Etienne Daho retrouve les fièvres de sa jeunesse

DAHO

Etienne Daho, chef de file de la pop française des années 80, revient nous montrer la voie d’une partition belle, fière et digne, aux accents londoniens.

Il nous a fait peur avec sa péritonite tournée en septicémie. Etienne est venu à Bruxelles pour défendre son nouvel album, Les chansons de l’innocence retrouvée. Et tout de suite, sa mine réjouie nous a rassuré : On a eu peur…tienne va très bien. Aminci, il a gardé l’œil pétillant, le sourire franc et la pêche doublée d’une excitation à parler d’un disque dont il peut être fier.

Oui, moi non plus je ne savais pas que ça pouvait encore arriver. J’étais parti à l’hôpital l’âme sereine, avec deux caleçons et un livre qui s’appelle Please Kill Me, sur le mouvement punk. J’ai eu peur que ce No Future soit un mauvais signe. L’appendicite s’est transformée en péritonite puis septicémie. J’ai passé deux mois en soins intensifs. J’ai perdu 13 kilos. Il a fallu reporter toute la tournée et la sortie du disque qui est terminé depuis le 18 avril. C’est très long, j’avais hâte qu’il sorte…

« L’innocence retrouvée », cela veut-il dire qu’elle avait été perdue ?

Non, rassure-toi. Le premier titre de travail pour ce disque était Disco Noir. Parce que je voulais quelque chose de disco et de sombre dans les textes. Comme j’aimais beaucoup ce titre, je l’ai gardé pour la tournée. Mais quand je suis arrivé dans cette garçonnière que je louais à Londres, pour enregistrer l’album, je suis tombé sur la même édition de Songs Of the Innocence, de William Blake, que les bouquins de Selby ou de Blake que je lisais quand j’avais 13-14 ans. C’était un signe, comme un rappel à l’ordre. On a besoin de ça.

En même temps, en 30 ans, il y a toujours eu cette curiosité, recherche permanente de se renouveler…

Oui, c’est vrai. Je suis emporté par la musique. C’est ma raison de vivre, le centre de mon existence. Mais il y a des moments où j’ai l’impression de ne pas avoir l’intuition. C’est compliqué de toujours faire les bons choix sur une période aussi longue. Il y a des périodes d’épuisement… Quand je sens ça, je prends du recul tellement ça me fait peur. Je ne veux pas faire des choses que je doive ensuite regretter. Un peu avant L’invitation peut-être, j’ai ressenti un flottement. On se cherche toujours dans une carrière.

La production de l’album de Lou Doillon est-elle arrivée au bon moment ?

Après L’invitation qui était un album d’une intimité folle, où j’étais allé très loin dans ce que je pouvais expulser, je me suis senti tellement bien que je me suis dit : je vais me faire plaisir. J’étais en fin de contrat. J’ai pu financer sur mon label et réaliser en toute liberté Le condamné à mort. J’ai pris mon temps. J’avais besoin de ce moment pour repartir après. Et puis j’ai rencontré Lou à l’anniversaire de Jane… Je la connaissais moins bien que sa sœur Charlotte. Lou traversait un moment un peu compliqué de sa vie. J’ai tout de suite adoré les chansons qu’elle m’a fait écouter ainsi que sa voix. J’ai eu une vision de comment je pouvais entourer ce projet. Mais je produis depuis très longtemps. J’ai produit Dani, Lio, Elli Medeiros, Jacno, Daniel Darc, Bill Pritchard… Des choix du cœur. Mais c’est la première fois qu’il y a un tel retour médiatique et public, c’est vrai. Pour Lou, j’ai tenu à rester dans l’ombre car la pauvre, avec son père, sa mère, sa sœur… elle a déjà du mal à exister. Moi, l’ombre ça me convient. Je ne recherche pas la lumière, ce n’est pas une obsession.

Ce nouvel album est bourré d’allusions à l’enfance…

Oui, même si parfois c’est le fruit du hasard, comme la photo de Richard Dumas pour la pochette. On était en fac ensemble, et on avait déjà fait des maquettes pour mon premier album Mythomane. C’était incroyable de se retrouver après tant d’années.

Dans « L’homme qui marche », on se retrouve dans « Week-end à Rome »…

J’ai commencé à écrire ce disque à Rome. J’adore cette ville. J’y suis retourné pour voir les Beach Boys… et je suis resté. C’est pour ça aussi que je suis resté à Londres qui ne m’est pas étranger puisque j’y ai vécu sur de longues périodes. Il y a un exotisme dans ces lieux qui ne sont pas mon quotidien et donc propice au travail et à la concentration.

En parlant de « torrents défendus, de fièvres de la jeunesse, de rivières de nos 20 ans », il y a comme de la nostalgie…

Je ne sais pas. L’inspiration, l’écriture, c’est quelque chose qui crépite et bouillonne. J’ai faim d’exister, de découvrir les choses, je suis toujours à l’affût de ce qui peut me toucher. Ça a toujours été comme ça.

On est loin de cette image d’une France déprimée, morose, désertée par la créativité…

Je ne décris pas une France déprimée dans mon disque et je ne la ressens pas même si j’y parle de personnages qui ont des difficultés avec leur existence mais ce n’est pas replacé dans un contexte français de morosité. Parce que j’étais à Londres. Mais le climat français s’est dégradé, oui. Une perte de confiance. Ça arrive souvent qu’un pays perde ses repères de valeur. Je crois beaucoup en l’art et dans les artistes. Ils doivent se regrouper, quelle que soit leur discipline, pour créer une force, un mouvement. Surtout dans les moments où c’est compliqué. De cette frustration et du mécontentement naît la créativité. La place de l’artiste est fondamentale dans une société. Et je trouve qu’elle est très bafouée depuis quelques années. C’est important d’entendre les artistes et les penseurs, aux idées et visions moins étriquées qu’un politique. Si tout à coup le foot devient plus important que le philosophe, c’est qu’il y a un problème. Il y a une infantilisation qui fait qu’on met tout sur le dos du chef de l’État. François Hollande devient un paratonnerre qui concentre tous les mécontentements. C’est aussi une absurdité.

Londres ne vit-elle pas en ce moment cette créativité folle qu’on trouvait dans les années 80 à Paris ?

C’est exact. Même si je connais beaucoup de jeunes artistes à Paris. Il y a une nouvelle vague pop française qui se revendique de moi – ce qui me fait très plaisir et que j’aime beaucoup aussi – mais qui n’est pas tellement relayée par les médias. Il y a plein d’artistes super qu’on n’entend pas à la radio. Les médias sont assez frileux, préférant passer des noms connus. Dans les années 80, il y avait des médias jeunes (NDLR : Actuel, Radio Nova…) qui ouvraient, qui ont permis à des gens comme moi d’exister. Aujourd’hui, la créativité est là mais le partage ne se fait pas malheureusement.

On retrouve le grand Dominique A sur ce disque…

On s’est rencontrés au concert hommage à Jacno. Cela faisait longtemps que je voulais lui dire à quel point j’aimais son travail. Il m’a dit la même chose. On est allés dîner. Il m’a envoyé quelques chansons dont « En surface ». C’est très différent du reste de l’album mais ça fonctionne parfaitement.

Et puis il y a Nile Rodgers déjà remis en selle par les Daft Punk…

Ce furent de belles retrouvailles. En fait il devait produire Paris ailleurs en 1991. Mais il venait de faire le B-52’s et en avait deux autres à faire dans l’année. Il nous a proposé son bras droit. Là, je l’ai rappelé et il a dit oui tout de suite.

Et Debbie Harry ?

Ça ne pouvait être qu’elle comme la chanson parlait de Blondie. J’avais sa photo dans ma garçonnière. Par retour de mail, elle m’a dit aussi oui tout de suite. Déjà à l’époque de Paris ailleurs, Arthur Baker me l’avait présentée.

Dans « Les chansons de l’innocence » qui parle de Berlin Disco Queen, on pense à Bowie…

Je vais depuis 2002 à Berlin. J’y étais allé avec Hedi Slimane qui vivait là-bas. On avait fait des photos. C’est une chanson « Epaule tattoo », avec des personnages pas très convenables. Cet album est blindé de petites références. J’ai beaucoup écrit en me promenant dans les rues de Londres, je prenais des photos aussi.

« Sans fin rechercher un bonheur dangereux », c’est un peu le résumé d’une vie…

Ça peut. Le confort est très dangereux. Je recherche les émotions fortes, celles que j’avais quand j’étais adolescent et qui ne m’ont jamais quitté.

DAHO

“Les chansons de l’innocence retrouvée” : notre critique *** et l’écoute intégrale sur Deezer.


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