Veence Hanao, le jeune homme et l’amer

L’album s’intitule « Loweina laurae », il est signé Veence Hanao, c’est du belge, et c’est un disque quatre étoiles. Un point c’est tout.

Il est un peu grippé, Veence Hanao. Comme il le dit, ça lui met « le cerveau à côté de la tête ». En ce début février, notez bien, rien d’étonnant : il fait un temps à ne pas pousser un Inuit dehors ! Sauf que ça ne lui laisse – au Bruxellois, pas à l’Esquimau –, qu’une quinzaine pour se soigner tout en répétant son « release concert » du Botanique. Et le rendez-vous est d’importance, pour le lauréat du concours Musique à la Française en 2007, applaudi deux ans plus tard pour l’excellent Saint-Idesbald : Loweina laurae, le nouvel album, sort le jour de ce live, et c’est un disque au moins aussi recommandable. Dans cette veine de parlé/chanté qui fait son style comme dans celle des auteurs à la plume remarquable.

Avec le temps, l’impatience a fini par le gagner. Certains de ces nouveaux morceaux, il les joue sur scène depuis un bon moment. « Je suis à la base très impatient, alors c’est clair que terminer le projet il y a 8 ou 10 mois et puis démarcher, démarcher, démarcher, chercher la meilleure façon de le sortir, ce n’est pas spécialement super évident. »

Cela dit, s’il est déjà monté sur scène avec certains titres de Loweina laurae, il n’a pas non plus boulimiquement aligné les dates. « Jouer avant la sortie, c’est risquer l’usure, mais avec Rémi (Ndlr : Rémi Zombek, aux machines, percus…), on travaille à chaque fois la manière d’aborder les titres. Ça nous permet de revenir à une certaine fragilité. Il n’y a rien de pire que d’être trop confortable sur scène et savoir exactement ce qui va se passer. J’aime bien aussi que ça puisse se casser la gueule. C’est intéressant. »

Botanique, 21 février : ça ne se casse pas la gueule. Du tout. Dans une Rotonde pleine à craquer, Veence Hanao vainc son stress, alternant moments d’émotion forte, notamment avec le toujours terrible « Mickey Mouse », et tranches d’humour entre le couplet adressé aux pages faits-divers de la Dernière Heure (« Un collectif d’humoristes qui bosse pas mal ») et l’arrivée des camarades Sika & Frades pour « Bill bile ». Sur le côté, le même Rémi Zombek construit les décors sonores de ces histoires pas souvent roses mais lucides.

« Ça fait un peu plus d’un an qu’on travaille, nous disait Veence plus tôt dans le mois. C’est une chouette collaboration. Pour préparer les concerts, on s’éclipse assez souvent à Saint-Idesbald. » Saint-Idesbald, le village de la Côte belge cher à Paul Delvaux. C’est là qu’est né l’album précédent, c’est l’endroit qui lui a donné son titre. Et l’intitulé de ce disque-ci est un nom de poisson des abysses… dont le mode de vie nocturne colle pas mal à celui d’oiseau de nuit de l’artiste. Un citadin qui ne respire bien qu’à la mer du Nord ? « J’y vais dans une maison construite par mes arrière-grands-parents et qui est restée dans la famille. J’y passais mes vacances quand j’étais enfant. De septembre à février, elle est souvent libre. Ce qui est chouette là-bas, c’est que je suis complètement coupé de tout à partir du moment où j’éteins mon téléphone. Je ne connais personne dans le quartier, il n’y a pas mille endroits où sortir, pas d’internet… Ça me permet d’être concentré à 100 % sur la musique, de me retrouver aussi face à moi-même. Se retrouver, aller chercher des choses en soi, ce n’est pas super évident ici à Bruxelles. »

En ville, Veence Hanao pratique aussi la promenade de noctambule. Très inspirant ! « A la fois parce que je vois, mais aussi le ressenti personnel. Ce n’est pas que de l’observation ou du constat de ce qu’on peut croiser, ça participe justement à ce besoin de se retrouver. Même chose sur le sable en hiver… En fait, j’aime bien les fantômes. J’adore les villes désertes, les grands espaces vides, abandonnés. Mais… quand tu te balades à trois heures du matin sur la plage, tout seul, les vagues font un bruit de dingue. On se sent minuscule. C’est important de se sentir minuscule. Se balader, ne croiser personne, se retrouver confronté à ces éléments-là, le vent, la mer, ça me nourrit à fond. Les magasins fermés, l’endroit pas super jeune non plus… tout ça invite à une certaine mélancolie, oui. »

Cette mélancolie, on la retrouve dans les textes désenchantés comme dans leur décor sonore, fait de bruits triturés, de samples, de bribes de voix. De la pluie qu’on entend tomber et qu’on imagine faire luire le pavé. Un brouhaha de conversation mourante dans un bar sur le point de fermer. Une ritournelle de boîte à musique exhumée de l’enfance. « On vit parfois des situations dont on n’arrive pas à rendre compte, explique Veence. C’est très frustrant, mais en fait, ce n’est pas possible, c’est quelque chose qui appartenait à l’instant où ça s’est passé. Et moi, je m’escrime à recréer ces moments-là à base d’artifices… »

La bande dessinée lui parle plus que le cinéma. Notamment la série Blast, de Manu Larcenet, qui le touche directement. « J’ai l’impression de retrouver, dans ce que j’essaie de faire, cette espèce de texte où les mots sont pesés, où il y a une place aussi pour le silence, avec clairement une ambition poétique. Dans “Blast”, on trouve des phrases super lourdes, qui se suffisent en tant que telles, et la planche d’après, c’est un super beau dessin, sans texte, sans mot. Du coup, ça crée une sensation, une sorte de suffocation. La phrase précédente prend alors une mesure complètement dingue. C’est quelque chose que j’aime faire, notamment avec mes interludes. »

Ses interludes ? Des morceaux courts, bien particuliers. Loweina laurae en compte deux. « Si pour moi, un morceau a remué beaucoup de choses, j’aime que la plage soit plus “légère”. Une minute trente de musique et puis basta. Même si les mots ne sont pas spécialement plus légers, mais ce sera plus jeté. En général, je fais ces interludes en deux ou trois heures, et puis je n’y touche plus. Je ne sais même pas s’ils vont être sur le disque, mais ils arrivent souvent le lendemain, deux ou trois jours après un morceau. »

Si les textes reposent sur le ressenti, la méthode de travail, elle, trahit une certaine organisation. Quelque part, voilà qui le fait paniquer. La peur d’en arriver à des systématiques dans le processus de création… « Là, j’étais reparti à Saint-Idesbald pour créer, et je me suis rendu compte que c’était complètement artificiel. Ça n’a pas duré trois jours ! Je me suis dit : “Ah, on va repartir à la mer, on va refaire un disque !” Et en fait, non, ce n’était pas du tout le propos, pas l’envie. Je l’ai donc fait ici, à Bruxelles. Ça me fait très peur, de me dire que j’ai une recette, que je vais l’appliquer sur chaque titre, chaque album, que je ne sais créer que d’une façon. »

Est-ce cependant une vraie organisation, quand on sent ce quelque chose de très « jeté » qu’il y a dans ses textes. Presque de l’écriture automatique, même si ce n’est pas exactement de cela qu’il s’agit ? « J’aime bien écrire des morceaux en une nuit, en 24 h… Il serait plus juste de dire que c’est une écriture “premier jet”. Peu importe qu’il y ait 8 mesures ou trois couplets de 24, que le morceau fasse 5 minutes, il fait partie d’une sensation, d’une émotion qui pour moi n’est pas durable, que je peux ressentir pendant trois jours. Et donc, c’est important pour moi que les textes soient écrits et jetés tels que le moment le veut. “Quitte à le regretter plus tard ?” Bien sûr ! A certaines heures de la nuit, il y a des filtres qui tombent. Et le lendemain, je me dis que ça pourrait blesser. C’est plus pour mes proches que pour moi. Je suis très impudique, je crois que ça transparaît assez clairement dans le projet. C’est évident qu’il y a des phrases… que je n’ai pas envie que ma mère entende. »

Botanique, 21 février : la maman est dans le public, et Veence Hanao la salue au passage. Pas sûr que la setlist de ce concert qui en annonce d’autres ait fait l’impasse sur les titres les moins soft. Entre nous, ce serait dommage que ça arrive. Imagine-t-on gratter le jaune de chrome d’un tableau de Van Gogh ? Ou rhabiller les femmes de Delvaux ?

Le 22/3 au Centre Culturel d’Aubange (Athus), le 11/5 aux Nuits Botanique. Loweina laurae (Autoproduction – Are Music). www.veencehanao.be.

Notre critique **** de l’album + l’écoute intégrale

DIDIER STIERS

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