John Cale en interview

Mardi 31 mai, au salon Babylone de l’hôtel Lutetia, au cœur de Saint-Germain-des-Prés. Alors que l’avocat Jacques Vergès disserte sur la Libye et Kadhafi dans le salon d’en face, John Cale débarque. Le cofondateur du Velvet Underground est à Paris afin de soutenir la sortie française de What’s welsh for zen ? (Comment dit-on zen en gallois ?), ô combien passionnante autobiographie de ce solide Gallois de 67 ans.

John Cale est d’excellente humeur. Lorsqu’on s’aperçoit que les piles rechargeables de l’enregistreur sont mortes et qu’un vent glacé nous enserre la colonne vertébrale, l’artiste amorce un petit sourire narquois suivi d’un « problème » de circonstance. On propose au compositeur de nous accorder cinq minutes afin de trouver des piles crayons. Et nous voilà en train de cavaler sur le boulevard Raspail, de tourner à gauche et d’avaler la rue du Four, d’éviter de se manger un bus et d’atterrir dans une librairie rue de Rennes pour choper une paire de Panasonic pro power alkaline. Quelques minutes plus tard, en nage et essoufflé, on retrouve John Cale, certes impressionné par ce tour de force, mais toujours aussi amusé par ce léger contretemps. N’empêche, ce mardi-là, John Cale avait la langue plutôt bien pendue.

Le format de cette autobiographie est plus proche du livre d’art que d’une bio traditionnelle. Pourquoi cette approche non traditionnelle ?

Je voulais quelque chose de très visuel, ce qui nécessitait un grand format avec des photos de mon enfance, de mes parents… Douze ans se sont écoulés depuis la sortie de l’édition anglaise en 1999. Il est temps d’en faire un livre électronique. C’est mon prochain projet qui nécessite un travail énorme parce qu’il ne doit pas s’agir que d’une somme d’informations. Il faut garder en tête l’aspect narratif de l’entreprise. Quand vous racontez l’histoire de la Biennale de Venise, par exemple, vous l’illustrez d’une autre manière. Je vais y mettre du son, de l’image, en faire quelque chose d’extrêmement vivant.

En tant que lecteur, êtes-vous client d’autobiographies ?

Il m’arrive d’en lire, mais c’est en fonction de l’intérêt que je nourris pour certaines personnes. J’aime Graham Greene et Orson Welles, par exemple. Donc oui, je lis tout sur eux.

Ça ne vous fait pas bizarre de parler d’un livre sorti il y a plus de dix ans. C’est comme si vous parliez d’une réédition d’un de vos albums, non ?

Pas dans la mesure où le livre sort en français. Et puis, j’aime beaucoup l’ouverture d’esprit de mon éditeur français. Qui publie le travail de Neil Gaiman (NDLR : scénariste de bande dessinée anglais et romans graphiques dont Sandman). En Angleterre, le monde de l’édition est plus compartimenté qu’en France.

Vous n’auriez pas pu être plus honnête en écrivant cette autobiographie. Vous n’hésitez pas moins à raconter le prêtre qui vous pelotait lorsque vous jouiez de l’orgue à l’église que l’envers du décor du milieu artistique dans lequel vous évoluez. Vous ne vous êtes rien interdit ?

Il y a tellement d’histoires à raconter. Victor Bockris, avec qui j’ai écrit le livre, avait bien préparé son affaire. Il a organisé une série d’entretiens en fonction des différentes périodes de ma vie et de ma carrière. On s’asseyait autour de son enregistreur et je parlais sans cesse. J’insistais sur le fait qu’il soit extrêmement fidèle à ce que je raconte. Mon souhait était qu’il retranscrive exactement ma pensée. Quand j’ai relu, parce que Victor a un style un peu agressif, je lui ai demandé à de rares occasions de changer un passage parce que je n’aurais pas évoqué une situation en ces termes, ni utilisé un tel langage spécifique.

Quand on termine votre livre, on a deux mots à la bouche : « Quelle vie ! » Vous avez eu le même sentiment ?

La première fois, je me suis senti un peu confus, perturbé. Je me suis rassuré en me disant que ce n’était que des mots sur le papier. Et puis, j’aime bien l’idée du noir et blanc.

Vous êtes en quelque sorte un survivant, non ?

J’ai toujours pensé de la sorte. Oui, je suis sans doute un survivant. De toute façon, si vous êtes né au pays de Galles, vous êtes un survivant.

Vous faites allusion au moment où Lou Reed vous fait découvrir « Last Exit To Brooklyn », le formidable roman d’Hubert Selby Jr. Cet écrivain avait coutume de dire que le combat le plus important dans la vie d’un homme, c’est de s’accepter tel que nous sommes. Seule manière à ses yeux de trouver la paix intérieure. Vous, qui avez eu une vie pour le moins mouvementée, êtes-vous aujourd’hui en paix avec vous-même ?

Absolument. Hier, j’ai rencontré des gens dans une libraire et le soir, j’allais m’endormir lorsque soudainement j’ai vu un lien entre deux événements. Je n’y avais jamais prêté attention par le passé et c’est arrivé d’un coup.

J’ai essayé d’évoquer la colère dans le livre. La colère, ça fait partie de ma personnalité, de l’ensemble. Je ne considère pas nécessairement comme un progrès le fait de stopper ou de canaliser ma colère. Pour moi, une avancée personnelle, c’est être à l’aise et confortable dans sa propre peau.

Ecrire ce livre vous a-t-il apaisé ?

Un peu. Un tout petit peu oui, même si je n’avais pas d’attentes spécifiques à ce sujet. Je reste vulnérable, comme n’importe qui d’ailleurs. Je ne suis pas à l’abri de mal me comporter. Peut-être que chacun d’entre nous se comporte mal 60 % de son temps. Mais si on se concentre sur la moitié des 40 % restants, on se comporte bien.

Vous êtes toujours encore en colère sur certains moments de votre vie ?

Ce qui me rend encore furieux aujourd’hui, c’est ma grand-mère. Je la détestais même si c’est quelque chose qui ne me rend pas spécialement fier. Elle comprenait les valeurs de l’éducation. Valeurs qu’elle a transmises à ma mère. Et ma mère m’a transmis ces mêmes valeurs. Mon envie d’apprendre, de découvrir vient de ma grand-mère.

Je lui en veux toujours de ce qu’elle a fait à mon père. Sa réaction est typique d’une société divisée comme la société galloise. Elle m’a empêché de communiquer avec mon père parce que l’anglais était interdit à la maison, et mon père ne parlait pas le gallois. J’ai appris l’anglais à l’école, c’est ma deuxième langue. J’avais sept ans quand j’ai vraiment discuté avec mon père. Je me suis vraiment senti comme de la crasse.

En 1952-53, ma mère a subi une mastectomie, une opération très dangereuse pour l’époque. Elle s’est retrouvée en isolement à l’hôpital. Je ne savais pas vraiment ce qui se passait. Un jour, une voisine voulait savoir comment ma mère allait. Et elle demande des nouvelles à ma grand-mère. J’étais debout, juste à côté d’elle. Mon grand-père lui a répondu : « Elle ne sera jamais aussi bien qu’avant qu’elle ne tombe enceinte. » En clair, elle insinuait que c’était de ma faute si ma mère était à l’hôpital. Je n’arrêtais pas de me torturer en me demandant ce que j’avais bien pu faire de mal. C’est dégueulasse.

Lorsque je me suis séparé de la maman de ma fille, je lui ai dit : « Ecoute, ce qui se passe n’a rien à voir avec toi. Ce n’est nullement de ta faute. »

Votre fille a lu le livre ?

Non, elle ne l’a pas lu. Je ne lui ai pas interdit mais quelqu’un d’autre s’en est chargé.

Vous avez connu une période d’extrême pauvreté lors de vos premières années à New York. C’était rude et sauvage. Rétrospectivement, pensez-vous que les drogues vous ont aidé à accepter ces conditions de vie précaires ?

A l’époque, je pensais que ça m’aidait. Aujourd’hui, tout ce que je peux dire à ce sujet c’est que depuis que j’ai arrêté de boire et tout le reste, ma productivité ne s’est jamais aussi bien portée. Il y a de quoi se poser des questions. New York, c’était une période où je ne me sentais pas en sécurité. J’étais jeune. Je passais mon temps à essayer de me construire. Comme je n’avais rien fait de mal et qu’on m’accusait d’avoir provoqué les ennuis de santé de ma mère, j’avais des problèmes d’identité. Je pensais que je ne savais pas qui j’étais.

Lou Reed a aussi eu de très mauvaises expériences avec ses parents. Mon enfance, ce n’est rien à côté de la sienne (NDLR : John Cale fait allusion au traumatisme des séances d’électrochocs proposées aux parents de Lou Reed par un psychiatre lorsqu’il était adolescent).

Quand nous avons formé le Velvet Underground, nous nous sommes utilisés l’un et l’autre pour se forger une identité. Nous avions cette formidable synergie. Nous avons créé quelque chose d’unique. Mais à la fin, nous ne savions toujours pas qui nous étions vraiment. Parce que nous avions un système de pensée différent, un passé différent. Nous avons utilisé la musique comme moyen de communication.

Au fil des pages, on vous sent amer envers Lou Reed. Vous n’êtes, et à raison, pas tendre avec lui. Evoquer le sujet pour les besoins du livre vous a-t-il fait comprendre les raisons de son comportement ?

Je n’avais pas d’autre moyen pour le faire. J’ai essayé d’être équitable et juste. Je n’ai jamais essayé de le détruire. Il y a déjà assez d’autodestruction dans le monde…

« Ce regain d’intérêt pour le Velvet Underground, et en particulier la volonté de voir son influence partout, me paraissait stupide », écrivez-vous à propos de la reformation du Velvet. Vous ajoutez : « Dans le rock, les gens sonnent de façon similaire mais n’influencent personne. » Vous ne pouvez pourtant ignorer l’influence du Velvet. Un festival anglais se nomme « All Tomorrow’s Parties », les Américains de Black Angels se baptisent ainsi en hommage à la chanson du Velvet « The Black Angel’s Death Song ». Pourtant, sans votre passage chez La Monte, le Velvet Underground n’aurait jamais eu cette approche aussi expérimentale. Tout ça pour dire qu’on est tous influencé par quelqu’un, non ?

C’est un argument déroutant. Une chose avec l’avant-garde, c’est qu’elle n’a jamais accepté une musique banale. C’était valable pour n’importe qui à l’intérieur du mouvement, sinon, c’est le baiser de la mort. La Monte a fait cela parce qu’il a utilisé les sons avec l’idée de les escalader et de se balader à l’intérieur.

Je pense que les gens préfèrent voir des liens entre les communautés artistiques. En ce qui me concerne, je préfère ne voir aucune similarité avec le Velvet Underground et d’autres. Peut-être à cause de mon ego, je n’en sais rien. Ou peut-être parce que j’éprouve plus de fierté pour ceux qui creusent leurs propres sillons que pour ceux qui essaient de copier.

Propos recueillis par Philippe Manche


commenter par facebook

répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>