Eddie dans l’ombre de Jimi

Le légendaire ingénieur du son Eddie Kramer est le producteur du dernier album posthume de Jimi Hendrix. Rencontre.

Son nom n’est pas connu du grand public. Et pourtant, l’ingénieur du son Eddie Kramer, né en 1941 au Cap, en Afrique du Sud, a travaillé avec les plus grands : les Beatles, les Rolling Stones, Led Zeppelin, David Bowie, Eric Clapton, Kiss, AC/DC et, bien sûr, Jimi Hendrix.

Depuis 1997, il fait équipe avec Janie Hendrix (la sœur de Jimi) et l’historien John McDermott au sein de la fondation Experience Hendrix, pour gérer l’héritage du grand musicien mort en 1970. Nous l’avons rencontré à Londres pour nous parler de cette nouvelle compilation d’inédits d’Hendrix, People, Hells & Angels, trois ans après Valleys Of Neptune. L’homme, aujourd’hui âgé de 71 ans, est charmant, toujours très actif et heureux de reparler du bon vieux temps.

Hier soir, au Bag O’Nails, à Soho, vous sembliez très ému…

Oui, car Jimi aurait été très content de nous voir tous là dans cet endroit où je me souviens très bien l’avoir vu chanter et jouer. Ça me fait tout drôle de revenir dans ce club. Ma première rencontre avec Jimi, c’était en janvier 1967, ici à Londres. J’étais un jeune ingénieur du son au studio Olympic. Je me souviens de la première fois qu’il est rentré dans le studio, avec cette coiffure impressionnante. Il avait déjà une sacrée réputation. Il avait un long imperméable blanc, il était très timide. Il ne disait rien. Mais une fois qu’il s’est mis à jouer, woaw, vous ne pouviez qu’être séduit et impressionné. Le défi était de restituer au mieux le son. Jimi jouait fort mais il était très concerné par le contrôle du volume. Avec lui, il fallait toujours prévoir l’imprévisible. Il était ouvert à mes propositions. Il disait toujours : « Let’s try ». Il était curieux, adorable. On parle rarement de son sens de l’humour qui était ravageur. Il était merveilleux.

Qu’a de particulier cette nouvelle compilation ?

L’idée de cet album est de trouver le meilleur de ce qu’il nous restait de matériel inutilisé. On s’est attaché à la qualité des performances, en sélectionnant quinze ou seize pour finalement n’en garder que douze. C’est un disque inhabituel dans le sens qu’on retrouve Jimi avec une section de cuivres par exemple. En 1966, avant de rencontrer Chas Chandler à NY, il a fait une session pour Lonnie Youngblood. L’entendre, avant qu’il ne soit connu, comme un sessionman de jazz, c’est vraiment cool.

Il n’arrêtait pas…

Non, c’était comme une obsession. Quand on voit tout ce qu’il a enregistré en si peu de temps, c’est inouï. Il a de plus en plus expérimenté, il cherchait de nouvelles voies. Il n’arrêtait pas de m’appeler pour travailler.

Le jazz l’intéressait vraiment puisqu’il a voulu jouer avec Miles…

Il avait demandé à collaborer avec Miles et il me confie en sortant du bureau de Miles : « Miles veut 50.000 dollars pour se déplacer ! » Je suis convaincu que s’il avait vécu, Jimi se serait de plus en plus dirigé vers le jazz et la musique de film qui le passionnait vraiment. Il adorait la technologie, pensait même réaliser un jour un film et en faire la musique bien sûr. Je pense que cela aurait été son prochain truc.

Reste-t-il encore beaucoup d’inédits de Jimi ?

Il reste encore quelques morceaux mais pas de quoi faire tout un album comme celui-ci. Pour moi, c’est le dernier regroupant des enregistrements studios inédits. Mais concernant les prises live, il nous en reste encore des tonnes. Des performances surprenantes, la plupart filmées. Je travaille là-dessus pour le moment.

Le travail pour la fondation Hendrix, sur le matériel laissé par Jimi, vous prend-il tout votre temps ?

Disons que cela me prend 20 % de mon temps. Le reste de mon temps consiste en la production d’autres groupes. On est d’ailleurs occupé à réaliser un documentaire sur ma vie, From The Other Side Of the Glass.

Produire de jeunes groupes actuels vous passionne toujours…

J’entends plein de choses intéressantes. Je bosse en ce moment avec un gamin dénommé Nick Simmons, le fils de Gene de Kiss. Il est très bon, un vrai auteur. Un peu dans la mouvance Jack White et Black Keys… Et puis il y Ray Goran, un petit génie de 12 ans, un guitariste qui joue du blues.

Pensez-vous que la musique était meilleure dans les années 60 et 70 ?

Il est intéressant de commenter et d’analyser la musique de cette grande époque car c’est la référence de la plupart des jeunes groupes. Ils veulent tous sonner comme Led Zep. Ecoutez les White Stripes ou les Black Keys… Jimi aussi a eu une influence sur une foule de guitaristes. Pour moi, c’est intéressant de travailler avec des groupes actuels désireux que je leur donne la même sorte d’approche que j’avais avec les Stones, Led Zep, etc. Une sorte de vibration à la fois sauvage et contrôlée.

Comment expliquez-vous que ces enregistrements de plus de 40 ans sont restés inédits ?

Ils dormaient. John McDermott, Janie et moi, que j’appelle les Trois Mousquetaires, nous décidons de ce qui peut encore ou non sortir.

C’est tout de même fou qu’à l’époque, on ait écarté de la sélection finale de si bonnes choses…

Tout est une perspective de temps. On a commencé à la fin des années 90 à sérieusement archiver tout ça dans le but de l’éditer. Du vivant de Jimi, ce n’était pas possible car il produisait déjà beaucoup, plus que le marché ne pouvait digérer.

Dans les années 80 et 90, ça n’intéressait personne ?

Si, mais l’héritage était entre les mains d’autres personnes. Ça n’a pas toujours été facile… L’administrateur de la famille – qui devrait rester anonyme – était aussi différent. Ça fait partie de la bad history. Ça a pris du temps à ce que les choses soient mieux prises en main. Et aujourd’hui, le public aime ce que l’on fait, cela se reflète dans les ventes.

Pourquoi Jimi voulait-il tout enregistrer ?

Je ne sais pas si c’était pour apprendre ou juste le besoin de posséder ces enregistrements. C’est comme ces gars qui aujourd’hui avec les protools enregistrent tous leurs concerts. Que voulez-vous faire avec tout ça ? Pour moi, un enregistrement est un événement spécial. Vous y pensez, vous le planifiez, vous recherchez le meilleur endroit, le meilleur moment… Chaque live de Kiss, Peter Frampton ou Eric Clapton que j’ai fait était des choses spéciales. Maintenant, les groupes sortent n’importe quoi sans trop y réfléchir.

On pourrait comparer Jimi à Frank Zappa qui a souvent quitté le monde du rock pour expérimenter vers le monde classique et le jazz. Pierre Boulez l’a très bien démontré…

C’est intéressant que vous me disiez ça. Vous êtes le premier intervieweur que je rencontre depuis tant d’années à faire ce parallèle. Frank adorait Jimi. Je l’ai encore rencontré quelques mois avant sa mort car il voulait se procurer une guitare de Jimi. Je pense qu’ils se sont rencontrés, mais je n’en suis pas sûr. Frank m’a dit que Jimi était une référence pour lui. La façon qu’avait Zappa de diriger son orchestre et de composer pour lui me fait penser à ce que Jimi aurait pu faire. Jimi ne possédait pas les compétences techniques pour écrire des partitions comparables. Ceci dit, avec toute la technologie à notre disposition aujourd’hui, il aurait été facile pour Jimi de faire pareil. Ça l’intéressait en tout cas.

D’être surtout considéré comme un « guitar hero » rock, Jimi en souffrait-il ?

Il voulait être respecté comme musicien non confiné à ce qu’il faisait sur scène. Jouer avec les dents, tout ça, c’était du show pour lui. Mais au fil du temps, cela avait de moins en moins d’intérêt pour lui.

THIERRY COLJON

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