Le CD a 30 ans : l’âge de la retraite ?

 

Dire Straits, recordman du CD avec "Brothers In Arms". Photo Keystone/ Franco Greco.

COLJON,THIERRY
Le vinyle se porte mieux et le digital voudrait pousser le « compact » vers la sortie.

A chaque décennie son support musical ? Pour faire court, on peut de fait rappeler que les années 50 furent celles du microsillon vinyle, aux dépens du 78-tours. Les années 60 ? Le 45-tours prend le pouvoir, grâce notamment à la radio et au juke-box. Le 33-tours s’installera dans les années 70, avec des artistes désireux de concevoir une véritable œuvre allant au-delà des trois minutes radiophoniques. Sgt. Pepper’s et Pet Sounds, en 1967, avaient montré la voie.

Et puis, les ventes ont commencé à s’essouffler. Il était temps de trouver autre chose. Quand Philips et Sony annoncent qu’ils sont prêts à lancer la production de compact discs le 17 août 1982, se doutaient-ils que le nouveau format remplaçant l’aiguille dans son sillon par un rayon laser allait révolutionner la consommation de la musique ?

L’histoire a retenu le nom du chef d’orchestre Herbert von Karajan, désireux que la capacité du CD passe de 60 à 74 minutes pour pouvoir y mettre la Neuvième Symphonie de Beethoven, dans la version de Furtwängler de 1951. Sa Symphonie Alpestre de Richard Strauss, avec le Symphonique de Berlin, sera le premier CD gravé. En même temps que The Visitors, l’album d’Abba.

Sans grand succès, car au départ, seuls les mélomanes de la musique classique sont visés par cette qualité sonore promise (on nous dit à l’époque que le CD ne se griffe pas et ne se casse pas).

Il faudra attendre le milieu des années 80 pour que le grand public soit visé via la pop. À commencer, en 1985, par Dire Straits dont la musique délicate est tout ce qu’il faut à Philips pour catapulter le format digital. L’enregistrement de Brothers In Arms est numérique et non plus analogique. Les disques sortent dorénavant en trois formats (CD, LP et K7) mais la nouveauté pousse les consommateurs à se procurer un lecteur CD pour remplacer sa vieille platine et c’est ainsi que 30 millions d’exemplaires de Brothers in Arms trouvent preneurs.

Bad, de Michael Jackson, en 1987, atteindra les 45 millions de disques vendus, devant The Bodyguard (44 millions) en 1992.

En 1986, mes deux premiers CD reçus sont le Graceland de Paul Simon et Univers de William Sheller.

Le succès du CD fera la fortune des majors du disque, bien contentes de rééditer tout leur catalogue. Beatles, Stones, Pink Floyd, le jazz, le classique… Tout est réédité avec des marges bénéficiaires colossales, la production de ces œuvres étant depuis longtemps amortie.

Les années 90 seront celles de tous les excès, les artistes vivant leur âge d’or, tous leurs caprices étant exaucés. La promotion d’un CD pousse l’industrie à jeter l’argent par les fenêtres, avec clips et pubs télés à l’appui. Il se vendra en trente ans plus de 230 milliards de CD. Mais le CD n’a pas 20 ans que déjà la crise pointe son nez. En 2003, les ventes mondiales sont en régression pour la première fois. Une chute qui se poursuivra tout au long de la décennie. Le chiffre d’affaires de l’industrie musicale, en une décennie, va chuter de 63 %. Dix ans plus tard, le CD fait toujours de la résistance face au MP3 (en moyenne, il se vend toujours en Belgique 85 % de musique sous forme de CD pour 15 % en version digitale) mais le grignotage de sa part de marché s’effrite lentement et sûrement. D’abord sous le coup du piratage rendu de plus ne plus aisé par l’accès à l’internet (via le PC d’abord, les mobiles ensuite). L’arrivée des plateformes de streaming (Spotify, Deezer…), s’adressant majoritairement à un jeune public qui n’est plus (ou ne l’a jamais été !) attaché à posséder des disques, redonne paradoxalement des couleurs au CD. En 2011, aux Etats-Unis, le marché de la musique enregistrée a augmenté de 6,9 %.

La génération CD a réussi à faire momentanément oublier le plaisir de l’artwork de la pochette du 33-tours. Mais le vinyle, qu’on a un peu trop vite enterré, fait à son tour de la résistance. Sous l’impulsion du milieu de la « dance » et d’un certain regain pour un son meilleur, plus chaud, que le MP3 compressé, le vinyle est reparti à la hausse.

Mais il ne faut pas se leurrer. Il suffit de voir comment les grandes chaînes de distribution considèrent aujourd’hui le CD (par rapport aux DVD ou aux jeux vidéo) : l’espace qui lui est consacré diminue de jour en jour, quand les grandes chaînes de type Tower Records ou Virgin disparaissent des paysages américains et britanniques.

Le CD, comme le vinyle, va être marginalisé au profit du digital. Piratage, téléchargement légal et streaming vont, au total, prendre la première place du podium, c’est inéluctable. La consommation de la musique dématérialisée passe dorénavant par PC, iPod et autres smartphones.

La revanche du CD est qu’il va enfin devenir un objet d’art, au même titre que le LP et le 45-tours, un objet à préserver, à collectionner, comme un timbre ou une pièce de monnaie.

Le seul problème est l’espace : pour 10.000 CD, il faut prévoir des étagères sur un mur de 3 mètres de haut pour cinq mètres de large. Sur un iPod de 160 gigas, on peut charger 40.000 chansons et se promener avec elles où bon vous semble. Un collègue possède déjà trois iPod et ne se souvient pas quand il a acheté son dernier CD. Il n’y a pas photo : on va se garder les meilleurs disques en souvenir (comme on a gardé la pochette du LP Sticky Fingers de Stones, avec la braguette d’Andy Warhol) et digitaliser le reste.

chronologie
Le CD en 10 étapes

1978  Philips et Sony mettent au point le compact disc laser.
1982 La production de CD commence le 17 août à Langenhagen, près de Hanovre. Le premier lecteur CD se vend au Japon, le 1er octobre, accompagné de l’album 52nd Street de Billy Joel.
1985 L’album Brothers in Arms de Dire Straits, enregistré digitalement, sert de publicité Philips pour le CD.
1986 Il se vend plus de lecteurs CD que de platines pour vinyle dans le monde.
1987 Le recordman des ventes d’un album en CD qui n’est pas une réédition est le Bad de Michael Jackson. Ce record – 45 millions – tient toujours.
1988 Les ventes de CD dépassent celles de vinyle.
1997 Le quintuple CD Crystal Ball, de Prince, est le premier disque de l’histoire à être vendu sur précommande et uniquement sur internet.
2003 Pour la première fois, les ventes de CD sont en recul dans le monde.
2004 Prince, encore lui, offre son CD Musicology à tout détenteur d’un ticket de concert.
2011 Grâce notamment au digital, le marché du disque progresse aux Etats-Unis pour la première fois depuis dix ans. Le marché français devrait redevenir positif en 2013.


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