Jeunes critiques: Ostermeier aux frontières de la radicalité

Par Salomé Frémineur

- Il a le pouvoir.
- Oui, mais moi j’ai le droit.
- À quoi sert le droit sans le pouvoir ?

Un ennemi du peuple met en scène la révolte du Dr Thomas Stockmann, médecin à l’origine de la découverte d’un scandale sanitaire et dont l’idéalisme se heurte à la pression des autorités. Les questions soulevées par Henrik Ibsen lors de l’écriture de la pièce en 1882 n’ont pas pris une ride. Sous la direction d’Ostermeier , Thomas est jeune et habillé cool. Il partage avec sa copine, boots rouges et pantalon de cuir, un appart où ils jouent de la musique avec leurs potes branchés, en tentant de ne pas réveiller le bébé. Les décors, tableaux noirs où les dessins à la craie définissent le lieu, finissent de poser l’atmosphère type squat berlinois.

Médecin des thermes de sa ville, Thomas fait une découverte fracassante : l’eau utilisée par les curistes est contaminée. Il a en sa possession les documents en apportant la preuve. Hovstad, son ami rédacteur en chef d’un journal progressiste, est prêt à diffuser sa révélation, appâté par l’idéal journalistique et le lucratif parfum de scandale. Le directeur du journal les couvre. Mais le frère de Thomas, maire de la ville, apprend ses intentions. Magnétique, le Peter Stockmann de 2012 affiche son autorité en costume élégant de bureaucrate. Sa position est claire : remédier à la pollution demanderait d’énormes travaux et ruinerait la ville. Ostermeier relie sans cesse la pièce à l’actualité et place quelques clins d’œil bien amenés à la problématique de la dette. Dans son emballement, le maire en vient à évoquer (en allemand dans le texte !) « eine große Krise », déclenchant  des rires dans la salle.

L’entourage de Thomas se range peu à peu aux arguments raisonnables du politicien, y compris le jeune rédacteur en chef. Devant ces replis en série, la colère de Thomas grandit. Qui a raison ? L’idéaliste Thomas, ou les réalistes  ? La question se pose, et elle n’a rien perdu de sa fraîcheur  : à quel prix peut-on être intègre ? À partir de quand la noblesse de la recherche de vérité se transforme-elle en en moralisme rigide ? La pureté de la radicalité est-elle contreproductive ? À moins qu’il ne soit le seul à se battre contre un consensus mou soi-disant démocratique, camouflant la recherche d’un statu quo profitant uniquement aux puissants. Crise financière oblige, on fait forcément le lien : Thomas a-t-il tort de penser que la justice ne peut s’effacer devant la réalité économique  ?

Lorsque toutes les portes se sont fermées devant le jeune médecin, il convoque une assemblée publique, devant laquelle il soutient ses thèses, seul contre tous. Thomas apparait ici amer, extrême. Voici le cœur de la pièce, le coup de poker et coup de génie d’Ostermeier. Alors qu’il commence son discours, les lumières s’allument sur le public de l’Opéra-théâtre d’Avignon, qui devient le peuple de la ville de Thomas.

« Toutes les sources de notre rapport à la politique sont empoisonnées », commence le jeune médecin. Plus de thermes, plus d’eau contaminée. La longue tirade de Thomas, emporté, à bout de souffle, est tirée de L’insurrection qui vient, pamphlet ultra-radical, brûlot nihiliste condamnant toutes les formes de la société marchande. Le choix de ce texte, paru en 2007 à La Fabrique, n’est pas innocent. Signé Comité invisible, le livre a été entièrement versé au dossier d’instruction des « dix inculpés de  Tarnac ». Accusés d’avoir saboté des caténaires de la SNCF, ces jeunes qui tenaient une épicerie autogérée en Corrèze, liés aux milieux radicaux, ont été mis en examen pour terrorisme dans un grand fracas médiatique. Leur supposé leader, Julien Coupat, est resté six mois en détention préventive. Rapidement, le dossier est apparu très vide. Des comités de soutien se sont mis en place, et l’affaire est présentée comme un exemple de dramatisation politico-policière. Ces inculpés sont supposés être les auteurs du livre cachés derrière le mystérieux pseudonyme. Des extraits ont été retenus contre eux dans l’affaire. Thomas en déclame les passages les plus abstraits, d’un lyrisme révolutionnaire. La salle, séduite, applaudit à tout rompre.

Enflammé par ce discours échevelé, le public, pris à parti par les personnages disséminés parmi eux, s’empare de la parole et transforme la représentation en happening politique, ou plutôt en assemblées d’Indignés. La salle est acquise à la cause de Thomas. Ca y va de comparaisons : Peugeot, Mediator… Les spectateurs, en joie, prennent violemment parti contre le maire. Certains regretteront une intervention un peu malheureuse mettant la fameuse question de l’élection démocratique d’Hitler sur le tapis  : pourtant, c’est exactement ce qui devait arriver . Soyons clair : en termes de débat politique, les arguments échangés sont nuls. En termes de théâtre, le moment est jubilatoire. Il réussit proprement son objectif, mettre en scène et transcender la question politique. Prendre position sans prendre parti.

Qui est le public ? Celui du meeting politique ou celui de la pièce ? Qu’applaudit-il avec autant d’enthousiasme  ? Le discours révolutionnaire de Thomas, ou l1’audace de mettre en scène ce discours dans la pièce ? Le contenu des prises de parole, ou leur simple existence ? Sans doute les deux à la fois. Quand d’ un signe Ostermeier indique aux acteurs de reprendre le contrôle, ce qui se fait le plus naturellement du monde, c’est pour retourner au texte d’Ibsen et mettre en scène l’hostilité à Thomas, attaqué par le public que sa violence lui a aliéné. En rejetant le consensus mou d’une soi-disant démocratie, il est devenu l’ennemi du peuple.

Le moment est un peu déstabilisant. Ostermeier a atténué le texte original, très violent. Du coup, le public d’Avignon, lui, était de tout son cœur avec Thomas.  En actualisant l’histoire, adaptée à 2012 et à la crise financière, la question de la démocratie est retournée. Alors que Thomas devenait un ennemi du peuple, parce que ce peuple ne le suivait pas dans sa quête de la vérité, il est en 2012 un ami du peuple touché par la crise et méprisé par ses dirigeants.

Mais Thomas n’est pas un héros. La fin est révélatrice. Le jeune médecin hérite d’actions des Thermes. Sa poursuite de la vérité irait à présent contre son propre intérêt. Que fera-t-il, aux frontières de sa radicalité  ? On ne le sait pas.

En tout cas, les spectateurs d’Avignon n’ont pas fait la révolution cette nuit-là. Thomas a parlé de ces révolutionnaires de paille qui « critiquent la civilisation au théâtre pour mieux la sauver ». On est en plein dedans. Et si cette pièce est un coup de maître, malgré ses défauts, c’est parce qu’elle le sait. Un spectacle ne peut être estimé réussi uniquement à l’aune de l’enthousiasme qu’il déclenche, ce serait trop facile. Quand il propose lui-même sa propre critique, que du même coup il parvient à soulever ce genre de questions, c’est une évidente réussite. Voilà qui donne une idée de la hauteur de la barre qu’a placée Ostermeier. Le public, debout, l’a reconnu, et peu importe ce qu’il applaudissait exactement. L’insurrection, on l’attend toujours, mais quel spectacle !

Salomé Frémineur

Sous le label “Jeunes critiques”, notre blog accueille durant le Festival d’Avignon, les critiques des dix jeunes gens et jeunes filles engagés  dans une formation de critique théâtrale mise sur pied par l’Université de Liège et le Théâtre de la Place.

 

 

 

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