Un instant de grâce avec Anne Teresa De Keersmaeker

Tout le monde l’attendait et elle n’a pas déçu. Anne Teresa De Keersmaeker est de retour dans la Cour d’Honneur du Palais des Papes où elle s’était produite une seule fois, en 1992, avec Mozart/Concert Arias. L’an dernier, elle créait En Atendant, au crépuscule, sans éclairage extérieur ni amplification. Cette année, elle convie le public à 4h30 du matin pour Cesena, sa nouvelle création.
A l’heure dite, ce samedi, la grande majorité du public attend encore paisiblement sur la vaste esplanade devant le Palais des Papes. Du café est offert, les gens parlent à voix presque basse, l’ambiance est calme et patiente. Le temps que les 2000 spectateurs soient installés, ce n’est qu’un peu avant 5 heures que le spectacle peut commencer. Deux heures plus tard, des applaudissements nourris font la fête aux 19 interprètes. Treize danseurs de Rosas et six chanteurs du Graindelavoix soudés en une seule équipe où tout le monde danse et chante. Envol sublime des voix vers le ciel qui s’éclaircit peu à peu, apparition des premiers corps dans la pénombre avant que la lumière du jour les révèle petit à petit.
Mélange subtil de sacré et de sensualité, ce « Cesena », baigne dans les chants polyphoniques de l’Ars Subtilior, musique née à la cour des papes d’Avignon à la fin du XIVe siècle. Avec pour tout décor la muraille du Palais, les 19 interprètes nous entraînent dans une expérience fascinante où les silences sont de vrais silences, où le frottement des pieds sur le sol s’entend jusqu’au dernier gradin, où la danse peut être tour à tour paisible, enjouée, possédée, mystique, violente, sensuelle…
A 7 heures, le public acclamait une dernière fois les interprètes de « Cesena » avant de s’éparpiller devant le Palais des Papes. Certains prenaient d’assaut (en toute quiétude) les premières terrasses ouvertes pour un petit déj’ bien gagné. Beaucoup continuaient à traîner sur la place par petites grappes, échangeant leurs impressions, jouissant simplement du calme de la ville et savourant le bonheur d’avoir vécu un moment exceptionnel. Un de ces moments uniques que seul Avignon peut offrir. A condition d’avoir sous la main une artiste aussi exigeante, talentueuse et inspirée qu’Anne Teresa De Keersmaeker.

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