Touchez pas au Grizzly !

Le Grizzly Bear n’est pas un ours mal léché. Et encore moins un animal rancunier. On en connaît en effet qui, pour moins que ça, n’auraient plus jamais mis une patte en Belgique : le 11 novembre 2006, au soir d’un concert à l’AB Club, le groupe new-yorkais se fait vider sa camionnette et perd tout son matos. Fin de tournée. Les mecs de Brooklyn doivent annuler leurs dates européennes les plus importantes et rentrer au bercail.

Certains, assommés, ne s’en seraient jamais relevés. Il leur a fallu du temps, mais Ed Droste et ses trois compagnons d’infortune ont fait mieux que redresser la tête. Ils ont enregistré, entre Cape Cod et Brooklyn, leur meilleur album à ce jour. Peut-être bien le meilleur de 2009, juste à côté du Merriweather Post Pavilion signé par leurs voisins d’Animal Collective.

Avec Horn of plenty et Yellow House, leurs deux premiers disques, les Grizzly Bear, couverts d’éloges, s’étaient taillé une jolie réputation dans le milieu de la pop intello. Veckatimest (le nom d’une petite île déserte) devrait lui permettre de dépasser ce succès d’estime, de toucher le grand public, d’envoûter les foules, et de devenir un groupe majeur de la décennie.

Veckatimest a été disponible très tôt sur internet. Leaké six jours seulement après la fin de son mastering. Mais quand on a la classe, la grâce et le talent, le téléchargement illégal devient un excellent outil de promotion. Le disque est ainsi devenu l’un des plus attendus depuis un bail dans la communauté indé.

Ce disque, les quatre oursons mélomanes l’ont enregistré entre juillet 2008 et février 2009 dans trois différentes cavernes. « Nous avons commencé dans un vieux château niché sur une colline. Un ancien studio fermé depuis un bout de temps déjà, explique le batteur Christopher Bear. Nous y avons notamment mis les batteries en boîte. Nous sommes ensuite partis à Cape Cod. La grand-mère d’Ed (Droste, guitariste et chanteur) y possède une petite maison qui donne sur l’océan. Nous y avons enregistré les guitares acoustiques. Les chansons les plus calmes de l’album. »

Ils ont ensuite « finalisé » le disque dans une église. « Nous y avons invité une chorale, la Brooklyn Youth choir, et un quartet de cordes, l’Acme String Quartet. Nous y avons également immortalisé pas mal de voix. »

Big Fish

Qui sont les figures tutélaires de Grizzly Bear ? Qui se cache derrière cette musique lumineuse et rêveuse quand on en gratte le magnifique vernis ? « J’ai toujours du mal à pointer l’une ou l’autre influence majeure, s’excuse pratiquement Edward Droste. J’ai l’impression que tout ce que j’entends est là, quelque part, dans ma tête. Je ne suis pas ce genre de mec obsessionnel qui écoute un seul et unique album pendant des mois en pensant qu’il symbolise tout ce que je représente. Je peux juste dire que j’ai flashé sur le dernier Beach House. Nous avons tourné ensemble et ils constituent vraiment l’un de mes groupes préférés du moment. Quand nous travaillons sur un disque, nous n’écoutons pas grand-chose d’autre que notre propre musique. Ca fait trop réfléchir et gamberger. »

Dans son côté magique, merveilleux et poétique, Veckatimest évoque les BO de Danny Elfman pour Tim Burton (L’Etrange Noël de Monsieur Jack, Big Fish, Charlie et la chocolaterie, Noces funèbres…). « Je sais à quels films j’ai pensé, avoue Chris Taylor qui officie (entre autres) comme bassiste au sein du groupe, et qui a produit le disque. Je sais même de quel film notre album pourrait constituer la bande originale… Mais je ne le dirai jamais. Même quand je bosse sur un album, je suis obsédé par le cinéma. Je suis souvent poursuivi par le fantôme de Wong Kar-wai. »

Grizzly Bear a failli signer la BO de Blue Valentine, un film avec Ryan Gosling et Michelle Williams. « Nous aimions bien le scénario mais la production de ce long métrage a été postposée et nous ne pouvions plus nous en occuper, explique Chris Bear. Tant pis. Nous ne tirons pas pour autant une croix sur le cinéma. Ce serait génial de pouvoir collaborer avec un Spike Jonze ou un Michel Gondry… »

Graceland

Grizzly Bear, ce n’est pas seulement une incroyable alchimie. C’est aussi la somme de quatre brillantes individualités. Ed Droste, seul à bord en début de voyage, a eu le nez fin quand il a décidé de s’associer avec le multi-instrumentiste Chris Bear. Il suffit d’écouter In Ear Park, une musique de Walt Disney sous LSD, de son projet parallèle Department of Eagles, pour se convaincre du talent de Daniel Rossen.

Quant à Chris Taylor (Dirty Projectors, Beirut…), ses talents de producteur sont de plus en plus souvent sollicités. La roue tourne et Grizzly Bear a tout en main pour rafler la mise. Reprise avec Feist, collaboration avec Beirut, CSS, Band of Horses… Les quatre New-Yorkais sont souvent bien entourés. L’an dernier, ils ont même été sollicités par Paul Simon. « Paul est ami avec Lorne Michaels, du show télévisé Saturday Night Live et son fils est fan de Feist, qui jouait dans l’émission il y a un an et demi, se souvient Droste. Il a évoqué cette idée de faire reprendre sa musique par d’autres artistes lors d’une rétrospective. Daniel avait déjà revisité « Graceland » et Feist lui en a parlé. Ce même soir, nous jouions à New York. Nous avons reçu un coup de fil de notre manager. Paul Simon vient à votre concert. Il est dans le taxi. On a passé une petite heure avec lui. Puis, on s’est revu et il nous a invités. »

C’est ensuite à assurer sa première partie que Radiohead a convié les quatre Grizzly lors d’une tournée nord-américaine. Jonny Greenwood, de Radiohead, a été jusqu’à déclarer qu’il s’agissait de son groupe préféré au monde. A l’heure actuelle, on n’en pense pas moins.

« Je ne sais pas si on le ressentira dans les ventes mais c’est le genre de compliment qui fait plaisir », commente, enthousiaste, Taylor. Un bon début quelque part…

En concert au Pukkelpop (Hasselt) le 20 août.

Veckatimest

Veckatimest dont le titre fait référence à un petit lopin de terre perdu dans les eaux de Dukes County, Massachusetts, le troisième album de Grizzly Bear, porte bien son nom. D’abord parce que le groupe de Brooklyn, bien au-dessus de la mêlée, va sembler « seul au monde » dans les rayons nouveautés des disquaires (comme Tom Hanks en Robinson Crusoe dans un film de Robert Zemeckis). Ensuite parce qu’on fourrerait assurément la plaque dans notre sac si on était amené à s’installer, ne serait-ce que durant quelques jours, sur une île déserte.

Veckatimest est un disque de pop moderne, magique et céleste. De folk orchestral et symphonique. Un album ambitieux et sophistiqué qui sort de la sempiternelle structure couplet-refrain pour imposer ses mélodies à tiroirs et dévoiler patiemment ses improbables secrets.

A l’évidence jamais lassante de « Two Weeks » et de « Cheerleader », « Southern Point » et « All We Ask » préfèrent la complexité fragile et entêtante. Pour les vieux, on pourrait en vrac citer Scott Walker, Crosby, Stills et Nash ou de sombres Beach Boys pour donner une idée des arrangements et des harmonies vocales qui illuminent ce nouvel album de Grizzly Bear. Les jeunes penseront plutôt à des Fleet Foxes ou à un Bon Iver en plus touffu.

A bien l’écouter, n’en déplaise à Mercury Rev, Veckatimest est en quelque sorte le « Deserter’s Songs » des années 2000. Un disque merveilleux qui nourrit l’imagination des grands rêveurs. Un album féerique dont on ne se lassera probablement jamais.

Warp

JULIEN BROQUET


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2 commentaires

  1. Marc

    26 mai 2009 à 12 h 07 min

    Voilà un article bien complet qui rend honneur à ce superbe album, lumineux et vraiment délectable.

    La comparaison avec Animal Collective est un peu pertinente mais pas complètement. C’est qu’il n’y a ici aucun (ou peu) artifice électronique. Alors que le trio de Brooklyn mise sur un gloubiboulga enchanteur (et y arrive parfois), Grizzly Bear fait une musique plus varié et spectaculaire. Et plus réussie (avis personnel) si on ne s’en tient qu’aux dernières productions des deux groupes.

    Un avis plus fouillé ici: http://www.mescritiques.be/spip.php?article816

    PS1: il y a des mots épars dans l’article, des vestiges de notes?
    PS2: aucun commentaire en une semaine, est-ce vraiment raisonnable?

  2. jj

    28 mai 2009 à 9 h 57 min

    Un album des grizzlys, ça ne se commente pas mais ça s’écoute!

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