Au pays des merveilles de Jacco Gardner

Photo Nick Helderman

Ce Hollandais de 24 ans sort un petit bijou de pop psyché.

Il a 24 ans et quelques et enchaîne les interviews comme la rock star qu’il deviendra peut-être. À la chaîne. Ce jour-là, dans un hôtel bien classe du centre de Bruxelles, Jacco Gardner est tout sauf à cran. Il se dégage plutôt une apaisante sérénité de ce jeune homme au visage poupin. Pas plus bête que n’importe qui, il sait pertinemment bien que son Cabinet of curiosities est bien foutu. Qu’il va faire parler de lui-même si c’est déjà fait à travers des articles élogieux et tourner aussi. Lorsqu’on retrouve l’intéressé affable, sérieux et bien élevé, il devait bien être à sa dixième interview de la journée. Hyperpro, il nous a donné le sentiment que c’était sa première.

Comment se passe une journée comme celle-ci lorsque vous rencontrez des gens, qui sont, j’imagine, comme moi, plutôt emballés par votre premier album. Ça confirme votre sentiment que vous êtes dans le bon ?

C’est toujours agréable que des gens apprécient ton travail. Aujourd’hui, par exemple, j’ai vraiment l’impression d’être en thérapie depuis ce matin. Je parle de moi, de moi et encore de moi, mais c’est plutôt intéressant. J’en apprends sur mon compte.

Concrètement, qu’avez-vous appris sur vous-même ?

Plusieurs choses et à plusieurs niveaux. J’ai vraiment pris conscience que je suis quelqu’un qui cherche à s’évader, à se construire une autre réalité et ce depuis très longtemps. J’ai toujours eu ce sentiment mais ça se concrétise aujourd’hui.

Depuis la seconde partie de ma vie, avec la musique que j’ai découverte et que j’écoute, tout ce que je fais, pour cette recherche d’une autre réalité, est devenu une nécessité.

La personne avant toi me demandait si je me considérais comme quelqu’un de mélancolique et rêveur. Alors oui, je me considère comme quelqu’un de mélancolique parce que je ne me satisfais pas du monde dans lequel je vis. Rêveur ? Bien sûr. Ça renvoie à une autre réalité. Je savais bien sûr qu’il y avait ce fond mélancolique et mon côté rêveur mais l’entendre de quelqu’un, ça a un autre impact. Je reconstitue un peu le puzzle de ma personnalité.

Ceci dit, dans ce monde devenu de plus en plus cinglé, c’est loin d’être une tare d’être un doux rêveur. C’est même conseillé, non ?

C’est certain. En fait, je suis quasi un survivaliste. Je n’ai encore jamais été amoureux. Je me contente de survivre, de tracer ma route. Et rêver fait incontestablement partie de ma stratégie pour survivre aujourd’hui.

Quand avez-vous perdu votre innocence ?

Quelqu’un m’a demandé aujourd’hui quelle était la pire chose qui me soit arrivée dans ma vie. Ou quelque chose de pas cool. Je cherche encore la réponse… Je suis toujours à cette frontière entre le fait d’être heureux et malheureux. Ma réponse est chiante, je sais, mais c’est la vérité.

J’ai eu une innocence. Et je pense que je l’ai perdue il y a bien longtemps. Lorsque je me suis rendu compte que j’étais différent des autres. À l’école, j’étais dans mon monde, je n’avais pas de groupe d’amis mais je me suis senti rejeté des autres. Les enfants sont cruels. Disons que ça pourrait être ça comme réponse.

Nick Cave aime dire que lorsqu’il est heureux il écrit des chansons sanglantes et brutales. Et vous ?

Les expériences influencent la chanson et le texte aussi. Une des raisons pour laquelle je ne suis jamais vraiment triste, c’est sans doute peut-être parce que ma musique l’est d’une certaine façon.

Je n’ai aucune chanson « happy » sur le disque. Ce qui n’est pas spécialement une mauvaise chose pour moi.

En fait, je suis quelqu’un à l’humeur relativement stable et je suis convaincu que ma musique reflète le côté instable et fou de ma personnalité. C’est assez similaire à Nick Cave finalement.

Vous disiez souffrir à l’école d’un manque de popularité. Est-ce que, inconsciemment ou pas, devenir musicien s’apparente à une espèce de revanche ?

Oui, sans doute. Ce sentiment est présent de temps en temps dans ma tête. C’est sûr que j’y pense. Dire à un mec qui m’a un peu pourri la vie à l’école : « Regarde, je passe à la télé. »

Quel est votre premier choc musical ?

Je ne me souviens plus du tout d’une chanson en particulier, mais ça peut être pratiquement n’importe quelle chanson de Syd Barrett. C’est tellement évident, je sais, mais tout ce qu’il fait reste unique. C’est ce côté unique, le fait que chaque chanson soit unique qui fait que son œuvre est cohérente. Ce que j’écoutais avant était complètement différent. Du rock alternatif, Rage Against The Machine… J’avoue qu’il m’a fallu un peu de temps pour tomber dans l’univers de Syd Barrett, mais une fois tombé dedans, ça ne m’a plus quitté. De toute façon, tout ce qui vient des sixties, je suis preneur.

On écoutait de la musique à la maison ?

Mon frère et ma sœur ont des goûts très particuliers, ils ont fait de la musique aussi. Mes parents n’avaient pas des tonnes de disques ; ils pouvaient écouter Leonard Cohen, Simon & Garfunkel ou Peter, Paul and Mary.

Vous avez joué de quasi tous les instruments du disque. Votre formation ?

J’ai appris la clarinette pendant quatre ans, j’ai commencé à chanter, la basse pendant deux ans, la guitare, la théorie et le solfège pendant des années. J’ai également appris le violon pendant un bon bout de temps et suivi des cours de composition et de production. J’ai même obtenu un master.

Vous préférez jouer tous les instruments et contrôler au mieux votre travail ?

C’est plus facile. J’ai un truc en tête, je l’enregistre directement. Ça va plus vite que de prendre mon téléphone, d’appeler.

En fait, j’ai toute ma musique en tête. Je la vois prendre naissance et je lui donne vie. C’est très agréable de travailler seul, je prends vraiment mon pied. Produire aussi est un travail terriblement passionnant. Beaucoup de gens sous-estiment à tort cette phase de travail alors que la production peut changer l’émotion d’une chanson.

PHILIPPE MANCHE


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