Pere Ubu : « It’s merchandising time ! »

Ils commencent à être nombreux, les groupes et les artistes qui choisissent de jouer l’entièreté d’un de leurs albums le temps d’un concert spécifique. Aux Nuits, le 22 mai, Mercury Rev nous refera ainsi ses exceptionnelles Deserter’s songs. Vendredi soir, Pere Ubu, l’influente formation de Cleveland emmenée par l’épique David Thomas, restituait son mythique The modern dance de 1978. Commentaires grinçants et lampées de bibine à l’appui.

Mais d’abord, un petit saut au Musée, le temps d’aller goûter à ce que donnent sur scène les compositions de Nox, le trio belge emmené depuis 2005 par Catherine Graindorge (Monsoon, …). Comme à l’habitude dans la salle la plus intime du Bota, le groupe est installé au milieu du public. Où, paraît-il, des proches et autres têtes connues sont en nombre. La formation n’est pas des plus ordinaires : Catherine Graindorge donc, est au violon et à l’alto, Elie Rabinovitch à la batterie et David Christophe à la basse et à la contrebasse. On les a déjà qualifiés de « post » beaucoup de choses ; ce soir, on relèvera encore une fois les influences rock, classique et jazz. Cinématographiques, aussi : il y a dans la musique quasi instrumentale de Nox un sens des atmosphères indéniable, à charge pour l’auditeur de fermer les yeux – sur « Doppler effect » et ce long « Freaks » joués en fin de set par exemple – pour faire naître les images. Pendant ce temps, le violon, quand il n’est pas utilisé pour générer des boucles, fait monter la tension, mène au drame, laisse planer le mystère… « Nox », ce sont les « composés d’azote et d’oxygène qui comprennent les gaz d’acide nitrique et de dioxyde d’azote », mais c’est aussi le nom latin de la déesse grecque Nyx, personnification de la nuit. Ce qui leur va bien également.

A la Rotonde, David Thomas a plutôt le causant, mais c’est à priori le but de cette prestation intitulée « The annotated modern dance ». Encore faut-il tout capter de ce qu’il ne fait parfois que marmonner. Le frontman de Pere Ubu, souffrant de synesthésie, emmène avec lui une petite flasque qu’il tète plus souvent qu’à son tour entre deux gorgées de bière ; ceci doit en partie expliquer cela. Plus sobres, les musiciens qui l’entourent ne sont pas effacés pour autant : Keith Moliné à la guitare, Michele Temple à la basse, Steve Mehlman à la batterie (quasi coiffé comme Garth de Wayne’s world), et enfin Robert Wheeler, avec ses synthés et theremin au-dessus duquel il se livre à moult chorégraphies.

Premières impressions : non seulement le post-punk rock des Américains n’a pas vieilli, mais il échappe à pas mal de clichés du genre. Thomas, tout un poème décidément, prend le temps de quelques mots d’explication pour chacun des morceaux composant ce fameux premier album. Une fois, c’est : « Toutes les bonnes lignes de celui-ci ont été volées au film Badlands (Ndlr : Terrence Malick). » Ensuite : « Celui-ci m’a été inspiré par une pile de vieux pneus. Ce que ça m’a inspiré exactement, je ne sais plus, mais c’était une pile de vieux pneus. » Quant à « Chinese radiation », ben oui, ce fut à cause des retombées sur Cleveland et nulle part ailleurs des premiers essais nucléaires chinois !

Avec ce « Humor me » théâtral à souhait et ce « Sentimental journey » (truffé des bruitages de Wheeler, verre cassé inclus) qui oscille entre folie douce, hystérie et sauvagerie, on se balade aussi dans des Etats-Unis où quelques furieux (MC5, Stooges, etc) avaient déjà balancé un son toujours d’actu aujourd’hui. Déglingué, mais non dénué de subtilité. Pere Ubu, qui y ajoute sa touche bluesy et avant-garage, nous offre en rappel un petit « Caligari’s mirror » pour en témoigner.

« Et maintenant, le moment le plus important de la soirée », annonce David Thomas. « It’s merchandising time ! » Ironie, le retour : il se fout de la gueule de ceux qui trouvent le son du vinyle plus chaud puis explique qu’ils ont pensé déjà faire des t-shirts pour le prochain album pas encore sorti. Dix minutes plus tard, assis en bord de scène devant tous les acheteurs potentiels, il finit par manquer de change, râle un coup et s’en va en chercher à l’extérieur. Son batteur prend le relais. Une demi-heure s’écoule, et on croise Thomas dans le couloir du Bota. La démarche toujours aussi hésitante. Seul.

Didier Stiers

Un portrait de David Thomas et de Pere Ubu présenté dans Tracks (Arte – 2007)
Pere Ubu sur le web
Nox sur le web


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3 commentaires

  1. Sabotage

    15 mai 2011 à 22 h 52 min

    Une excellente chronique pour un excellent concert. Un sacré show-man, le David Thomas ! Le coup du “I never loved you but I respect you” fera date.

  2. Mmarsupilami

    16 mai 2011 à 7 h 07 min

    Un festival, c’est bien entendu faire des choix. La Rotonde étant fortement fréquentée pour Père Ubu, j’ai décidé de rester au Museum pour le concert de Three Trapped Tigers. Et, sans faute, jusqu’à présent, c’est mon meilleur concert des Nuits. Ceci dit, il en reste!

    http://mmarsup.blogspot.com/2011/05/three-trapped-tigers-museum-botanique.html

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