Jeunes critiques: Le masque de l’innocence

Par Renaud Grigoletto

Présente pour la première fois à Avignon, la troupe Mapa Teatro propose un spectacle singulier autour d’un rite traditionnel dans la ville colombienne de Guapi, qui fait rimer massacre et célébration.  Los sentos inocentes appartient à ces spectacles qui ne laissent pas indifférent, au point de faire débat parmi les festivaliers : forme inaboutie pour les uns ou coup de poing sensible pour les autres, l’indécision de la masse des spectateurs aura donc peu avoir avec les thématiques ici abordées.

Si elles sont certes attendues, elles n’en sont pas moins indissociables d’une certaine réalité colombienne, faite de drogue, de cartels, de questions identitaires ou de l’héritage laissé par des décennies d’esclavage. La forme, donc, pose question, au point de totalement troubler les repères habituels : qu’est-ce qu’une pièce de théâtre (voire, la théâtralité) ? Comment faire exister des images vidéo au sein d’une représentation éclatée mais bien vivante ?

Car l’impression première est bien celle-là : toutes ces images ne pourraient-elles pas exister de manière autonome, dans les seules images filmées? Rolf et Heidi Habderhalden semblent, dans un premier temps, peiner à offrir une réponse convaincante. On passe sans cesse de la scène à l’écran, de l’écran à la scène (sans oublier, à mi-chemin, les immanquables surtitres pour les non hispanophones). Le trajet fatigue, comme si la seule part de réel en voyage dans ce théâtre ne pouvait venir que de l’image animée.

Et puis, petit à petit, les acteurs présents sur scène finissent par émerger, prenant enfin un peu de consistance par la répétition incessante des mêmes soubresauts, s’affranchissant progressivement du seul matériau filmique. Le déferlement d’énergie et la destruction cathartique du décor festif et haut en couleur offrent, couplées à l’association sporadique d’une musique douce et d’une violence implacable, un lieu de l’exutoire.  L’alternance entre calme et bruit soudain, tension et relâchement, figé et mouvement névrotique prend alors son sens dans la durée, en en faisant l’expérience physique.

Les personnages, souvent masquées, semblent d’abord désincarnés, telles les innombrables victimes dont ils se font la mémoire, le corps en temple imparfait. Quant au spectateur, un peu troublé, il s’en sortira, indemne et presque inchangé, victime d’une douce violence : ni coup de fouets, ni poings dans le ventre, mais une douleur sourde et agréable, à peine rêvée.

Renaud Grigoletto

Sous le label “Jeunes critiques”, notre blog accueille durant le Festival d’Avignon, les critiques des dix jeunes gens et jeunes filles engagés  dans une formation de critique théâtrale mise sur pied par l’Université de Liège et le Théâtre de la Place.

 

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