Un homme et une femme qui s’engueulent, se déchirent, s’envoient des horreurs à la figure: qui n’a pas été le témoin involontaire de ces scènes de ménage dont tout le voisinage peut profiter grâce à une fenêtre ouverte, un jardin mitoyen ou des murs mal insonorisés.
A Avignon, les voisins du Théâtre de la Parenthèse y ont droit tous les jours vers 18 heures depuis que le collectif Drao y joue son saignant “Shut your mouth!”, en plein air. Durant une petite heure, quatre acteurs formant tour à tour divers couples, se déchirent à belles dents.
A la base de leur création collective, les univers d’Ingmar Bergman, Lars Noren et Jon Fosse. Plongeant dans “Scènes de la vie conjugale” du premier, “Démons” et “La veillée” du second et enfin “Hiver”, “Quelqu’un va venir” et “Et jamais nous ne serons séparés” du troisième, ils ont monté un spectacle où se succèdent les crises de couple. Chez les trois auteurs en question, si deux couples forment un quatuor, ils sont surtout l’addition de quatre solitudes.
Tout commence pourtant le plus calmement du monde. Stéphane Facco, Gilles Nicolas, Sandy Ouvrier et Fatima Soualhia Manet nous attendent dans une petite cour surmontée d’une vélum blanc bienvenu. A 18 heures, le soleil tape dur sur Avignon. Plus dur encore pour les comédiens qui vont jouer différentes scènes où des couples se déchirent, se retrouvent, se rassurent ou tentent d’échapper à leur vie “idéale”. Pas vraiment le genre de spectacle à voir si vous débarquez à Avignon en voyage de noces.
Passant d’un personnage à l’autre, ils font jaillir les mots comme d’autres lancent des couteaux tandis que Thomas Matalou, en bord de scène, les accompagne de ses créations sonores. On rit régulièrement. On est souvent pétrifié par la violence des dialogues, la charge de la frustration, de la rancoeur, de la douleur, de la solitude. D’une prétention extraordinaire ou d’une médiocrité sans nom, les hommes ne sont pas vraiment à la fête. Les femmes, soumises ou manipulatrices, ne s’en sortent guère mieux.
Parallèlement aux extraits des pièces de Bergman, Fosse et Noren, le quatuor utilise le langage du corps pour faire passer toute l’ambiguité des relations entre les différents personnages. Ne tombant jamais du côté de la danse illustrative, les chorégraphies mettent aux prises des corps qui luttent, s’étreignent, se déchirent… A l’image de cette scène où les deux partenaires du ”couple idéal” répètent inlassablement : “Je suis bien, je suis très bien”, tout en se précipitant vers la porte pour s’échapper.
Les différentes scènes du spectacle se déroulent la nuit, à Paris, Stocklhom et Oslo. Le collectif Drao les joue ici en plein soleil, les comédiens revêtant de lourds costumes d’hiver pour les différentes scènes et s’adressant au public sans aucune barrière, les yeux dans les yeux. Jeudi après-midi, la scie électrique d’un voisin accompagna le spectacle de bout en bout. Perturbante au début, elle finit par s’inscrire dans le spectacle comme l’écho lancinant de cet impitoyable déchirement des êtres.
JEAN-MARIE WYNANTS
Jusqu’au 22 juillet, à 18 heures, à la Parenthèse, 18 rue des Etudes à Avignon, 00-334-90.88.64.51 .

