Bob Pleysier a été pendant 16 ans professionnellement actif dans le secteur de l’accueil. D’abord comme directeur du centre du Petit-Château (Bruxelles) dès 1991, puis en tant que premier directeur général de Fedasil à partir de 2002 et jusqu’en 2007. Monsieur Pleysier est aujourd’hui détaché vers la cellule Migration et Asile de la Représentation permanente de la Belgique auprès de l’Union Européenne. (Source : Fedasil).
Sur la crise de l’accueil et de l’asile, Monsieur Pleysier a ses opinions, qui vont parfois à l’encontre de la vision du problème qu’ont pu me donner d’autres intervenants, plus tôt dans ce reportage. Celles-ci n’en restent pas moins indispensables pour peu que l’on essaye d’avoir une vue d’ensemble sur le sujet.
Le 2 mars dernier, dans l’arrière-salle d’un café de Bruxelles, Monsieur Pleysier était invité à faire part de son avis, à l’initiative de Sarah Smeyers, députée N-VA qui suit le dossier asile et migration. Là, il a fait sept propositions de solutions pour la problématique. Les voici résumées.

Une file de demandeurs d’asile devant l’Office des Étrangers
1. Un ministre
« Avec un ministre je veux dire une politique cohérente à l’égard des demandeurs d’asile. Ici, pour être honnête, depuis que je travaille sur le terrain, j’ai toujours connu l’inverse : deux ministres, le premier trop stricte, l’autre trop laxiste, le modèle du bon et du mauvais flic. »
« C’était surtout le cas avec Turtelboom-Arena, on a vu à quoi ça a mené, à des années à discuter de la régularisation, sans accord cohérent, à se faire chanter l’une l’autre : “si tu n’es pas plus souple dans la procédure, je ne crée pas de places d’accueil, etc.” C’est cela qui a provoqué la crise. »
« Une politique cohérente est plus facile avec un seul ministre. Mais il y a aussi toutes sortes de risques liés à cela : le budget de la procédure et le budget de l’accueil seront entre les mains d’une seule personne, qui peut faire passer l’argent de l’un à l’autre, par exemple en prendre du centre du Petit-Château et le mettre à Steenokkerzeel (centre fermé). C’est donc un très gros risque, alors il faut trouver un très bon ministre. »
« À une époque je disais qu’il ne fallait pas que ce soit un Flamand, parce qu’ils ont une certaine vision sur la migration (plus stricte, typiquement nord européenne, un peu amère et ethnocentrique selon certains), mais il ne faut pas que ça soit un Wallon non plus parce qu’ils ont une autre vision (généreuse, de laisser-faire). Je disais qu’il fallait que ça soit un Bruxellois, mais ça a peut-être un rapport avec ma sympathie personnelle pour les ministres SPA, qui étaient jusqu’à présent les seuls ministres efficaces sur la problématique. »
2. Fedasil indépendant
« Fedasil doit devenir un organisme indépendant, comme aux Pays-Bas. Ça l’est aujourd’hui, mais seulement en théorie, parce qu’on voit que c’est devenu une colonie du PS. Depuis que Vande Lanotte a fondé l’agence, seuls des ministres PS en étaient responsables et avaient, avec l’arrogance du pouvoir selon moi, taillé Fedasil selon leurs désirs. J’en suis devenu la victime, croyez-le ou non, peu importe, il fallait qu’un Francophone me remplace. D’autres choses ont été lancées : l’allocation budgétaire, la répartition des demandeurs d’asile, tout était vu à travers les lunettes du PS. »
3. Un nombre fixe de demandeurs d’asile
« On voit que les dernières années avant la crise, quand le fonctionnement était normal, on recevait entre 11.000 et 13.000 demandeurs d’asile par an. La Belgique doit atteindre les 12.000 demandeurs d’asile par an. S’il en vient davantage, il faut se demander pourquoi : les pays sont en concurrence les uns avec les autres. S’il en vient moins, alors je suis partisan que l’on aille en chercher plus. C’est notre devoir international, en tant que pays riche, développé et généreux de faire notre part. »
4. Le retour
« Concernant le retour de ceux qui sont déboutés. La Belgique et Fedasil y travaille dur. Toute une équipe s’est rendue en Australie et en Suède pour voir comment cela se passait là-bas. Mais, en fait, pour le retour volontaire, la Belgique ne fait pas si mal en comparaison. »
« Il n’y a pas de solutions miracles. Les demandeurs d’asile ont énormément investit pour venir jusqu’ici, même avec des arguments forts, même avec beaucoup d’argent, vous ne les ferez pas rebrousser chemin. Même si tous les responsables disent “Vous ne pouvez pas rester ici, vous ne trouverez que la misère, l’illégalité, aucun travail”, les demandeurs d’asile répondent quand même que tout cela est mieux qu’un retour, et c’est la réalité. »
« En tant que gouvernement, si vous voulez que les gens retournent chez eux, vous devez agir rapidement et correctement. De préférence, avec le retour volontaire, et si c’est nécessaire : le retour forcé, ou même le retour forcé accompagné. Il y a deux côtés à la médaille : si vous n’exécutez pas les retours forcés, alors le retour volontaire baisse très vite. »
« Wathelet ment sur les chiffres, il dit qu’on n’a jamais autant expulsé qu’aujourd’hui, c’est un mensonge. Le chiffre n’a jamais été si bas. Il y a eu 3.000 expulsions, à mon époque il y en avait 6.000. L’année passée on était au plus bas. »
5. Une harmonisation européenne
« Il faut une harmonisation entre les pays voisins. Vous pouvez dire que l’Europe doit s’en charger, et j’en suis vraiment partisan, mais nous savons que cela coûte beaucoup de temps et d’énergie à l’Europe pour arriver à quelque chose qui ne soit pas pour autant un résultat direct. »
« Ce que vois aujourd’hui : les Pays-Bas, le Royaume-Uni, l’Espagne, prennent toutes sortes de mesures pour avoir les chiffres sous contrôle alors que la Belgique, l’année passée, n’a pas réussi à le faire. Par exemple, les Pays-Bas recevaient normalement le double de ce que reçoit la Belgique, aujourd’hui ils en reçoivent peut-être les trois-quarts. »
6. Pas de régularisations collectives
« La régularisation collective est, à mes yeux, toujours une abdication du gouvernement. Nous avons fait des lois, nous avons fait une belle administration, un système d’accueil, mais nous avons failli et donc nous devons organiser, à chaque fois, un grand pardon parce que nous n’avons pas été capables de faire ce que nous avons dit. »
« Si vous dites que nous devons faire une loi qui stipule qui on va régulariser, alors on fait une loi qui dit qu’on est pas capable d’appliquer ses propres lois, et ça n’a aucun sens. Selon moi, et si on voulait être très caricatural, la régularisation collective est presque une invitation à l’illégalité. »
7. Améliorer l’accueil
« Comme pour la dernière crise, nous n’avons pas eu assez de places d’accueil. Courard, d’abord, n’a rien fait. Arena n’avait rien fait non plus. Arena avait dit qu’elle ne voulait pas bouger jusqu’à ce que Turtelboom devienne plus raisonnable dans la régularisation. Ensuite Courard est arrivé, et pour longtemps il n’a rien fait non plus, il est resté là à contempler la situation, à faire des annonces puis à les rétracter pour enfin commencer avec les hôtels. Puis, sous la pression des astreintes, il a ouvert les casernes. »
« J’y ai travaillé pendant 11 ans, je ne peux pas rejeter ce modèle, mais je trouve dommage qu’un gouvernement, 25 ans après avoir ouvert le Petit-Château, doive encore appliquer le même modèle pour résoudre de nouveaux problèmes. J’aurais pensé qu’entre-temps, nous soyons devenus plus sages, et nous aurions appris les qualités et les défauts de ce type d’accueil. Ouvrir une telle caserne coûte beaucoup de temps, d’énergie et d’argent, c’est très difficile et nous ne parlons même pas des difficultés politiques. »
« Je continue de penser qu’un modèle d’accueil collectif institutionnalise les gens. Une famille ne devrait pas se trouver dans une structure collective. Ça reste possible pour trois, quatre mois, pour les soins médicaux, pour préparer la scolarisation des enfants, pour étudier les dossiers, mais après quatre mois les gens doivent commencer à travailler à leur intégration, ou à leur retour. »

Journaliste indépendant, écrivain et poète, j'ai collaboré avec maelstrÖm reEvolution à l’organisation de plusieurs événements culturels internationaux. Mes pas m’ont conduit d’Europe en Afrique, du Liban en Inde. Correspondant aux États-Unis pour les élections de mi-mandat 2010. Envoyé spécial en Égypte pour la révolution 2011. Aujourd’hui, c’est à Bruxelles que je réside.
Il est bien cet article ! Dommage qu’on entend pas plus les hauts fonctionnaires et la société civile, plutôt que les politiques qui n’ont d’autres ambitions que d’en faire un sujet de joutes de pouvoir…
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