Jeunes critiques: Ostermeier aux frontières de la radicalité

Par Salomé Frémineur

- Il a le pouvoir.
- Oui, mais moi j’ai le droit.
- À quoi sert le droit sans le pouvoir ?

Un ennemi du peuple met en scène la révolte du Dr Thomas Stockmann, médecin à l’origine de la découverte d’un scandale sanitaire et dont l’idéalisme se heurte à la pression des autorités. Les questions soulevées par Henrik Ibsen lors de l’écriture de la pièce en 1882 n’ont pas pris une ride. Sous la direction d’Ostermeier , Thomas est jeune et habillé cool. Il partage avec sa copine, boots rouges et pantalon de cuir, un appart où ils jouent de la musique avec leurs potes branchés, en tentant de ne pas réveiller le bébé. Les décors, tableaux noirs où les dessins à la craie définissent le lieu, finissent de poser l’atmosphère type squat berlinois.

Médecin des thermes de sa ville, Thomas fait une découverte fracassante : l’eau utilisée par les curistes est contaminée. Il a en sa possession les documents en apportant la preuve. Hovstad, son ami rédacteur en chef d’un journal progressiste, est prêt à diffuser sa révélation, appâté par l’idéal journalistique et le lucratif parfum de scandale. Le directeur du journal les couvre. Mais le frère de Thomas, maire de la ville, apprend ses intentions. Magnétique, le Peter Stockmann de 2012 affiche son autorité en costume élégant de bureaucrate. Sa position est claire : remédier à la pollution demanderait d’énormes travaux et ruinerait la ville. Ostermeier relie sans cesse la pièce à l’actualité et place quelques clins d’œil bien amenés à la problématique de la dette. Dans son emballement, le maire en vient à évoquer (en allemand dans le texte !) « eine große Krise », déclenchant  des rires dans la salle.

L’entourage de Thomas se range peu à peu aux arguments raisonnables du politicien, y compris le jeune rédacteur en chef. Devant ces replis en série, la colère de Thomas grandit. Qui a raison ? L’idéaliste Thomas, ou les réalistes  ? La question se pose, et elle n’a rien perdu de sa fraîcheur  : à quel prix peut-on être intègre ? À partir de quand la noblesse de la recherche de vérité se transforme-elle en en moralisme rigide ? La pureté de la radicalité est-elle contreproductive ? À moins qu’il ne soit le seul à se battre contre un consensus mou soi-disant démocratique, camouflant la recherche d’un statu quo profitant uniquement aux puissants. Crise financière oblige, on fait forcément le lien : Thomas a-t-il tort de penser que la justice ne peut s’effacer devant la réalité économique  ?

Lorsque toutes les portes se sont fermées devant le jeune médecin, il convoque une assemblée publique, devant laquelle il soutient ses thèses, seul contre tous. Thomas apparait ici amer, extrême. Voici le cœur de la pièce, le coup de poker et coup de génie d’Ostermeier. Alors qu’il commence son discours, les lumières s’allument sur le public de l’Opéra-théâtre d’Avignon, qui devient le peuple de la ville de Thomas.

« Toutes les sources de notre rapport à la politique sont empoisonnées », commence le jeune médecin. Plus de thermes, plus d’eau contaminée. La longue tirade de Thomas, emporté, à bout de souffle, est tirée de L’insurrection qui vient, pamphlet ultra-radical, brûlot nihiliste condamnant toutes les formes de la société marchande. Le choix de ce texte, paru en 2007 à La Fabrique, n’est pas innocent. Signé Comité invisible, le livre a été entièrement versé au dossier d’instruction des « dix inculpés de  Tarnac ». Accusés d’avoir saboté des caténaires de la SNCF, ces jeunes qui tenaient une épicerie autogérée en Corrèze, liés aux milieux radicaux, ont été mis en examen pour terrorisme dans un grand fracas médiatique. Leur supposé leader, Julien Coupat, est resté six mois en détention préventive. Rapidement, le dossier est apparu très vide. Des comités de soutien se sont mis en place, et l’affaire est présentée comme un exemple de dramatisation politico-policière. Ces inculpés sont supposés être les auteurs du livre cachés derrière le mystérieux pseudonyme. Des extraits ont été retenus contre eux dans l’affaire. Thomas en déclame les passages les plus abstraits, d’un lyrisme révolutionnaire. La salle, séduite, applaudit à tout rompre.

Enflammé par ce discours échevelé, le public, pris à parti par les personnages disséminés parmi eux, s’empare de la parole et transforme la représentation en happening politique, ou plutôt en assemblées d’Indignés. La salle est acquise à la cause de Thomas. Ca y va de comparaisons : Peugeot, Mediator… Les spectateurs, en joie, prennent violemment parti contre le maire. Certains regretteront une intervention un peu malheureuse mettant la fameuse question de l’élection démocratique d’Hitler sur le tapis  : pourtant, c’est exactement ce qui devait arriver . Soyons clair : en termes de débat politique, les arguments échangés sont nuls. En termes de théâtre, le moment est jubilatoire. Il réussit proprement son objectif, mettre en scène et transcender la question politique. Prendre position sans prendre parti.

Qui est le public ? Celui du meeting politique ou celui de la pièce ? Qu’applaudit-il avec autant d’enthousiasme  ? Le discours révolutionnaire de Thomas, ou l1’audace de mettre en scène ce discours dans la pièce ? Le contenu des prises de parole, ou leur simple existence ? Sans doute les deux à la fois. Quand d’ un signe Ostermeier indique aux acteurs de reprendre le contrôle, ce qui se fait le plus naturellement du monde, c’est pour retourner au texte d’Ibsen et mettre en scène l’hostilité à Thomas, attaqué par le public que sa violence lui a aliéné. En rejetant le consensus mou d’une soi-disant démocratie, il est devenu l’ennemi du peuple.

Le moment est un peu déstabilisant. Ostermeier a atténué le texte original, très violent. Du coup, le public d’Avignon, lui, était de tout son cœur avec Thomas.  En actualisant l’histoire, adaptée à 2012 et à la crise financière, la question de la démocratie est retournée. Alors que Thomas devenait un ennemi du peuple, parce que ce peuple ne le suivait pas dans sa quête de la vérité, il est en 2012 un ami du peuple touché par la crise et méprisé par ses dirigeants.

Mais Thomas n’est pas un héros. La fin est révélatrice. Le jeune médecin hérite d’actions des Thermes. Sa poursuite de la vérité irait à présent contre son propre intérêt. Que fera-t-il, aux frontières de sa radicalité  ? On ne le sait pas.

En tout cas, les spectateurs d’Avignon n’ont pas fait la révolution cette nuit-là. Thomas a parlé de ces révolutionnaires de paille qui « critiquent la civilisation au théâtre pour mieux la sauver ». On est en plein dedans. Et si cette pièce est un coup de maître, malgré ses défauts, c’est parce qu’elle le sait. Un spectacle ne peut être estimé réussi uniquement à l’aune de l’enthousiasme qu’il déclenche, ce serait trop facile. Quand il propose lui-même sa propre critique, que du même coup il parvient à soulever ce genre de questions, c’est une évidente réussite. Voilà qui donne une idée de la hauteur de la barre qu’a placée Ostermeier. Le public, debout, l’a reconnu, et peu importe ce qu’il applaudissait exactement. L’insurrection, on l’attend toujours, mais quel spectacle !

Salomé Frémineur

Sous le label “Jeunes critiques”, notre blog accueille durant le Festival d’Avignon, les critiques des dix jeunes gens et jeunes filles engagés  dans une formation de critique théâtrale mise sur pied par l’Université de Liège et le Théâtre de la Place.

 

 

 

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Jeunes critiques: Ch-ch-ch-changes

Par Stéphanie Linsingh 

Cette société mérite-t-elle la chute ? Dans un monde rongé par la crise économique et gouverné par les intérêts personnels des plus aisés, quelle place reste-t-il pour la vraie démocratie ? Ostermeier aborde une nouvelle fois la question de la raison et du profit, et triomphe à l’Opéra-Théâtre d’Avignon.

Gnarls Barkley, David Bowie, Oasis, The Clash… Thomas Ostermeier a réussi à capter l’audience en mettant au goût du jour Un Ennemi Du Peuple d’Henrik Ibsen. Le texte de 1881 a été dépoussiéré et agrémenté de textes contemporains (notamment l’essai politique L’Insurrection Qui Vient, de 2007).

L’action se déroule au cœur d’une petite ville soumise au capitalisme libéral, dans un appartement moderne dessiné à la craie, dans la rédaction d’un quotidien et dans une salle de conférence, qui n’est autre que l’opéra d’Avignon tout entier. Le docteur Stockmann découvre que l’eau des thermes de sa ville est contaminée et veut alerter la population du risque sanitaire. Le maire, son propre frère, s’y oppose ; fermer les thermes reviendrait à réduire l’économie de la ville (et ses profits) à néant. À force d’intimidation, tout ceux qui semblaient soutenir le médecin utopiste – les journalistes du Messager principalement – finissent par l’abandonner.

Idéaliste, presque naïf, il comprend sur le tard que les intérêts personnels et financiers priment sur le bien et la santé d’autrui. Dégouté de cette démocratie bourgeoise, Stockmann finit par prendre la parole dans une salle plongée dans la lumière. Voulant dénoncer la fausse démocratie, menée par et pour les nantis, il en arrive à prendre position contre la démocratie tout court et la « majorité imbécile ».

La pierre d’angle de la pièce est le débat qui prendra place dans l’opéra, lieu presque sacralisé, où le silence du public est généralement roi. Après que les acteurs aient décrédibilisé Stockmann et qu’il se soit placé en ennemi du peuple, les spectateurs sont invités à prendre la parole. Et, pour beaucoup, le parti du docteur. Ils s’insurgent contre les restructurations économiques, les licenciements abusifs, les affaires étouffées, comme celle du Médiator et les centaines de morts qui en ont découlé… On frôle l’incident lorsque l’un des intervenants rappelle qu’Hitler a été élu démocratiquement. Mais c’est le risque, tout comme le fait que l’effet aurait pu ne pas prendre. Imaginez l’embarras si personne n’avait osé prendre la parole…

Fort heureusement pour Ostermeier, ce n’est pas le cas. Le public est enchanté d’avoir eu son mot à dire et cela se ressent dans la réceptivité du désormais personnage supplémentaire. Docile, il laisse cependant le spectacle reprendre. La transition est un peu en rupture, mais à force d’éclats de peinture, on replonge dans le récit pour découvrir que le beau-père de Stockmann a acheté les actions des thermes au nom de ce dernier. L’histoire s’achève sur l’image du médecin et de son épouse, dans un appartement défraichi, alors prêts à renier leurs convictions pour ne pas tout perdre. En bref, cette pièce questionne intelligemment les travers de notre système libéral, mais aussi nos propres faiblesses.

 Stéphanie Linsingh

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Jeunes critiques: Pirandello mais pas trop

Par Marie-Christine Meunier

Le prestige du metteur en scène parisien Stéphane Braunschweig en aura attiré plus d’un entre les arches du Cloître des Carmes cette semaine. La scène à ciel ouvert campée à même ce lieu vieux de sept siècles a vu survenir de faux acteurs et de réels personnages. On y a joué Six personnages en quête d’auteur.

On doit le texte à Luigi Pirandello, sicilien récompensé du Prix Nobel de littérature pour l’ensemble de son oeuvre. L’intrigue questionne la vérité au théâtre dans un jeu de mise en abyme : des comédiens en pleine répétition sont interrompus par l’arrivée de six personnages “théâtralement non-réalisés” comme déclare l’un d’eux. Cette fable de l’entre-deux guerres soulève des questions contemporaines.

Six personnages en quête d’auteur a été écrit en 1921. Alors qu’en France, le théâtre de boulevard battait son plein, Pirandello offrait déjà matière à dépasser l’entité de personnage. Avec cette pièce il fait éclore un débat sur la nécessité de véracité et souligne l’apport précieux de l’interprétation. L’interprétation que le metteur en scène fait du texte, bien sûr, mais aussi celle de l’acteur, qui, dans les spectacles actuels vole souvent la vedette, voire ajoute une couleur toute personnelle au personnage qu’il incarne.

Un texte prometteur donc, dans un cadre idyllique. Les murmures du public s’estompent alors que le premier comédien apparait sur scène. Il incarne un comédien. Un deuxième, puis un troisième arrivent, suivis du personnage du metteur en scène. Bien installé sous les couvertures distribuées à l’entrée, les spectateurs en réel quatrième mur de la salle de répétition, assistent au déroulement d’une journée de travail qui sera vite épicée par l’arrivée impromptue de six personnages.

La mise en scène de Braunschweig met l’accent sur la tension entre les protagonistes au détriment des questions théâtrales, elles, à peine effleurées. Évoluent devant nous des comédiens statiques, déclamant sans jamais tourner le dos, et tentant de faire croire qu’ils sont réels. On n’est pas dupes. Le spectateur devient témoin passif d’un drame finalement un peu quelconque. Emmitouflé dans sa couverture, il est comme au cinéma, confortable et sans être poussé à réfléchir.

À cela s’ajoute un travail vidéo, très à la mode à Avignon cette année. Les projections appuient l’idée de dédoublement déjà très présente dans le texte, comme si la scène ne suffisait pas. On a aussi droit à une séance de tournage en faux direct et à des effets spéciaux qui trouvent difficilement leur place. Le théâtre se réalisant sous nos yeux ne profite pas du fait qu’il soit situé dans un vrai lieu de représentation rempli de ses spectateurs. La scénographie, signée aussi Braunschweig laisse toute la place au jeu et à la vidéo, n’affirmant à la dernière seconde qu’un coup de théâtre évident.

Marie-Christine Meunier

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Jeunes critiques: La révolte et les antidépresseurs

Par Anouchka Crahay

Qu’y a-t-il de commun entre les citoyens d’une station thermale de la fin du 19ème siècle en Norvège et les spectateur aguerris d’une première théâtrale à Avignon ? A priori, pas grand-chose. A posteriori, ils se ressemblent comme deux gouttes d’eau. Thomas Ostermeier est passé par là.

 

Le berlinois Thomas Ostermeier n’en est pas à son coup d’essai avec l’œuvre d’Ibsen. Avec Un ennemi du peuple, il signe avec succès sa cinquième mise en scène du répertoire ibsénien. Comme toujours, personnages et situations sont actualisés de manière telle qu’on a peine à croire que leur écriture remonte à plus d’un siècle : le Docteur Stockmann est un bobo idéaliste, jeune papa câlin écrasé par son entrepreneur de frère. Cette fois-ci, pas question de plateau tournant ou de rideau de pluie dans la scénographie de Jan Pappelbaum : les murs noirs du loft des Stockmann sont élégamment tagués à la craie et l’on y joue de la gratte en mangeant des pâtes. C’est la crise pour tout le monde, nous dira-t-on ? Détrompez-vous. Le grandiose est ailleurs.

 Le sous-titre projeté au début du spectacle avait mis la puce à l’oreille des plus attentifs : Un ennemi du peuple. L’insurrection qui vient. En citant le titre de cet essai publié en 2007 par les Français du « Comité invisible » – disponible en téléchargement libre sur internet – , Ostermeier s’engageait à ne pas faire les choses à moitié. Développant allègrement le sous-texte de la pièce, il soulève des questions liées au couple, à la parentalité, au conflit générationnel, à la défaite des utopies et j’en passe. Jusqu’à cette transition habile où les comédiens, régisseurs plateau à leurs heures, repeignent en blanc les parois du studio, dans un mouvement rythmé par le « Ch-ch-ch-ch-changes » de Bowie.

Un coup d’œil au prompteur des surtitres, un test micro et un changement de ton s’adressant au public. Il n’en faut pas plus à la troupe de la Schaubühne pour transformer l’Opéra-Théâtre d’Avignon en tribune politique où les spectateurs sont invités à intervenir. Tribune biaisée bien sûr, puisque les interventions sont canalisées par un micro peu mobile, puisque le public est soigneusement classé de la fosse aux balcons, puisque le théâtre lui-même induit toute une série de convenances et scandales entendus… Tribune tout de même. Tous ne sortiront pas convaincus de sa portée idéologique, mais ce discours a le mérite d’ébranler son auditoire. Les interventions des spectateurs mettent en relief le propos de la pièce, qui se poursuivra avec un regain d’intérêt.

Non content de créer l’évènement, Ostermeier place le public avignonnais face à ses contradictions : après avoir applaudi unanimement les mots du collectif de Tarnac, celui-ci se range docilement à la procédure d’usage lorsque le spectacle reprend, et attendra la sortie du théâtre pour commenter sa surprenante soirée. En son temps, Ibsen voulut que son public bourgeois se reconnaisse dans les personnages sur scène. Insinuant la critique au cœur d’un système dont il fait partie, Ostermeier renoue avec le même objectif. L’univers berlinois branché qu’il dépeint n’échappe pas à la mise en question radicale que suscite la pièce. Avec humour et justesse, il parvient à ouvrir un vertige dans nos automatismes : et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

 Anouchka Crahay

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Jeunes critiques: Ibsen par Ostermeier, le spectateur observateur?

Par Lison Jousten

Thomas Ostermeier n’en est pas à son coup d’essai en termes d’actualisation de textes d’Henrik Ibsen. Il compte déjà à son actif plusieurs mises en scène du célèbre écrivain et dramaturge norvégien : « Nora (Maison de poupée) », « Solness le constructeur », « Hedda Gabler » et « John Gabriel Borkman ». Après « Un ennemi du peuple », le metteur en scène allemand s’attellera à la pièce « Les revenants ».

Lorsqu’il entame une mise en scène d’un texte issu du répertoire classique, Thomas Ostermeier s’évertue en premier lieu à trouver un lien entre ce texte choisi et l’époque d’aujourd’hui. Avec « Un ennemi du peuple », le texte d’Ibsen sonnait justement de manière étrangement familière aux oreilles des spectateurs lors de la première au Festival d’Avignon. La mise en scène, dans son ensemble, est utilisée à une telle fin. L’ensemble des éléments de décors et de costumes apparait ainsi comme une manière d’appuyer cette lecture contemporaine d’un texte pourtant daté du XIXe siècle.

La scénographie d’« Un ennemi du peuple », par des jeux de dessins et de perspective, semble reconstruire une sorte de boîte au sein de laquelle évoluent les différents personnages. L’importance qu’a pu avoir le travail réalisé par Ostermeier entre 1996 et 1999 à la Baracke du Deutsches Theater à Berlin ne semble pas totalement étrangère à de telles observations. Lieu d’expérimentation par excellence, la Baracke constituait un espace relativement peu adapté pour le théâtre en ceci qu’il se distinguait par une absence de coulisses, un plateau rectangulaire et était en outre dépourvu de hauteur de plafond. La scénographie d’« Un ennemi du peuple » évoque d’une certaine manière cette structure de « boîte à chaussures » propre à la Baracke. Notons également que Jan Pappelbaum, chargé de la scénographie du spectacle présenté cette année à Avignon, est un collaborateur de longue date qui accompagnait déjà le metteur en scène dans son travail au sein de la Baracke.

Par son aspect, la scénographie confère dans un premier temps au spectateur un statut d’observateur. Le jeu, tout en subtilité et en puissance intérieure, permet au spectateur de demeurer dans cette position qui se voit par la suite largement dépassée. Le théâtre endosse alors la fonction de révélateur. Ostermeier cherche, au travers de son travail, à faire réagir le public. Le théâtre est ici le lieu permettant de dévoiler la réalité intérieure des processus sociaux auxquels le spectateur assiste, mais plus largement de révéler une réalité propre à notre société.

Dans la lignée de Brecht, Ostermeier revendique bien une responsabilité politique du théâtre. Par la transposition du texte d’Ibsen à un contexte contemporain, Thomas Ostermeier interroge la classe bourgeoise européenne sur ses processus et contradictions. Cette prise de conscience sur ses modes de fonctionnement pourra peut-être ainsi amener le public à changer les choses. Pour Ostermeier, le théâtre ne doit pas se limiter à un espace de création artistique, il doit pouvoir traduire un point de vue sur la société, constituer un espace de pensée à part entière.

Lison Jousten

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Jeunes critiques: Rêves de plateau(x)

Par Lison Jousten

Stéphane Braunschweig propose une mise en scène du texte Six personnages en quête d’auteur de Luigi Pirandello. Au centre du dispositif scénique se détache un élément invitant le spectateur à la rêverie.

Lorsque le public pénètre dans le Cloître des Carmes pour assister à la représentation du spectacle de Braunschweig, il tombe nez à nez avec un élément dominant qui intrigue. Sur le plateau, légèrement décentré, un second plateau d’un blanc éclatant saute aux yeux du spectateur, dont l’attention tout entière est d’ores et déjà retenue par cet espace invitant à la rêverie. La représentation n’a pas encore débuté mais cet aspect de la scénographie travaille déjà l’imagination de tout un chacun, si bien que le reste du décor existe à peine à cet instant pour le public qui n’est pas encore installé.

Le blanc immaculé du plateau, prolongé par une paroi verticale, laisse supposer l’utilisation de projections. Un rail est également visible sur la scène, préfigurant ainsi un jeu de glissements sur le plan horizontal de cet élément du décor. S’il est placé suffisamment près, le spectateur peut aussi distinguer les contours d’une porte se fondant dans le plateau blanc, présageant des entrées et sorties inhabituelles. Attendant le début du spectacle, le public projette déjà tout une série de fantasmes, d’espoirs et d’attentes sur cet espace appelant à l’évasion.

Le spectateur est tiré de sa torpeur lorsque les comédiens débarquent sur scène. Le spectacle commence véritablement, confrontant les divagations du rêveur à l’actualisation du texte de Pirandello proposée par Braunschweig. Progressivement, le spectacle s’enfonce dans le statique, sombre dans le verbeux. Les langues s’agitent mais les corps s’enlisent. Quelques bribes du texte de Pirandello parviennent encore à toucher l’assemblée mais dans l’ensemble, la mise en scène ne parvient pas à le porter dans toute sa subtilité. Quant à l’exploitation du dispositif qui suscitait tant de questionnements, elle ne va pas au-delà des prémonitions du spectateur. Le public décroche peu à peu et songe à ses rêves premiers.

 Lison Jousten

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Jeunes critiques: Braunschweig prend Pirandello au sérieux

Par Brice Ramakers

Dans le Cloître des Carmes à Avignon, Stéphane Braunschweig adapte la célèbre pièce de Luigi Pirandello, Six personnages en quête d’auteur. Le regard réflexif et incisif porté par l’auteur du début du vingtième siècle sur l’art théâtral ne semble pas avoir été invité au festival.

Le texte original, daté de 1921, propose au public d’assister à une répétition de théâtre. Six personnages débarquent brusquement sur le plateau et supplient le chef de la troupe de mettre en scène le drame qu’ils portent en eux. Surréaliste, drôle, provocateur, Six personnages en quête d’auteur avait défrayé la chronique en son temps. La pièce bouleversait complètement les codes. Elle utilisait le lieu théâtral en lui octroyant le statut de décor. L’objectif initial semblait véritablement d’alimenter la réflexion des spectateurs sur le théâtre tout en les amusant.

S’il garde quelques moments d’humour, le spectacle de Stéphane Braunschweig prend maladroitement des allures de drame. La direction d’acteur apparaît surprenante, sans véritable ligne conductrice. Le découpage, les respirations et les intonations deviennent rapidement répétitifs voire psychologisants. Un étrange statisme se met en place. Malgré l’actualisation du texte, la mise en scène ne questionne pas grand chose. Braunwscheig nous livre une adaptation scénique centrée sur le texte, prisonnière d’une certaine tradition française. Tandis que le texte de Pirandello tente désespérément de faire rire et réfléchir, il demeure complètement étouffé par une forme théâtrale statique et poussiéreuse.

Brice Ramakers

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Jeunes critiques: L’étonnant Ostermeier

Par Brice Ramakers

Grand habitué du festival d’Avignon, Ostermeier livre une nouvelle adaptation d’Ibsen qui place le journaliste dans l’embarras. Il aurait été aisé de faire la critique d’ «Un ennemi du peuple» dans quelques mois, quelques années. Mais ce à quoi nous avons assisté doit se passer de commentaires. Par respect pour le futur public. Il apparaît impossible d’écrire sur ce spectacle sans tout gâcher, comme si l’on divulguait la fin du film «Le sixième sens» à quelqu’un qui projetait de le visionner.

La scénographie, réalisée à partir de murs noirs et de tracés de craies, provoque un effet de perspective inattendu et convaincant. Le dessin à la craie ou le déplacement des murs engendre la création de nouveaux espaces et accessoires. Les changements de décor sont parfaitement intégrés au jeu des comédiens. Particulièrement bien dirigés, ces derniers impressionnent par leur aisance à passer d’un registre à l’autre : personnages, musiciens, comédiens.

L’élément constitutif du spectacle n’est cependant pas là. Ostermeier nous surprend avec un tour de force qui ne laisse personne indifférent. La surprise vaut le déplacement : il ne vous reste qu’à acheter des places (en évitant soigneusement, si possible, les 2ème et 3ème galeries du Théâtre-Opéra d’Avignon, très inconfortables tant au niveau de la vision que de la chaleur).

Brice Ramakers

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Jeunes critiques: Tous sur scène avec Thomas

Par Audrey Marsin 

Thomas Ostermeier, metteur en scène berlinois – présent depuis plusieurs années à Avignon et connu pour le choix de ses pièces dont le contenu interroge les conflits existentiels de l’individu – , nous propose sa vision d’Un ennemi du Peuple d’Henrik Ibsen. Ecrite en 1881, la pièce du dramaturge norvégien trouve un écho retentissant dans la société ultra libérale d’aujourd’hui où l’intérêt économique écrase (trop) souvent l’humanisme, où la vérité se paie au prix fort : celui de l’exclusion. Une expérience de théâtre sociologique pour le moins interpellante…

Sur scène, le décor d’un appartement de jeunes « hipsters » berlinois dont les murs de couleur sombre sont recouverts de tags à la craie. Le lieu évoque l’image sublimée d’un squat : un endroits hors-normes où l’énergie créatrice et la synergie des habitants génère une incroyable force de vie, de contestation des normes établies. Sur la table, les spaghetti bolognaise refroidissent au milieu des gadgets électroniques. Pourtant, cet apparent confort n’est qu’un leurre : le mobilier dessiné à la craie suggère la précarité de ces jeunes gens peinant à assurer leur survie. Et celle-ci se verra sévèrement compromise suite à la découverte de Thomas Stokmann, habitant des lieux et médecin de la ville. Car les résultats de ses analyses sont désastreux : l’eau des thermes – seule activité rentable de la région – est contaminée. Pour lui, une seule solution : fermer cet endroit insalubre. Entre le pouvoir politique, les médias, l’économie et la santé publique, un véritable combat s’engage où chacune des parties défend ses intérêts non sans quelques manipulations par-ci par-là.

 « Plus je veux être moi, plus j’ai la sensation d’être un vide ! », déplore Stockmann alors qu’il s’enfonce dans la solitude, victime des coups-bas de ses proches. Cette phrase dépeint à elle seule les contradictions intérieures de l’individu moderne, oscillant entre désir de révolution et résignation, entre besoin de vérité et formatage des consciences. Dans cette mise en scène ponctuée de musique électro, Thomas Ostermeier confronte le spectateur aux leurres démocratiques au travers d’un débat politique interactif.

Selon lui, « il est assez facile d’être contre le capitalisme ultralibéral, d’être du bon côté, d’être humaniste. » Aussi, provoque-t-il la salle en mettant en scène Stockmann à l’instar d’un tribun venu prêcher la bonne parole. Dans sa bouche, L’insurrection qui vient, un essai politique empreint de revendications puissantes. Pour faire triompher la vérité, le médecin s’emporte alors dans des propos de plus en plus radicaux. Et la salle galvanisée de faire corps avec lui au point que des spectateurs hurlent : « Tous sur scène avec Thomas !». Une réaction spontanée pour le moins épidermique et symptomatique d’une société où l’emploi de la force semble être la seule issue pour renverser un système économique débilitant.

Mais par ce simulacre démocratique, Ostermeier souhaitait avant-tout mettre en garde le spectateur contre les dérives que peut contenir ce type de discours, qui, bien qu’humanistes et prônant le bien-être général, n’en versent pas moins dans l’exclusion de l’autre et dans la violence.

Il faut croire que pour les personnes présentes à l’opéra ce soir d’ouverture, le besoin de faire triompher la vérité l’emporte momentanément sur la réflexion et l’élaboration d’un véritable projet politique. Mais ce qui est certain, en tout cas, c’est qu’il est difficile de ne pas être bouleversé par la portée de cette pièce qui nous questionne sur nos engagements et l’importance de propre éthique face aux intérêts économiques dont nous sommes assaillis de toutes parts. Finalement, existe-t-il encore des hommes que l’on ne peut pas acheter ?

Audrey Marsin

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Deux voix pour faire revivre Sagan

Une jeune femme, dépendante de la morphine, entre en cure de désintoxication. Tout au long de celle-ci, elle tient un journal qui évoque sa vie au jour le jour. Elle livre également ses réflexions sur le monde qui l’entoure et celui auquel elle appartient habituellement. Rien de bien original si cette jeune femme ne se nommait Françoise Sagan.

Sous le titre Toxique, l’auteur révélée par Bonjour Tristesse en 1957, écrit le journal de sa désintoxication. Star de la littérature à 19 ans, elle est devenue accro à la morphine suite à un terrible accident qui a failli lui coûter la vie. Accueillie dans un hopital où l’on traite de nombreux cas de problèmes mentaux, elle décrit son quotidien, ses rapports avec les médecins et les autres patients, les visites de ses proches, le monde littéraire dont elle a déjà compris le fonctionnement.

Publié en 1964 de façon confidentielle, ce court journal était tombé dans l’oubli avant de resurgir après la mort de Sagan en 2004, grâce à son fils Denis Westhoff qui décide de rééditer toutes les oeuvres de sa mère. Aujourd’hui, le texte est porté à la scène par la compagnie Akté. Sur le sol, un tapis blanc matelassé rappelle l’univers des hopitaux psychiatriques tandis que deux bandes de pelouse verte évoquent les échappées vers l’extérieur.

Assise sur un baffle, Valérie Diome porte le texte de Sagan. Elle raconte les premiers jours, l’évolution du sevrage, le corps qui se reconstruit, les discussions avec les autres pensionnaires, la littérature qui abrutit comme n’importe quel autre travail, la littérature qui devient la seule possibilité d’expression pour une jeune femme trop différente du monde qui l’entoure…

Avec une distance et une acuité sans pareil, elle évoque sa propre écriture, le rôle qui lui est déjà assigné dans les lettres françaises. Valérie Diome passe de la décontraction à la fureur, de l’humour à l’exaspération, faisant claquer les mots de Sagan avec énergie. S’il n’y avait que cela, on resterait toutefois dans le domaine de l’adaptation  scénique bien faite d’un texte littéraire. Une monologue écrit, une voix pour le porter. Mais la metteuse en scène Anne-Sophie Pauchet nous a réservé une surprise de la plus belle eau.

Un peu en retrait, Juliette Richards gratte doucement les cordes de sa guitare. Longs cheveux blonds, petite robe bleu, elle a tout d’une ingénue. Mais lorsqu’elle chante, sa voix à la Patti Smith file des frissons à toute la salle. Ce pourrait être un simple effet de mise en scène. C’est beaucoup plus que cela. Juliette Richards est un peu plus jeune que la Sagan écrivant Toxique. Comme celle-ci, elle s’exprime d’une voix bien plus mûre que celle qu’on attendrait d’une si jeune fille. Toujours en retrait, un peu iréelle, elle ne quitte jamais l’actrice des yeux, intervenant régulièrement par quelques notes égrenées  ou par de bouleversantes interprétations de titres comme I am waiting for my man de Lou Reed.

Tandis que Valérie Diome  porte les mots de Sagan comme si cette dernière relisait ses notes quelques années plus tard, Juliette Richards nous fait entendre la voix de la jeune fille en train d’écrie, cinglante et ironique, distante et déchirante. On n’est pas près de l’oublier.

JEAN-MARIE WYNANTS

Jusqu’au 28 juillet au Théâtre du Centre à Avignon,  00-336-50.40.20.81.        

 

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