Le funk, pris par son côté vaudou

L’Afrique de l’Ouest fut dans les années 70 un vivier de groupes irrésistibles. C’est aujourd’hui une légende béninoise qui ressuscite, 40 ans après sa naissance: Le Tout-Puissant Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou joue ce samedi 30 à Bruxelles. Flashback sur un parcours façon papys cubains du Buena Vista Social Club…

On voudrait vous épargner le cliché du « secret le mieux gardé depuis des décennies » qu’on ne pourrait pas : jusqu’il y a peu, le Tout-Puissant Orchestre Poly-Rythmo n’avait jamais décollé du continent africain. Il aura fallu la persévérance d’une journaliste (Élodie Maillot, France Culture) pour que cette mythique formation béninoise monte enfin sur d’autres scènes sous d’autres cieux.

Tout comme les ancêtres du Buena Vista Social Club, quelques-uns de ces artistes sont des pointures. Qui ont joué avec d’autres grands, comme Fela Kuti, Myriam Makeba ou Manu Dibango. Et à force, qui ont fini par affoler les sens des connaisseurs auprès desquels ils sont le « TP », pour « Tout-Puissant », allusion au Tout-Puissant OK Jazz, orchestre célèbre chez les voisins zaïrois. Parmi ces fans, on compte Gilles Peterson (« Une écoute essentielle », en dit le dj de la BBC), ainsi que Nick McCarthy, guitariste et claviériste de Franz Ferdinand (« Nous sommes fans de ce groupe qui a un son à part, si funky, si soul et vaudou »). Les plus atteints se disputent certains de leurs vinyles dont la cote atteint de quoi arrondir bien des fins de mois : comptez 30 euros pour le moindre 45T, parfois 500 pour un album !

L’Orchestre Poly-Rythmo a vu le jour en 1968, dans un pays qui s’appelait encore République du Dahomey, alors indépendant depuis moins de dix ans. Au milieu des années 70, la politique du président putschiste marxiste-léniniste Mathieu Kérékou l’intègre au patrimoine culturel national. Dans cette Afrique de l’Ouest où prolifèrent les grandes formations mariant traditions et influences funk/soul, les Béninois se forgent une légende. Une décennie plus tard, le pays plonge dans la crise et le TP disparaît peu à peu des écrans radar. Jusqu’à sa renaissance, donc.

Un répertoire de 500 titres, à peu près autant de disques et 42 ans de carrière au compteur, le cv est impossible à résumer. Quelques plus jeunes ont rejoint les anciens, d’autres des débuts ne sont plus, comme Eskill Lohento le chanteur, Papillon le guitariste et Léopold Yéhouessi le batteur. En 2009, le groupe se produit pour la première fois hors d’Afrique. Le festival Jazz à la Villette, le Womad, New-York, l’Amérique du Sud, les Printemps de Bourges : comme pour le Staff Benda Bilili, les dates « exotiques » se sont enchaînées.

Sorti fin mars, une bonne vingtaine d’années après leurs derniers enregistrements, l’album Cotonou club (distr. V2) est prometteur d’autres beaux jours. « A part James Brown, vive Poly-Rythmo », disent en souriant ces implacables dealers de transe. Il y a de l’afro-beat, de la soul, des touches latinos et même psychés, dans ces compositions anciennes et nouvelles, captées en France mais sur du matériel d’antan. L’étiquette précise : « 100% Bénin embouteillé à Paris. » Les cuivres sont de ceux qui ne lâchent pas l’auditeur, les rythmes itou. Normal : là-bas, le vaudou a sa journée nationale et cette religion fait partie de la culture. En bonus, sur le disque : la rencontre avec les Écossais de Franz Ferdinand (du moins Paul Thomson et Nick McCarthy) intitulée « Lion is burning ». Celui du Bénin, par contre, est toujours bien en voix…

Didier Stiers

Samedi 30 avril, 20h30, Espace Senghor (chaussée de Wavre 366, 1040 Bruxelles). Infos : 02/230.31.40 et www.senghor.be.


Funk et Afrique de l’Ouest : des incontournables

1. Fela Kuti & Afrika 70 (Nigéria) – Zombie
A tout seigneur tout honneur : sans Fela et son incroyable Tony Allen de batteur, pas d’afrobeat !

2. Super Rail Band (Mali) – Belle époque vol. 1 : Soundiata
L’Orchestre dans lequel Mory Kanté et Salif Keita ont effectué leurs débuts a été imaginé par… le chef de la gare de Bamako en 1970, pour animer le buffet deux fois par semaine !

3. Orchestra Baobab (Sénégal) – A night at Club Baobab
Une compile rétrospective du groupe se produisant, dans les années 70, au plutôt chic Club Baobab de Dakar.

4. Ghana Soundz vol. 1 & 2
Au Ghana aussi, on a beaucoup joué de ce « funk africain » typiquement seventies… D’où ces deux compiles bourrées de pépites.

5. Bembeya Jazz National (Guinée) – Bembeya
Au carrefour de la musique mandingue et du jazz, ce groupe fondé en 61 a repris du service il y a une dizaine d’années.

L’Orchestre Poly-Rythmo: “Gbeti Madjro” (notez le cri quasi jamesbrownsien!)
L’Orchestre Poly-Rythmo: “Se Ba Ho” (et son rythme vaudou)
L’Orchestre Poly-Rythmo: jam @ Gustave’s

“The Indestructible Beat” de Joe Tangari & “Africa 100″: des références quasi bibliques en matière d’afrobeat (Pitchfork).


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