A l’affiche de Dour ce jeudi, le Californien Nick Waterhouse fait dans le rhythm’n’blues et la soul vintage un peu garage. Il parle DJ, pognon et black music. Them, Ty Segall et Hanni El Khatib…

Comment enregistre-t-on un disque aussi touffu que le vôtre quand on n’a pas de fric ?

C’est la question que je me pose depuis le début. Ma réponse ? L’emprunt. L’emprunt et le vol (rire). Les économies aussi. J’ai par exemple quitté mon appartement pour une chambre et coupé mon loyer en deux. J’ai été un peu désillusionné par San Francisco. Je me suis pris en pleine gueule le fait que ce soit devenu un coin pour riches. J’ai ressenti la colère, la tristesse, d’un jeune qui débarque et voit comment cette ville a évolué.

Qui vous a donné envie de faire de la musique ?

La musique m’a toujours obsédé. Quand j’étais mioche, je voulais tout écouter. Les disques des autres gamins, ceux de mes parents, de leurs amis, de mes cousins. J’ai l’impression d’avoir entendu Baby, Please don’t go de Them toute ma vie. C’est mon premier souvenir. Mes parents n’avaient que cinq CD’s en rotation permanente. Et le groupe de Van Morrison était l’un de ceux-là. Perso, je crois à l’autoéducation. Quand je suis vraiment intéressé ou passionné par quelque chose, j’essaie d’en savoir le plus possible à son sujet. Comme disait Socrate, je sais que je ne sais rien.

Ça ne vous a pas empêchés de gérer la production de votre premier album. C’est quoi l’histoire de Time’s all gone ?

Le single Some place me trottait depuis longtemps dans la tête. Ce sont des épisodes de ma vie depuis que je suis gamin. Un constat authentique sur le fait de ne pas être satisfait, de se sentir seul. De chasser l’endroit ou le moment qui te rendra plus heureux. J’habitais San Francisco mais je suis parti enregistrer dans la ville où j’ai grandi et le studio où j’ai tout appris. J’ai appelé un de mes amis qui n’était même pas batteur. Quand je joue cette chanson aujourd’hui, je repense au niveau de concentration qu’il avait sur le visage et dont il avait besoin pour tenir le rythme. Le reste des morceaux est venu plus tard mais très vite. J’étais sur le point de me séparer d’une fille avec qui j’avais partagé quelques années de ma vie. Le genre de situation où tout se met en place. En deux mois, j’avais tous les titres. On répétait deux ou trois fois par semaine malgré le fait que tout le monde avait un boulot et d’autres projets. Je suis, quelque part, comme un chef d’orchestre. J’aime l’idée qu’on a traversé toutes ces épreuves ensemble. Que tout le monde est resté à mes côtés. Mais tu dois toujours te soucier du fric. Et tu ne peux pas exiger la disponibilité de musicos que tu ne peux pas te permettre de payer. Beaucoup des projets auxquels j’ai été comparé ne sont pas sortis des poches et des économies de musiciens mais des deniers d’un label. Nous, on a enregistré en trois jours. Au rythme de deux ou trois chansons quotidiennes. C’était un peu l’urgence comparé à tous ces mecs dont les enregistrements de disques s’apparentent à des vacances. Je crois en un super environnement d’enregistrement mais là c’était juste impossible.

Comment Ty Segall a-t-il atterri sur votre disque ?

J’ai grandi avec Ty en Californie du sud. Il a un an de moins que moi et venait toujours voir les concerts de mon groupe. Il n’en avait pas, lui, quand je l’ai rencontré. Je suis parti à San Francisco. Et quand je suis revenu pour Thanksgiving, un pote m’a demandé : « As-tu entendu parler de ces mecs : The Epsilons ? Ils me rappellent ton groupe. » Et c’était en fait celui de Ty. Il a toujours été sur mon radar. Il a débarqué à San Francisco un an plus tard. Nos chemins ne cessent de se croiser. On s’entend super bien. Il fait beaucoup de trucs avec Thee Oh Sees et toute cette scène. J’aime beaucoup Tim Presley de White Fence avec lequel il a sorti son split album. Peu de gens le savent mais le morceau Cry baby, j’étais censé l’enregistrer avec Ty. Un jour, j’ai reçu un sms : « Sorry dude, mais je l’ai mis en boîte avant de te recroiser… » Maintenant, il me doit un disque à nous deux. On va devoir se faire un 45 tours. Enfin bref, Ty était en ville quand j’apportais les dernières touches à mon album. Je lui ai demandé s’il voulait venir jouer sur une chanson et il est passé taper sur une batterie. Son premier instrument… Il y a aussi Spencer Dunham des Allah Las. J’ai sorti leur 45 tours sur mon petit label. Et je produis leur album. Jetez une oreille là-dessus.

Hanni El Khatib vous a donné un petit coup de main lui aussi…

On s’est rencontrés à travers le label. On m’a invité à jouer avec lui lors d’un show en février 2011. Il adorait le disque. Jamie Strong (Innovative Leisures/Stones Throw) et lui m’ont demandé si je voulais manger avec eux. Ils m’ont parlé de sortir un disque. Je ne voulais pas a priori. Je m’imaginais n’enregistrer que des 45 tours. Mais j’ai réalisé qu’il s’agissait de bonnes personnes avec lesquelles bosser. Des mecs qui m’aideraient à réaliser ce que je voulais à mes propres conditions. Avec Hanni, on s’est mis à passer pas mal de temps ensemble. A nous encourager mutuellement. Je l’ai vu de plus en plus à Los Angeles. Il a géré l’artwork du disque.

Qu’est-ce que ça vous apporte de jouer les dj’s ?

Je fais moins ça depuis que j’ai bougé à Los Angeles il y a six mois mais à San Francisco, mixer a changé ma manière de penser la musique, de l’appréhender. Ça m’a appris comment une chanson fonctionne en matière de dynamique. A un moment, je mixais deux fois par semaine. J’avais ma propre nuit à Frisco dans un bar, le Coco Cocktail. Grâce au volume, tu apprends le flow, les dynamiques. Tu te mets à vraiment entendre les choses. Il y a certains bazars que tu ne captes que super fort à une heure du matin quand tu vois des mecs et des bonnes femmes se mettre ou continuer à danser… La musique, c’est comme l’eau, il faut une certaine température pour qu’elle se mette à bouillir. Il y a certains morceaux qui sont super au casque et n’ont aucun effet sur les gens dans un club. Par exemple parce que les cuivres sont trop hauts dans le mix et que personne n’entend le beat.

Quel est votre but dans la vie ? Faire danser les gens ?

Pas tout le temps. Cependant, comme un gamin qui passe ses étés à bosser dans une ferme et développe une manière de fonctionner qu’il utilisera peut-être encore quand il travaillera comme banquier dans un bureau, je ne pense plus à l’aspect dansant mais je vais inconsciemment dans cette direction.

Propos recueillis par
Julien Broquet

 

www.nickwaterhouse.com
Time’s all gone (V2)

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