« Le tofu de nos émotions »


Leonard Cohen publie son douzième album en 45 ans. Huit ans après « Dear heather», voici « Old ideas » qu’il est venu présenter à Paris.

A son âge – 77 ans –, Leonard Cohen a raison de penser qu’il a autre chose à faire qu’à passer ses journées en interview, à parler de lui à de gentils journalistes. On aurait même compris qu’il reste dans sa retraite montréalaise laissant son disque parler de lui-même.

Leonard a malgré tout fait le déplacement à Paris, à l’hôtel Crillon, place de la Concorde, pour rencontrer la presse européenne. Après l’écoute religieuse du disque, parmi nous, il se retourne et répond aux questions avec cette amabilité, cette douceur, cette patience et, surtout, cette profondeur et ce sens de l’humour qui n’appartiennent qu’à lui.

Aimez-vous cet exercice consistant à écouter votre propre album en présence de journalistes censés la juger ?

Je la juge moi-même plus que n’importe qui peut le faire. L’audience était très calme, personne n’a ri, c’est déjà ça !

Vous parliez tout à l’heure d’une manière facile pour un auditoire francophone d’écouter votre musique…

J’ai toujours pensé que la tradition que mon travail a installée depuis de nombreuses générations est telle que je n’ai pas à expliquer les choses. J’ai l’impression que sont clairement compris en Europe, et en particulier en France, les textes, les musiques, la position du chanteur.

N’avez-vous pas peur que l’immense respect que vous nous inspirez puisse interférer avec un jugement clair et honnête de votre travail ?

J’apprécie tout l’amour qu’on peut m’envoyer et c’est difficile pour moi de répondre à cette générosité autrement qu’en disant merci. C’est un luxe pour moi de ne pas devoir spéculer sur une autre perspective.

Vous avez publié un livre de prières, écrit « Hallelujah » et maintenant « Amen ». Peut-on vous considérer comme un homme religieux, à l’esprit libre ?

Je dois vous avouer que cela est fortement lié à mon âge. Je ne sais pas si c’est le résultat de la pratique ou d’une discipline mais j’ai lu quelque part qu’en vieillissant, certaines de vos résistances meurent. Personnellement, j’ai la chance d’avoir un ami qui m’est très cher, un maître zen qui a aujourd’hui 104 ans et ne montre aucune concession face à son âge. Il semble être au sommet de son jeu. C’est un grand honneur de passer du temps avec lui. Vous parlez de religion mais ce vieux maître ne me parle jamais de religion. Il indique quand il le peut que son entraînement particulier n’a rien de religieux. C’est plus l’étude de la nature des choses, basée sur un examen individuel. Il n’y a pas de dogme. C’est plus un investissement personnel dans la vie en communauté, consistant à vous soucier de vos propres sentiments et de ceux qui vous entourent. En d’autres mots, il n’est pas question de foi ou de croyance. Ce ne sont que des actes.

Avec « Old ideas », dites-vous que vous visitez de vieilles idées ou que celles-ci sont les meilleures ?

Je ne suis pas sûr de ce que ce titre signifie. Sinon qu’il s’agit de vieilles matières de réflexion nous concernant tous, quotidiennement. Je suis comme un vieil ami.

Vous avez déjà connu la dépression. Comment vous en êtes-vous sorti ?

La dépression n’est pas comme un rendez-vous galant raté ou un week-end qui s’est mal passé. La dépression clinique, c’est comme si le background de toute votre vie s’effondrait. Que tout vole en morceaux. J’ai connu cela et je suis heureux de pouvoir aujourd’hui en parler aisément, à l’automne de ma vie, grâce à des maîtres pour qui j’ai énormément de gratitude et à une sacrée dose de chance. Heureusement, tout cela est derrière moi.

Finalement, quels sont vos défauts ?

Non, non, je n’ai pas de défauts.

Que vous ont inspiré les retrouvailles avec ce large public ?

Comme toutes les relations intimes, il est très dangereux d’en parler.

Vous vous êtes produit en Israël malgré l’appel de certains au boycott…

Je ne crois pas dans le boycott dans l’expression artistique. L’art est un des derniers espoirs de la communication. Je comprends très bien la position des boycotteurs. Mais nous tentons de dire qu’il y a une possibilité de s’entendre entre communautés. Nous avons veillé à ce que sur les 50.000 personnes, il y ait des Palestiniens dans le public. On essaie d’encourager la communication même si je sais que, pour beaucoup, c’est sans espoir et sans raison d’être. On a tenté de faire notre possible.

« Old ideas » met un terme à un silence de huit ans en termes de nouvelles chansons…

J’ai beaucoup de matériel de chansons inachevées. J’ai de quoi terminer maintenant un nouvel album qui pourrait sortir dans un an.

Que ferez-vous dans votre prochaine vie ?

Je ne comprends pas très bien ce processus qu’on appelle réincarnation. Mais si ce genre de choses existe, j’aimerais revenir sous la forme la plus chienne de mon chien.

Dans votre nouveau disque, on trouve de nombreuses traces de blues et même de flamenco…

J’ai toujours aimé le blues tout en pensant que je n’avais pas le droit de le chanter. Finalement, je suis parvenu à dépasser cela et à utiliser cette forme. À mon âge… J’aime aussi le flamenco qui me touche profondément. Un des plus grands privilèges de ma vie musicale est d’avoir entendu Enrique Morente, décédé fin 2010, traduire mes chansons en flamenco. C’était un grand chanteur et innovateur. C’était un grand honneur pour moi. Le flamenco m’émeut toujours autant, comme le fado au Portugal ou le rebetika en Grèce. Un des premiers disques que j’ai achetés est un album d’Amalia Rodriguez qui m’a ébloui. Je n’écoutais pas beaucoup de musique à cette époque. Toutes ces musiques qui viennent des profondeurs de la culture m’ont toujours touché et continuent de le faire.

Êtes-vous conscient de l’utilité de vos chansons ?

Il y a tant de lectures possibles d’une chanson. La musique est comme un repas. Et elle est donc indispensable à nos vies. Si on l’aime tant, c’est aussi pour sa capacité à nous soigner, à nous faire du bien, à nous aider dans nos vies. Je suis conscient que beaucoup de mes chansons parlent de souffrance, sans pour autant être convaincu que ce sont mes propres souffrances qui les ont affectées. Je devais être de bonne humeur… Il y a une qualité de tristesse présente dans toutes les chansons qui méritent d’être aimées. Même dans « Jingle bells » si vous la ralentissez. Prenez Marilyn Monroe qui a fait de « Happy Birthday » une invitation érotique. Je pense que la chanson est comme du tofu qui prend le parfum des émotions. Si vous en avez besoin, vous trouvez dans une chanson cet élément qui vous permettra de mieux vous sentir. Dans une chanson, vous pouvez trouver de quoi guérir votre solitude ou votre dépression.

Qu’est devenu l’homme à femmes ?

Me considérer encore aujourd’hui comme un homme à femmes implique un grand sens de l’humour.

Pour terminer, allez-vous remonter sur scène en 2012 ?

Bonne question. Je ne sais pas exactement. J’aimerais bien mais ça dépend de certaines choses. Mais c’est certainement dans ma tête…

COLJON,THIERRY

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