La mort d’un pirate

Paru chez Zones Sensibles, nouvelle maison d’édition belge adepte de la philosophie du bouquin au look soigné, La mort d’un pirate raconte l’épopée des « radios libres » anglaises. Mais pas que : en filigrane, on y lit même des choses sur la musique (et plus largement la culture) telle que nous la propose Internet. Tout commence comme un polar, somewhere in Essex, le 21 juin 1966…

Reginald Calvert s’introduit dans le cottage d’Oliver Smedley et est abattu par celui-ci d’un coup de fusil. La victime était propriétaire de Radio City. Le tireur dirige Radio Atlanta. Deux émetteurs pirates, à une époque où le monopole d’Etat de la BBC commençait à être sérieusement remis en cause… Ce qui n’aurait été qu’un fait-divers dans un autre contexte occupe dans un premier temps la une des tabloïds avant d’apparaître comme un jalon dramatique dans l’histoire complexe de la société de l’information telle que nous la connaissons aujourd’hui. Ne fuyez pas, c’est plus passionnant qu’il n’y paraît !

Passionnant parce qu’avec le Britannique Adrian Johns, prof d’histoire à l’unif de Chicago, le lecteur embarque dans une machine à remonter le temps. Direction le Londres du début des années 20 et les premiers pas de la BBC, entreprise publique fondée sur une mission culturelle et un idéal : l’écoute attentive. Non, la grande radio telle qu’on la conçoit à ce moment-là ne sert pas de bruit de fond ou d’accompagnement musical des tâches ménagères !

Parallèlement, on assiste à l’éclosion des premières entreprises de radiodiffusion, des premiers « redistributeurs » et des agences de vente de temps d’antenne aux annonceurs (ce qu’on traduira un jour et pas qu’à TF1 par « temps de cerveau humain disponible »). Alors que les radioamateurs et autres expérimentateurs sont encore légion en Angleterre, on y entend également des pirates de calibre, comme Radio Luxembourg qui, dans les années 30, comptait parmi les gros émetteurs mais refusait de se soumettre à toute réglementation de ce qu’on appelait l’éther.

Les premières enquêtes d’audience, en 1938, font apparaître l’auditeur comme un consommateur. Et si la BBC redore son blason pendant la guerre, le débat sur son quasi monopole est lancé une fois celle-ci terminée. Les théories s’affrontent, certaines se concrétisent dans les faits, avec l’apparition notamment d’émetteurs installés sur des bateaux croisant hors des eaux territoriales anglaises. L’idée n’est pas neuve : Radio Antwerpen, lancée par Georges de Caluwé en 1922, bénéficia d’une licence officielle jusqu’à l’arrivée des Allemands en 40 puis devint illégale au sortir de la guerre lorsque la Belgique interdit les stations indépendantes, ce qui poussa son propriétaire à embarquer son matériel à bord du Crocodile, un navire racheté à la marine nationale française d’où il continua à émettre à partir de 1962…

En Angleterre, les radios pirates comme Atlanta, Caroline, Radio London et Radio City (fonctionnant, elle, depuis le fort de Shivering Sands installé dans l’estuaire de la Tamise et laissé à l’abandon par la Grande-Bretagne) dépendent des revenus publicitaires mais diffusent de la pop à une époque où le jeune public ne demande que ça et s’entiche de dj’s expérimentés. Le paradoxe va devenir intéressant : ce sont des montages financiers complexes – lisez « le grand capital » – qui ont aidé à l’accouchement de radios libres… aujourd’hui devenues ultra formatées pour la plupart d’entre elles. Quand j’étais gamin, Spermicide (« Belgique putain frigide ») passait sur Radio Contact, oui Madame !

Tout ça pour vous dire qu’Adrian Johns ne se contente pas d’un livre d’histoire ni même de se pencher sur quelques théories sociales et économiques nécessitant pour le lecteur non averti de s’accrocher quelque peu. Culture, piratage, propriété intellectuelle, édification des masses : à l’heure d’Internet, ces concepts sont, eux, plus que jamais d’actualité…

Didier Stiers
(photo Shivering Sands: © Guardian News & Media Ltd., 1966)

Le site de l’éditeur: Zones Sensibles
Le site de l’auteur: Adrian Johns
Pour la petite histoire: Radio Antwerpen
La “bande-annonce” du bouquin
Screaming Lord Sutch, fondateur avec Reginald Calvert de Radio Sutch, rebaptisée ensuite Radio City
Un film sur le sujet: “Good morning England” (Richard Curtis)


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3 commentaires

  1. Touvert

    5 mai 2011 à 20 h 26 min

    “En Angleterre, les radios pirates comme Atlanta, Caroline, Radio London et Radio City (fonctionnant, elle, depuis le fort de Shivering Sands installé dans l’estuaire de la Tamise et laissé à l’abandon par la Grande-Bretagne) dépendent des revenus publicitaires mais diffusent de la pop à une époque où le jeune public ne demande que ça et s’entiche de dj’s expérimentés.”——– Et c’est bien raconté dans l’excellent film “Good Morning England”. (bien qu’étant une comédie)

  2. Dwayne Jones

    5 mai 2011 à 21 h 50 min

    Pourquoi “somewhere in THE Sussex” ? Merci d’avance pour votre explication quant à la présence de ce “the”.

    Veuillez éventuellement envisager de vous cantonner au français si l’anglais vous pose problème, histoire e ne pas vous ridiculiser.

  3. Sussex

    7 mai 2011 à 18 h 20 min

    @Dawyne Jones
    le français est si beau que c’est dommage de l’utiliser de manière si peu respectueuse de la personne à qui on s’adresse.
    Pour vous citer
    “veuillez éventuellement envisager de vous cantonner à un langage plus poli, histoire de respecter vos interlocuteurs”

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