posté le 14 juin 2011 |
catégorie LES DISQUES
Au premier abord, on aimerait bien se gratter la tête : converser avec Justin Vernon surprend, quand on a encore dans l’oreille les chansons de For Emma forever ago, son album précédent. Et premier sous ce nom de Bon Iver, d’ailleurs… C’est la voix. Légère, angélique, presque féminine sur disque, et grave, on ne peut plus mâle en interview.
En quatre ans, son histoire a pris des allures un peu mythiques. Un temps malade, mais aussi déprimé à la suite d’une rupture sentimentale et de la fin de son groupe de l’époque, l’Américain se retire pendant des mois dans le Wisconsin, entre les quatre murs du chalet construit par son père. Quasiment au milieu de nulle part, dans un cadre en noir et blanc. Un ermitage dont il sort avec neuf chansons pendant l’été 2007. Pour Emma… L’année suivante, le disque est distribué par 4AD, trouve son public et ravit les chroniqueurs.
Depuis, Vernon trimballe avec lui cette idée fixe selon laquelle un disque est une métaphore, celle du chemin personnel accompli pendant les années précédant sa conception. Et, plus basiquement, de la manière dont on peut utiliser la musique pour se soigner.
En 2011, si on continue à beaucoup lui en parler, de ce chalet, il est déjà attaché à ses nouveaux meubles. À Eau Claire, dans le Wisconsin. « Au chalet, j’ai enregistré environ 80 % de For Emma. Cet album-ci a été enregistré à 100 % dans mon nouveau chez moi, où j’ai emménagé en octobre 2008. Avec mon frère, nous avons quasiment tout de suite commencé à y installer du matériel. Le studio a été construit sur une période de deux ans et demi, et la maison a été refaite tout en travaillant sur le disque. Aujourd’hui, les deux sont terminés. Il y a comme une métaphore, là… » Décidément !
Lier la teneur d’un album et l’endroit où il a été conçu fait partie des poncifs du métier. Sauf qu’ici, il y a réellement un lien. D’autant qu’en plus, les titres des chansons sont des noms de villes. « Chacun de ces lieux a plus d’une signification. L’idée n’est pas juste de dire « J’ai été à Perth », ou « J’ai été à Calgary ». Je n’essaie pas non plus de les mythifier, plutôt de creuser ce que les gens peuvent avoir comme relations avec ceux-ci. Si je vous dis « Bruxelles », vous allez aussi penser aux coins où vous avez été, à la manière dont votre vie « interagit » avec cette ville, ce qu’il s’y passe quand vous y êtes… Et ce Bruxelles-là est différent du Bruxelles de quelqu’un d’autre. » Et celui de Bon Iver, il ressemblerait à quoi ? « Eh bien, c’est en partie dans mon imagination. Je suis venu ici cinq ou six fois déjà, j’y ai passé du bon temps. Pour moi, c’est plutôt un endroit paisible. Mais ce que je vais pouvoir trouver de plus intéressant à propos de Bruxelles est peut-être dans mon imagination. Parce que je n’ai pas de relation intense avec l’endroit, c’est toujours un endroit vu en rêve pour moi. Je suis venu ici cinq fois, c’est 24 heures par séjour, on arrive, on a plein de trucs à faire et on repart tout aussi vite. Pour moi, c’est un mystère plus qu’une relation. » Est-ce frustrant de ne pas pouvoir aller au-delà… « J’aurais voulu que ça soit différent, pouvoir me poser, en tournée, mais ça fait partie du deal. Je serais cinq jours dans un endroit que ça ne suffirait pas plus. Il faudrait y passer 50 jours, 500 jours ou 5.000 jours pour bien le connaître. Et encore, on ne connaît jamais bien un lieu. »
Eau Claire, donc… À 150 km de Minneapolis. Près de 62.000 habitants. Justin ne se voit pas vivre ailleurs… « C’est aussi de la campagne, des terres agricoles, des gens humbles. Des gens qui ne savent pas où se trouve New York, enfin si, ils savent, mais ils n’y vont pas. Ils s’intéressent aux Green Bay Packers (NDLR : l’équipe de foot US qui a remporté le Superbowl 2011)… En hiver, il neige beaucoup, les étés sont chauds. Il y a aussi ces deux lacs… Je m’y sens chez moi. Je ne dis pas que je n’irai jamais à New York, mais là, je ne m’imagine pas ailleurs. Quant à l’environnement, ce n’est pas lui en tant que tel qui m’inspire, mais il m’offre un certain type d’inspiration, vous voyez ce que je veux dire ? Il produit l’étincelle qui va me permettre d’écrire une chanson. »
Il n’y a pas qu’à propos des textes qu’il évoque des lieux. À propos de l’écriture, de l’acte lui-même aussi… « Qu’est-ce que l’écriture représente pour moi ? Belle question… Je pense que ça a à voir avec le fait de tomber par hasard sur un endroit. Les chansons sont des lieux. Vous tombez dessus, et en y tombant, vous dites ce que vous y voyez. C’est honnête. Qu’est-ce que vous voyez dans cet accord ? Dans ce slide ? Cette musique ? Ces notes ? C’est comme un voyage. »
Un voyage ? En dix étapes, pour l’occasion. En dix compositions qui, avec la voix de l’intéressé, dégagent un petit quelque chose d’euphorisant. De fervent. Pas de religieux, mais presque. « Si vous prenez par exemple le gospel… Ils chantent des louanges, non ? Et c’est intéressant, parce que le gospel vient du blues, et le blues ne célébrait pas la tristesse mais la libérait, l’atténuait. Le gospel utilise cette même douleur et s’en sert comme d’une prière. Je ne suis pas quelqu’un de religieux, mais la musique est ma religion. J’imagine que la musique est le moyen par lequel je célèbre ma vie, ou la vie en général. Et c’est un circuit qui m’intéresse, parce qu’il consiste à regarder au-dessus de soi. Pas vers dieu, mais vers ce qui est plus grand. »
Justin Vernon n’a pas eu besoin de poser les yeux sur un horizon aussi lointain pour en apprendre un peu plus sur lui-même. Dont quelque chose qu’il juge important : « Comment impliquer toutes les parties de mon cerveau qui ont été remplies de toutes ces sortes de musiques, alors que je ne m’étais jamais permis de n’être juste qu’un Blanc avec une guitare ? Ça commençait à me fatiguer, et je me suis demandé comment ne plus m’inquiéter avec ce truc, comment faire de la musique que je suis capable de faire… »
Ecoutez l’album de Bon Iver ici
Commentaires
répondre