhaite clairement pas s’attirer plus d’ennemis en s’opposant au puissant lobby de la NRA. C’est pourquoi sa réaction suite à la fusillade d’Aurora s’est cantonnée au registre de l’émotion.  Des larmes pour les victimes, des prières pour les familles, un discours qui dénonce une folie meurtrière isolée…Mais pas un mot concernant l’utilisation de fusils d’assaut, à nouveau en vente libre depuis 2004. Ils avaient été interdits en 1994, suite à une loi promue par Bill Clinton mais le Congrès n’a pas souhaité la renouveler lorsqu’elle est arrivée à échéance dix ans plus tard, sous la présidence de Bush…

Tabou de campagne

L’absence de prise de position d’Obama a été vivement critiquée par différentes associations mais surtout par Michael Bloomberg, l’actuel maire de New York. Pour cet ancien  démocrate passé sous les couleurs républicaines avant de finalement s’afficher sous une étiquette d’indépendant, la question du contrôle des armes à feu doit devenir un véritable sujet de la campagne présidentielle.

Dans un speech assez engagé, le millionnaire a dénoncé autant Romney qu’Obama, qui s’aplatissent tous deux devant les intérêts de la NRA.  “Il est peut-être temps que les deux personnes qui veulent être président des États-Unis se lèvent et nous disent ce qu’ils vont faire au sujet du second amendement (…) Il y a des  meurtres commis chaque jour avec des armes à feu et cela doit cesser d’une façon ou d’une autre”.

A l’heure actuelle, entre 250 et 300 millions d’armes à feu circulent aux États-Unis, pour une population de près de 315 millions d’habitants. 47% des Américains déclarent posséder au moins une arme: 55% des électeurs enregistrés comme républicains et 40% chez les démocrates. Des chiffres impressionnants qui font qu’un candidat en pleine campagne qui se déclarerait ouvertement hostile aux armes, se tirerait une balle dans le pied…

Le véritable enjeu n’est pas l’interdiction totale de la vente d’armes qui est tout simplement inimaginable dans la société américaine. Mais bien de mieux contrôler le commerce des fusils d’assaut, ces armes destinées aux zones de guerre qui peuvent causer d’énormes dégâts lorsqu’elles tombent entre les mauvaises mains. La fusillade de vendredi dernier à Aurora l’a encore tragiquement rappelé.

Le business des armes - un marché qui rapporte gros (vidéo)

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9 réponses à Fusillade d’Aurora: sans rapport avec le port d’armes

  1. Ahab dit :

    Excellent article… Tous les commentateurs des grands media US se retrouvent pour déclarer que “se n’est pas le moment” de réouvrir le débat de la remise en question des armes à feu. Et la seule mesure concrète prise par les autorités après le drame fut d’interdire une autre institution sacro-sainte aux USA: le port des costumes et des masques des héros du film dans l’enceinte du cinéma…

  2. Ahab dit :

    Par ailleurs, il faut imaginer l’impact du chiffre d’affaire (et du lobby de l’industrie) de la vente libre d’armes dans un pays de 315 millions d’habitants… Plus les trafics que cela induit vers les autres pays, notamment vers le Mexique, pays où les chiffres de la criminalité sont aussi effroyables (dus aussi à un autre problème lié aux USA, son énorme consommation de drogue qui entre principalement via le Mexique; un autre sujet légal délicat pour les USA; de plus en plus de gens militent pour la dépénalisation).

  3. Huberlant dit :

    Bonjour,

    Je suis pour la possession d’armes à feu mais à certaines conditions :
    - Un casier judiciaire vierge et un certificat de bonne vie & moeurs (ou équivalent)
    - L’obligation d’acheter l’arme dans un magasin spécialisé avec son identité et une autorisation légale + enregistrement légal et transfert aux autorités compétentes.
    - idem pour la revente – interdiction de vendre en ligne et/ou par annonces.
    - Achat autorisé seulement pour les armes civiles non automatiques
    - limite stricte du nombre d’armes (les collectionneurs devront faire démilitariser leurs armes)
    La possession d’une arme ne peut se justifier que pour le sport, la chasse ou sa propre défense.

    Si aux U.S.A. la loi est trop permissive, par contre, en Belgique, grâce à qui vous savez, seuls les malfrats sont encore armés.

  4. Ahab dit :

    Sur un programme de la BBC World, j’écoutais avant-hier l’interview d’un jeune norvégien survivant de la tuerie de l’île d’Utoya en Norvège. Il disait bien sûr comprendre l’horreur de la situation des proches, lui qui après la nouvelle de la tuerie a dû téléphoner à tous ses proches pour les rassurer qu’il n’était pas du nombre des victimes. Il disait que la réaction du public en Norvège a été de réaffirmer les valeurs démocratiques et de solidarité sociale, plutôt que de se ruer sur les armes et les discours d’autodéfense et de répression. Autre pays autres mœurs, quand des policiers norvégiens interviennent, ils laissent leurs armes à feu dans leur véhicule de service.

  5. philippe dit :

    Article interressant, extremement biaise mais interressant. Vous dites, et je site “selon les chiffres officiels,[...]. En moyenne: homicides, accidents et suicides confondus, 85 Américains décèdent chaque jour suite à une blessure par balle!” 85/jour = 31.025/an. Comparons donc avec la Belgique. Il y avait (en 2005) une moyenne de 3,01 par 100 personnes mortes par arme a feu par an (http://www.gunpolicy.org/firearms/region/belgium). Si je compare et que je fais une regle de 3 avec la population americaine qui est de 311.591.917 cela nous ferais donc 937.891 deces par an si la Belgique avait la taille et le nombre d’habitant des USA. Oups cela nous fait plus de 2.500 morts par jour!!
    Et cela lorsque la Belgique est extremement restrictive en ce qui concerne la pocession d’arme. Je suis belge, vivant au Texas et pour moi, la preuve de la vraie liberte est de pouvoir entrer dans un magasin et d’y acheter une arme de poing ou un fusil semi-automatique. Je possede egalement un permis de port d’arme, non pas que j’ai peur ou que je sois particulierement “insecure” mais simplement que c’est la preuve ultime (pour moi) de la liberte que j’ai aux USA. J’ajoute que je ne suis pas membre de la NRA mais que j’apprecie leur travail. J’ajoute eglament pour repondre a Huberlan qu’ici au Texas les regles suivantes sont en vigeur pour l’achat d’une arme.
    - un background check (par le FBI)
    - pas d’arme full automatique (sauf avec permis special)
    si l’acheteur n’est pas en pocession d’un permis de port d’arme l’arme ne peut etre sortie de la maison ou du vehicule seulement pour aller au centre de tir. Je souligne le fait qu’ici la voiture est associee a la maison, c’est a dire que tant que l’arme n’est pas visible vous pouvez l’avoir dans votre voiture.

    • Louis dit :

      Avant toute chose je vous recommande de retourner voir votre source et vos cours de calcul élémentaire car sur votre lien, ils parlent de 3,01 décès par arme feu sur 100,000 (cent mille) personnes, par jour, ce qui fait un peu moins de 1100 décès par an… Si nous appliquons votre règle de 3 (qui selon moi ne peut pas vraiment servir de base à une analyse socio-comportementale entre deux pays si différents, mais passons), il faut multiplier par environ 31, ce qui nous fait un peu moins de 33,000 décès par an (si nous avions la taille des USA). Cela reste énorme mais on est encore loin des 2500 morts par jour (chiffre totalement absurde quand on y pense. Cela représente près de 10% de la population qui mourrait chaque année par balle, vous vous rendez compte???).

      En outre, je ne m’étendrai pas sur le sujet mais si pour vous, posséder une arme est une forme ultime de liberté comparé aux libertés d’expression, de circulation ou de croyances, alors je pense que vous faites partie de la catégorie des personnes qui devraient se voir refuser le permis de port d’armes.

    • Céline dit :

      @Philippe: votre source indique 3,01 morts par 100.000 personnes et non 100. Cela ferait donc 9.379 décès par an pour une population équivalente, ou 26 par jour. Ce qui reste énorme, mais c’est plus de 3x moins qu’aux States…

    • philippe dit :

      Oups, effectivement mes chiffres sont errones et je m’en excuse, j’ai voulu aller trop vite. Merci Louis et Celine pour la rectification.

  6. Damien dit :

    @Philippe

    Parlant de biais…
    En 2005, selon votre source, le taux de décès par balle par an était de 3.01 personne pour 100.000 habitants et pas pour 100 habitants.
    Ca change sérieusement le calcul !
    Merci

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