Pukkelpop: “A cet instant, j’ai compris que c’était inhabituel”

Le Pukkelpop 2011En juillet, Damien Pierret était l’un de nos tweetreporters en festivals. Toujours d’attaque en août, il était dans la foule du Pukkelpop jeudi soir. IL nous adresse son témoignage.
Que puis-je ajouter à tout ce qui a déjà été dit ?
Je voue une intense passion pour les festivals. D’abord pour le côté mélomane, le fait de découvrir en chair et en os des artistes découverts sur CD, et d’autres inconnus, mais auxquels on ne tardera pas à s’intéresser.

Ensuite, l’ambiance d’un bon festival est incomparable. C’est un petit éden terrestre, créé pour l’occasion, loin de la monotonie quotidienne. On y fait des rencontres spontanées, on y vit des anecdotes qu’on s’empresse de raconter à notre retour. Les conditions ne sont pas toujours optimales, entre l’hygiène minimale, la pluie qui s’en mêle, et les nuits parfois inconfortables. Cela fait partie de l’univers festivalier, et on s’en accommode fort bien.

Mais jamais je n’aurais imaginé vivre un truc pareil.

Jeudi midi. Après un mercredi soir arrosé, je m’étais réveillé avec ce petit quelque chose dans le crâne et le bas du ventre, de ceux qui nous font regretter l’abus de canettes, et le manque de condition physique. Le soleil imposait sa présence sur le site, et tapait sur mes tempes. Après avoir tant pesté contre le mauvais climat de cet été, je n’allais pas me plaindre.

Un Dafalgan et un Immodium plus tard, nous étions en route vers le site. Il devait être aux alentours de 13heures. Mathieu m’a proposé d’aller voir Trophy Wife, sous la scène du château. Sous le toit sombre de ce chapiteau, l’air était chaud et moite, mais au moins étions-nous à l’abri du soleil. Et le concert fut très agréable. Ensuite, nous avons vu tour à tour Noah and the Whale sous la Marquee, Yelle sous la Dance Hall et The Wombats, à nouveau sous la Marquee. Le Pukkelpop est un festival où les concerts s’enchainent, il ne faut pas rechigner à marcher quelques kilomètres sur la journée.

A peine terminé l’excellent concert de The Naked and Famous, sous la scène du Club, débutait la prestation de Skunk Anansie, sur la Main Stage, juste en face. Les crachements de guitare et la puissante voix de la chanteuse Skin résonnaient dans toute la plaine, alors qu’au dessus de nos têtes, le soleil se parait d’un collier de nuages grisâtres, pour la première fois de la journée. Quelques gouttes tombèrent durant le concert, mais vraiment pas de quoi effrayer un chat. Etant courts vêtus, nous voulions tout de même rentrer au camping, et nous changer avant la soirée.

Peu avant 18heures, le ciel s’assombrit quelque peu. Mais sur scène, le groupe se déchainait. A son habitude, Skin se faisait porter par le public, entonnant le refrain de Weak. Vint ensuite Hedonism, un petit bijou. D’abord partants pour le camping, nous avons finalement convenu de retourner nous abriter sous le Club, une fois la chanson terminée. Sur le trajet entre les deux scènes, le vent s’est soulevé, et petit à petit, la pluie a envahi le site. Nous croisions des festivaliers ayant sorti leur poncho, d’autres s’abritant sous une porte de cabine WC, dévissée pour l’occasion. Et se dirigeant vers la main stage, où le concert n’était pas terminé. Personne et pas même nous n’imaginions ce qui était sur le point de se produire.

Les rafales ont débuté lorsque nous nous sommes abrités sous le Club. La foule sur les bords du chapiteau était dense, nous nous sommes donc engouffrés vers le fond, près de la scène, où une ouverture dans la toiture me permettrait de voir ce qui se passait dehors. La tempête s’est formée très vite. La bâche servant de toiture ondulait sous les courants d’eau qui se formaient en son sommet. Les pylônes servant à soutenir l’infrastructure en son centre tremblaient de plus en plus fort. Des vagues de cris nous parvenaient d’un peu partout, et dehors, je ne voyais déjà plus rien, sinon les violentes bourrasques qui déchiraient le ciel. Les barrières Nadar soutenant le coté du chapiteau se mirent à danser, et certains festivaliers les agrippèrent de toutes leurs forces pour qu’elles ne tombent pas. A cet instant, j’ai compris que nous avions affaire à quelque chose d’inhabituel. Des jets de pluie me fouettèrent le visage, il y eut quelques mouvements de panique vers l’extérieur, alors que d’autres personnes se réfugièrent sur la scène. Miles Kane, l’artiste devant alors se produire au Club, fit son apparition et tenta de calmer la foule. Et au dessus de ma tête, l’eau accumulée exerçait une épouvantable pression sur la bâche. Je me suis senti terriblement impuissant. Aucun réflexe de survie ne me vint à l’esprit, et pour cause, il n’y avait rien à faire. Juste attendre que ça se termine, et prier pour que l’infrastructure tienne le choc.

Après une dizaine de minutes, l’orage sembla se calmer. Mais l’eau continuait à peser sur la bâche, et à dévaler par cascades sur les côtés. Des membres du service de sécurité sont apparus sur la scène, et par de véhéments mouvements de bras, ont incité le public à sortir de là au plus vite. Alors que certains hésitaient encore, nous nous sommes dirigés dehors, et nous avons mis les pieds dans un véritable marécage. Il ne pleuvait plus, le ciel avait regagné son calme, mais pas une seule parcelle de la plaine n’était inondée. Nous dirigeant calmement vers l’entrée du site, nous croisions des festivaliers encore très peu paniqués. Nous étions nous-mêmes dans un état relativement calme, croyant qu’il ne s’agirait que d’une sacrée anecdote à raconter. Mais en regardant autour de nous, l’importance de la catastrophe nous apparut de plus en plus clairement. Des arbres arrachés, abattus sur certains stands, des pylônes écroulés sur le sol, des branches éparpillées sur toute la plaine, des flaques de boue formant de véritables étangs. Un désordre que je n’aurais jamais envisagé. Mais c’est en voyant que la scène du Château, là où nous étions encore en début d’après-midi, s’était tout simplement écroulée, que j’acquis la conviction qu’il y avait des victimes. Et que le festival était terminé.

Je pris conscience qu’il était 19h et que les journaux télévisés n’allaient pas tarder à relayer l’information. J’ai tenté de contacter ma famille, pour les rassurer. En vain car le réseau était déjà saturé. En temps normal, les sms ont déjà beaucoup de mal à passer, alors dans de telles conditions… Ayant la certitude que le festival ne s’en relèverait pas, nous avons emboité le pas de la foule vers le camping. Là, l’état du sol était encore bien pire. De véritables ruisseaux s’étaient formés dans les allées, nous avions de l’eau jusqu’aux chevilles. Beaucoup de tentes étaient inondées, certaines s’étaient même envolées. Par chance, la mienne avait résisté, mais celle de Mathieu était sous eau. Il nous a fallu trois heures, et deux allers-retours vers le parking, pour remballer nos affaires. Dans le camping, beaucoup de festivaliers insouciants continuaient à afficher un air de fête. Une fois passée la mélasse du camping, la route nous apparut comme un long chemin de chaos. Les ambulances défilaient à toute vitesse, entre les festivaliers chargés jusqu’aux épaules, dont beaucoup tentaient de joindre leurs proches, le téléphone à l’oreille. Des parents aux abois parcouraient l’avenue à la recherche de leurs enfants, et les policiers tentaient tant bien que mal de préserver un semblant d’ordre sur la chaussée. Les nouvelles se propageaient de bouche à oreille, mais étaient très confuses. On ne savait encore rien du nombre de victimes, si ce n’était la certitude qu’il y avait des défunts. De temps à autre, le réseau téléphonique revenait. Je parvins ainsi à prévenir ma petite amie et mes parents que j’étais en bonne santé, et je reçus quelques sms d’amis, venant aux nouvelles. Il était 23h lorsque toutes mes affaires furent chargées dans la voiture. Je me préparai alors à quitter cet endroit de désolation.

Deux jours ont passé, mais le choc reste présent. Je m’en sors indemne, mais la peur rétrospective me gagne, sachant que je ne dois mon salut qu’au hasard. J’aurais très bien pu, comme d’autres infortunés, me trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Je pense très fort aux victimes, et à leurs familles, qu’aucune parole ne peut réellement soulager. Je suis convaincu que les organisateurs n’ont rien à se reprocher. Une telle apocalypse, à cet endroit, était imprévisible, et aussi solides soient les infrastructures, le risque zéro n’existe pas. J’aime les festivals pour ce qu’ils sont, et pour ce qu’ils doivent rester. Je retournerai sans doute au Pukkelpop, puisse-t-il y avoir de prochaines éditions, mais je ne pourrai m’empêcher de penser à cette édition 2011. Ce qui s’y est produit, et ce à quoi j’ai échappé, resteront dans ma mémoire.

Damien Pierret
Témoignage publié sur son blog Festivours avec son autorisation

http://festivours.blogspot.com/2011/08/pukkelpop-2011-mon-temoignage.html

Vous aussi envoyez-nous vos témoignages dans les commentaires à cet article”


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10 commentaires

  1. julien

    20 août 2011 à 15 h 30 min

    Ben dans notre chapiteau certains festivaliers ont eu la présence d’esprit de percer les bâches du chapiteau dont les structures commençaient à trembler voir à se démembrer. Au début, je me suis demandé ce qu’il faisait mais quand j’ai vu des tonnes d’eau s’écouler, j’ai compris. Sans leur intervention, le chapiteau dans lequel nous nous trouvions ce serait probablement écrouler aussi. Chapeau les gars ;)

  2. chamagne

    20 août 2011 à 15 h 31 min

    Voilà un article remarquablement bien écrit, calme, posé,réfléchi, pensé, et d’une telle indensité. Courage, votre force ne vous fera pas oublier l’horreur, mais vous parviendrez à remonterremonter la pente ” show must go on”

  3. Lempereur

    20 août 2011 à 15 h 40 min

    Mon épouse et moi-même assistions au concert de Skunk Anansie quand l’orage a éclaté. Comme nous étions habillés pour la pluie, nous sommes resté au pied de notre arbre, ce n’était qu’une averse orageuse. Puis le vent a changé de direction, propulsant des feuilles ans les airs… C’était étrangement amusant. Le groupe sur scène continuait à nous occuper, jusqu’à ce que des branches de plus en plus grosses se sont mises à voler dans les airs, nous fouettants le dos au passage, le ciel est devenu noir, on ne voyait pas à plus de 2 mètres,. C’est à ce moment que j’ai compris que tout pouvait arriver, basculer. Il fallait se protéger, mais où? Les endroits couverts devaient être plein à craquer, il fallait fuir les arbres. Nous n’avions qu’une solution: nous joindre à ceux qui étaient accroupis dans l’herbe, au milieu de la plaine, n’offrant que leurs dos à toute cette violence qui s’abattait sur nous (grel, branches,…).
    La grel terminée, nous nous sommes levés, j’ai crié qu’il fallait partir d’ici, quitter cet enfer.
    Sur le chemin, nous avons vu l’arbre près duquel nous étions, au sol, une paire de jambe dépassant du tronc, un stand écrasé, des jeunes pétrifié de ce qu’il venaient de voir, de vivre (un couple était toujours assis en dessous du tronc, en état de choc). Une jeune fille pleurait devant moi en m’expliquent qu’elle venait d’échapper à la mort. Le ciel était toujours noir, les couleurs avaient disparues, tout n’était que gris, tout paraissait irréel, comme plongé dans un film.
    Un chapiteau gisait sur le sol, la toile hondulant avec le vent, mais je ne voulais pas croire, ça ne pouvait être qu’un mauvais rêve. Tout le monde était calme, tout était au ralenti. Tous ceux que j’ai croisé était en état de choc.
    La pluie s’est arrêtée et le ciel s’est dégagé une fois hors de l’enceinte du Pukkelpop, donnant l’impression d’avoir échappé à l’enfer. Je me suis excité sur les voitures qui bloquaient les services de secours, qui commençaient à arriver, par peur de perdre leur place dans le traffic.
    Nous sommes rentré chez nous et avons découvert l’après à la télévision, constatant que ce que nous avons vu et vécu était bien réel.
    Il m’a fallu 24h pour retrouver mes esprits, mais le choc n’est toujours pas passé.

  4. Noémie

    20 août 2011 à 18 h 15 min

    Wouuawww.Pfff. Il y a des gens qui écrivent bien et des gens qui expriment tellement bien leur sentiment…

    Je n’aime pas les festivals pour les raisons décrites dans l’article du journaliste… et pourtant, j’aime la musique.
    Il est p-e temps de faire des festivals de qualité et pas uniquement musicaux mais avec des infrastructures solides, hygiènes et compagnies.
    C’est peut-être le début d’une nouvelle ère…et il est dommage de devoir toujours passer par des catastrophes pour évoluer…

  5. Xavier

    21 août 2011 à 8 h 36 min

    Pour aller à Werchter depuis quelques années maintenant, qui est un festival au même niveau que le Pukkel, je peux assurer qu’il s’agit déjà d’une nouvelle ère de festival… Il y a 20 ans à Werchter, les gens faisaient ce qu’ils voulaient dans les campings, aucune réglementation, mais forcément aucune vraie infrastructure maintenant…

    C’est le genre de festival où de nombreuses familles y vont, avec leurs enfants etc! Les douches sont nettoyées, des magasins présents, les toilettes aussi… On parle de sites où transitent 60000 personnes pour le Pukkel et 80000 personnes pour werchter par jour… Evidemment que sur le site, les toilettes ne sont pas propres etc. Mais c’est loin d’être l’idée qu’on peut se faire! Fouille à l’entrée, verre interdit sur les sites, présence des secours et de la police 24/24 vigilance maxi, aucune violence, nettoyage des sites quotidiens (et nettoyer après le passage de 80000 personnes, tous les jours, c’est pas rien). Les choses ont déjà énormément évoluées. Je pense qu’il s’agit d’un drame comme il aurait pu y avoir à n’importe quel autre endroit et blâmer le festival ne serait pour moi qu’une erreur ^^

  6. Claire

    21 août 2011 à 12 h 36 min

    on ne peut blâmer l’organisation d’un des meilleurs festivals européens pour ce qui est arrivé. quand je me suis engouffrée sous le château, à 18h15, jamais je n’aurais pu imaginer que l’infrastructure entière allait nous tomber sur la tête quelques minutes après. il drachait, il tonnait, on rigolait bien, c’était le simple orage annoncé depuis quelques heures qui sévissait. et j’étais bien contente que le concert prévu à ce moment là se passe à l’intérieur. puis la fin du monde. les vidéos de youtube me glacent le sang et je pense sans arrêt à la tempête, aux victimes qu’elle a faite et à la chance incroyable que j’ai eue. j’espère que le pukkelpop reprendra l’année prochaine, que le géant se relèvera, et sera un hommage vivant à ceux qui y sont restés

  7. Jon

    21 août 2011 à 13 h 34 min

    Noémie, comme tu le fais comprendre, tu n’étais pas sur place. Tu peux donc difficilement juger cet événement.

    J’ai vu ce jour-là une tempête comme jamais je n’en avais vue auparavant. Une catastrophe naturelle. Tout simplement.

    Tu ne peux pas blâmer l’organisation du Pukkelpop, tout comme tu ne peux pas blâmer les autorités haïtiennes pour le séisme ou les autorités thaïlandaises pour le tsunami.

    Retourne jeter un oeil aux vidéos. C’était apocalyptique.

    Les organisateurs d’événements sont unanimes : le Pukkelpop a toujours été un exemple d’organisation et de sécurité.

  8. Jane

    21 août 2011 à 17 h 54 min

    Merci pour vos témoignages.
    J’étais en train de faire la file pour trouver une place de parking sur la nationale quand c’est arrivé. Je n’ai jamais vu une tempête pareille, j’étais bloquée en dessous d’une rangée d’arbres menacés par le vent et les voitures n’avançaient plus.

    Arrivée le long de l’entrée du site, toujours en voiture, j’ai vu des festivaliers trempés traverser en rigolant, comme s’ils s’étaient juste pris une bonne douche. Puis un camion de pompiers s’est engouffré dans l’entrée et je me suis dit, en n’ayant rien vu de l’état de la plaine, que ça devait être un peu plus grave que prévu. Les infos sur Twitter ont suivi…

    Je pense à la chance que j’ai eue de me trouver encore dans ma voiture à l’heure où c’est arrivé, étant partie de chez moi en retard.
    Et je pense surtout aux victimes, aux blessés et à ceux et celles qui y ont échappé et qui sont en état de choc. Courage à tous.

  9. #TrollsForAfrica

    22 août 2011 à 8 h 54 min

    tweetreporter, c’est payé au nombre de caractères ou à la saucisse sèche, ce nouveau type d’exploitation. Après “pigiste pigeon”, “reporter galère”?

    • admin

      23 août 2011 à 6 h 30 min

      trolls :
      1/ le fait d’avoir des tweetreporters n’a pas empêché aux pigistes de faire leur travail
      2/ rémunérer tous ceux qui tweetent depuis les festivals? Impossible. comment on les paye? à notre connaissance, rares sont ceux qui ont attendu d’etre repris sur le blog pour tweeter.
      3/ reste la question soulevée par les inrocks des droits d’auteur sur twitter qui mérite sûrement qu’on y réfléchisse. mais la saucisse seche, beurk, non.

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