Francophones, les Francofolies?

C’est parti pour cinq jours de Francofolies. De Montréal à La Rochelle, en passant par Spa, les Francofolies sont-elles encore francophones ? L’esprit est-il toujours respecté ? Les Belges peuvent-ils chanter en anglais ?

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

A Spa : AaRON, Hooverphonic, Absynthe Minded, Machiavel, Montevideo, Vismets, Great Mountain Fire, The Tellers, Yael Naim, Moriarty, Cascadeur, Kiss & Drive, Bikinians, Keren Ann, Joy, Daan…

À La Rochelle : Cocoon, Yodelice, The Do, Irma, The Bewitched Hands, David Guetta, Asa, AaRON…

Autant d’artistes qui ont en commun de chanter en anglais. Et qui n’ont donc aucune chance d’être programmés aux Francofolies de Montréal. Du moins sous cette forme et avec ce répertoire.

Le concept de Francofolies a été créé en 1985, en sa patrie de La Rochelle, par le journaliste radio Jean-Louis Foulquier. En 2004, il passe la main à un triumvirat : Gérard Pont, Gérard Lacroix et Frédéric Charpail.

Mais il n’a pas fallu attendre vingt ans pour qu’il exporte au Québec – terre francophonissime s’il en est – des Francofolies de Montréal dont la première édition est lancée avec succès en 1989. Cinq ans plus tard, c’est au tour de Spa, la perle des Ardennes belges, d’étendre avec succès cette belle idée née d’une envie de défendre sa culture face à l’envahisseur américain.

D’autres tentatives auront lieu à Buenos Aires, Santiago du Chili, Blagoevgrad en Bulgarie, Berlin et, pour la Suisse, Nendaz et Genève. Mais sans lendemain…

Des trois Francofolies, seule Montréal reste donc fidèle à un principe strict que d’aucuns estimeront psychorigide. Même si Paolo Conte, Luz Casal ou Habib Koité ont droit de cité en bordure du Saint-Laurent.

Laurent Saulnier, vice-président à la programmation montréalaise, ne fuit pas le débat : « Tout est bon pour nous sauf l’anglais. Oui, c’est politique ! Même s’il n’y a jamais eu de règles. À l’époque de la création des Francofolies de La Rochelle, tout le monde n’y chantait qu’en français. C’était ça, l’idée. On n’y a jamais dérogé. Ce sont les autres qui ont évolué avec le public et les artistes. L’industrie a changé, la chanson a changé avec le temps. Avant, c’était la bonne vieille chanson française qui dominait. La Rochelle vise un public rajeuni. Et la mode y est en ce moment aux Phoenix, AaRON, The Do ou Yael Naim. »

Les programmateurs des trois Francofolies se fréquentent et se parlent mais gardent tous leur indépendance : « Au Québec, la situation est différente. Je pense sincèrement que le public québécois ne comprendrait pas que les Francofolies de Montréal s’ouvrent à l’anglais. Ce qui m’empêche par exemple de programmer Arcade Fire, que j’aime beaucoup, mais c’est comme ça. Tant pis, c’est une ligne éditoriale qu’il faut tenir. »

Une scène vivante à Montréal

Faut dire que les festivals d’été, dans un pays au long hiver, pullulent au Québec, au point de se marcher sur les pieds. Les Francofolies de Montréal sont organisées par la société Spectra qui, en plus de concerts rock et chansons tout au long de l’année, propose aussi le gigantesque Festival international de Jazz (quasi deux millions de spectateurs), dont Laurent Saulnier est également vice-président à la programmation. « C’est vrai que cela me permet d’y inclure une très large palette d’artistes, entre rock, funk, électro, blues, world… »

Le Québec a, depuis 1977, une Charte de la langue française (communément appelée loi 101) définissant les droits linguistiques de tous les citoyens québécois, le français étant la langue officielle de la Belle Province. Cette loi qui, au départ, imposait l’affichage unilingue français dans les commerces a dû être amendée suite à des décisions de justice. Aujourd’hui, la loi autorise le bilinguisme si le français prédomine.

Ceci dit, le programmateur montréalais « francofou » est davantage attaché à défendre une scène musicale bien vivante : « Nous avons suffisamment d’artistes francophones au Québec pour proposer une belle affiche. Ce n’est visiblement pas le cas en Belgique ou en France. Même si je n’ai pas à porter de jugement sur leur travail. Chacun fait ce qui lui plaît. Mais j’ai comme l’impression qu’ils n’ont pas vraiment le choix. En Belgique, l’offre francophone est sans doute insuffisante. Au Québec, la chanson a évolué dans le bon sens. Karkwa, Malajube ou Pierre Lapointe, pour ne citer qu’eux parmi tous ceux qui chantent en français, comblent les amateurs de rock. La scène hip-hop est aussi très vivace. On veille aussi chaque fois à leur demander un projet musical différent. Pierre Lapointe, je l’ai programmé huit fois aux Francofolies mais jamais dans la même configuration, toujours dans un contexte différent. Aux artistes à présenter de vraies primeurs. Je connais des rappeurs en anglais qui traduisent tous leurs textes pour pouvoir être programmés aux Francofolies. Tous les ans, nous prouvons que nous pouvons attirer près d’un million de spectateurs avec un plateau francophone de qualité. Nous prouvons aussi qu’il est possible de faire n’importe quelle musique en français. »

Les artistes wallons et bruxellois, ainsi que français, ont une culture différente. Nos régions ont beau être fortement influencées par le voisin hexagonal, la culture anglo-saxonne y est de longue date très appréciée. Nous n’avons pas ce sentiment d’insularité, d’agressés parmi une mer anglophone, comme c’est le cas des Québécois. La langue anglaise est à la mode en France en ce moment. Grâce à des artistes qui s’expriment mieux dans la langue de Shakespeare que par le passé.

La Belgique est une donne encore différente, plus complexe. Avec notamment une Communauté flamande s’exprimant plus facilement en anglais qu’en néerlandais, moins aisé à faire swinguer, même si Arno ou Axelle Red ont fait le choix du français. Avec succès ! Nos rockeurs wallons et bruxellois préfèrent l’anglais. Même si, après Duvall et Jeronimo, Miam Monster Miam, Saule, Eté 67, Suarez et Stromae prouvent que tout est possible en français.

Faut-il pour autant obliger un artiste belge à chanter en français ?

Charles Gardier, directeur des Francofolies de Spa, défend facilement sa position d’ouverture : « Ma position est la même depuis le début. On a toujours fait le choix commun avec La Rochelle de ne pas être dans une logique de ghetto, mais de préférence et de promotion de la langue française. Notre rôle, à Spa, est d’attirer l’attention sur les artistes de notre Communauté. Il y a de plus en plus d’artistes qui chantent en anglais, c’est vrai, mais la grande majorité des artistes programmés à Spa chantent en français. »

Selon Charles Gardier, le succès des Francofolies crée aussi un métissage qui pousse, par exemple, Zita Swoon à se mettre à chanter en français. Il voit également qu’un Vincent Liben ou un Sacha Toorop chantent aujourd’hui en français, après des débuts en anglais avec Mud Flow ou Zop Hopop.

« Cette ouverture, qui est la nôtre, permet des échanges qui n’existeraient pas dans une logique de ghetto. Le public se déplace aussi pour des artistes chantant en anglais. Et puis, Spa attire aussi de nombreux touristes flamands et hollandais. »

Echevin MR du tourisme, Charles Gardier n’est pas non plus insensible à l’argument patriotique : « Totalement. Exclure la plupart des artistes flamands ou des artistes bruxellois et wallons, sous prétexte qu’ils chantent en anglais, serait intenable. Je suis, ceci dit, convaincu qu’il y a beaucoup et suffisamment d’artistes belges de qualité chantant en français, des gens talentueux. Rencontrent-ils le succès ? Ça, c’est une autre histoire. J’adore les Francofolies de Montréal et je respecte leur esprit de résistance mais je remarque aussi qu’y est programmée la troupe de la Star Ac’ locale.»

Charles Gardier, comme son collègue Saulnier à Montréal avec le Festival de Jazz, peut aussi assouvir ses envies anglophones avec le Spa Tribute Festival qui, en juin, attire la grande foule. On connaît Charles : il adore le rock, de Bowie à Depeche Mode en passant par Cure. S’il a déjà programmé Zucchero aux Francos, il y a une ligne blanche qu’il n’a jamais franchie (vous pouvez chanter en anglais si vous êtes belges ou issus d’une terre francophone, grosso modo), contrairement à La Rochelle qui invitait les Cardigans en 1999, Toots & the Maytals en 2000 ou Stacey Kent en 2008 : « La limite est dans la cohérence. Il pourrait, par exemple, y avoir à terme à Spa le Montréalais Leonard Cohen, tout à fait capable d’adapter une de ses chansons en français, ou même un Peter Gabriel, s’exprimant très bien en français. Il y aurait moins de sens à faire Linkin Park ou Depeche Mode. »

Bref, que les tenants d’une identité forte et originale des Francofolies se rassurent. Dour, Ardentes et Francos ne sont pas prêts à faire la même chose. À l’heure de la multiplication des festivals d’été, c’est plutôt une bonne nouvelle.

MAD Tout sur les Francos,

ce mercredi

THIERRY COLJON

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12 commentaires

  1. Henry Landroit

    19 juillet 2011 à 8 h 50 min

    J’ai participé il y a quelque années aux Francofolies de Spa.
    Mes oreilles en sont sorties pleines de décibels inutiles.
    Je trouve assez effarant que l’anglais soit autorisésur scène au cours de cette manifestation. Il y a assez d’artistes qui chantent en français en Belgique et en France pour proposer des spectacles intéressants, il suffit d’être curieux.
    Je propose aux organisateurs Morice Benin par exemple.
    Quant aux francophones qui chantent en anglais, honte sur eux. Ils ne font que par souci commercial et s’imaginent en plus que tout le monde les comprend !
    Plutôt que trainer mes souliers dans ce genre de festival, je préfère écouter chez moi les chanteurs qui chantent en français et ce, dans de bonnes conditions acoustiques.
    Je me souviens d’un concert de Robert Charlebois aux FF de Spa où heureusement, je connaissais les paroles de ses chansons, sinon je n’aurais rien compris tellement la sono était mauvaise. Je suis allé trouver les responsables du son mais rien à faire, ces personnes ont les oreilles totalement déformées ! Mais ils ont le pouvoir…

  2. patatipatata

    19 juillet 2011 à 11 h 30 min

    IAMX à l’affiche des FRANCOS DE SPA ? Il me semble que la “ligne blanche” (au propore, comme au figuré d’ailleurs) évoquée par Ch. gardier a été franchie .

  3. JSBX

    19 juillet 2011 à 12 h 38 min

    @Henry Landroit,
    Reste chez toi alors!

  4. kelly

    19 juillet 2011 à 14 h 06 min

    C’est du racisme tout simplement laissez les gens s’exprimer (et chanter)dans la langue qu’ils veulent.Nous sommes au 21me siècle et de toute façon l’anglais est devenu une langue universelle..

  5. Ad

    19 juillet 2011 à 14 h 14 min

    Francophone, pas francophone? On s’en fiche, les francofolies c’est avant tout un festival bourgeois, genre polo lacoste et pul noué sur les épaules. Il faut donc du easy-listening et du truc de grande écoute, francophone ou pas.

  6. Joe Cole

    19 juillet 2011 à 14 h 18 min

    @Henry Landroit
    Honte à toi d’être aussi fermé dans ses idées. ;-)

  7. Sarpedon

    19 juillet 2011 à 15 h 02 min

    Les propos de Laurent Saulnier confirment ce que je pensais déjà. Les Québécois sont les Flamands d’Amérique du Nord…

    Une culture certes intéressante, mais une langue insignifiante à l’échelle du continent. Alors on se replie sur soi-même.

  8. Jon

    19 juillet 2011 à 17 h 31 min

    “Quant aux francophones qui chantent en anglais, honte sur eux. Ils ne font que par souci commercial et s’imaginent en plus que tout le monde les comprend !”

    Ben voyons… En tout cas, toi, tu n’as rien compris, ça c’est sûr.

    Un peu d’ouverture d’esprit te ferait le plus grand bien.

  9. Fissette

    19 juillet 2011 à 20 h 21 min

    En la matière, la ligne tenue par Ch. Gardier me semble cohérente. A mon avis, l’effort à Spa est de passer d’une foire aux boudins à une festival qui ait encore quelque chose d’artistique. Les artistes sont parfois de qualité mais le contexte est tel que tout est tiré vers le bas. Publicité envahissante, ambiance saucisses-merguez…A Spa, on n’a vraiment pas l’impression de participer à quelque chose d’artistique. On peut comparer les spectacles d’artistes passant au Botanique par exemple puis à Spa: à Spa, ils sont dévalorisés et noyés dans les flons-flons. Et puis ce manque de curiosité de la programmation spadoise, cette lourdeur…Ce qui se fait de pointu en chanson n’est programmé à Spa qu’après tout le monde. (En général. On pourra toujours me sortir telle ou telle exception). En Communauté française, c’est dans les petits lieux qu’on peut voir des artistes innovants, rarement à Spa. La RTBf est au même niveau: aucune classe et aucune compétence pour parler de musique: Frison et Louys: une catastrophe!

  10. Viny

    19 juillet 2011 à 22 h 48 min

    Étant américain, je devrais me réjouir que les chanteurs chantent en Anglais mais je pense que pour un festival intitulé francofolie les chanteurs devraient chanter uniquement ou majoritairement en français. Un festival qui perd sa spécificité n’est plus qu’un festival parmi d’autres et donc d’office en compétition. Le festival est donc en danger de disparaître chez nous (spécialement si on ne peut même pas avoir la qualité sonore désirée).

  11. Mr Wang

    20 juillet 2011 à 10 h 07 min

    Le Tour de France passe en Italie cette année, en Belgique l’année prochaine. Il est déjà parti de Londres, des Pays-Bas. Il s’appelle pourtant Tour de FRANCE. Alors quoi? Bien simple, la France a une telle influence culturelle (et sportive) sur ses voisins qu’elle peut très bien s’exporter un peu, non? C’est ça, le multiculturalisme! Pareil pour les Francofolies de Spa ou d’ailleurs. Il est bien normal qu’on fasse l’une ou l’autre exception à la règle, comme la langue française d’ailleurs! Ne soyons pas grincheux, intolérants, voire sectaires: il y a de la place pour tous dans ce monde…

  12. Robert Beauchamp

    20 juillet 2011 à 17 h 30 min

    Les Montréalais et les Québécois en général ont accès 355 jours par année à une multitude de concerts et de «shows» anglophones. Sans parler de nos ondes radio qui font une très bonne part à nos voisins américains. De plus, nos nombreux festivals invitent chaque été les artistes du Jazz, de la Musique du Monde, du Rock, du Métal, du Tango et j’en passe. Que nous nous permettions de mettre en vedette, pour une petite dizaine de jours par année, les artistes francophones chantant en français (cela me fait tout drôle de devoir le spécifier), peut-on vraiment parler d’un esprit de ghetto? D’un repli sur soi? D’un esprit de clocher? La chanson francophone doit affronter l’hégémonie culturelle anglo-saxonne, et ce tant au Québec qu’en France et en Belgique. Un petit coup de projecteurs pour cette pauvre langue insignifiante (Merci Sarpedon!)ne peut tout de même pas vous faire tant de mal, amis Wallons et Bruxellois. Allez, un p’tit effort! Vous verrez, on s’y fait très bien, avec une bonne bière ;-)

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