Grand Corps Funambule

gcm

Fabien Marsaud, alias Grand Corps Malade, publie un quatrième album composé et produit par Ibrahim Maalouf. Le poète de Saint-Denis nous raconte…

Fabien Marsaud publie sous le nom de Grand Corps Malade son quatrième album, Funambule, un an après avoir cartonné avec son premier livre, Patients, vendu à plus de 140.000 pièces. Homme de partage, Fabien, dans Patients, parle surtout de ceux qui l’entouraient dans ce centre de rééducation pour handicapés où il s’est retrouvé suite à son accident au fond d’une piscine qui lui a déplacé la colonne vertébrale. C’était le 16 juillet 1997. Il allait avoir 20 ans. Dans Funambule, il partage avec Ibrahim Maalouf qui se charge de toutes les musiques, à l’exception du titre d’« Ours » chanté par Fabien avec Francis Cabrel. Richard Bohringer et Sandra Nkaké sont les deux autres invités de ce disque fort et varié. (1)

Nous avons retrouvé, avec toujours le même plaisir, le slammeur de Saint-Denis, être intègre et authentique.

L’originalité de « Patients » qui s’étale sur une dizaine de mois, c’est le ton, souvent humoristique, utilisé pour parler de la vie dans un centre de revalidation…

Le but n’était pas de faire une autobiographie mais de parler d’un moment bien précis, dans un lieu bien précis. Du coup, ce n’est pas que sur moi. Ce ne sont pas mes petits états d’âme. C’est presque une aventure collective. Je ne voulais pas parler de moi mais bien rendre hommage aux personnes lourdement handicapées, dont on parle peu et dont personne ne connaît vraiment le quotidien. C’est pour ça qu’il y a des choses un peu terre à terre, crues… Et aussi une manière de rendre hommage à tout ce personnel soignant. J’ai voulu mettre de l’autodérision là-dedans car le contexte est assez dramatique comme ça.

La prose est un exercice inédit pour le slammeur…

Oui, complètement. Ça ne m’a pas posé trop de problèmes. Tout a été facile car l’histoire, ce n’est pas de la fiction. Il suffisait de trouver le ton. J’ai voulu faire quelque chose d’assez léger, avec des phrases courtes. De façon aussi naturelle et spontanée que lorsque je me suis mis au slam. Ça m’a plu comme exercice mais je n’ai pas d’autres projets dans ce sens en ce moment.

La chanson « Funambule » dit : « J’ai croisé le showbiz, j’ai vu le royaume des ego. (…) Je ne cracherai pas dans la soupe, là où je suis je me sens bien. Mais pour mon équilibre, je n’oublierai pas d’où je viens. »

Là d’où je viens, c’est moi aussi, j’en ai encore besoin pour me nourrir, de ce côté un peu plus populaire, hors du showbiz, d’aller voir les vraies gens. Je vis toujours à Saint-Denis, ça me permet de rester en contact avec la réalité.

Et de garder les pieds sur terre. C’est une sorte de protection aussi…

Oui, tout à fait. C’est aussi un état de vigilance, cet équilibre. C’est pour ça que je fais encore des ateliers de slam en prison et dans les écoles. J’ai besoin de ça.

Cette intégrité que sent bien le public de Grand Corps Malade participe aussi à son succès…

Oui, sans doute. Mais même si ce n’est pas à moi à dire ça, ce n’est pas qu’une question d’image ou pour faire un beau titre, je suis vraiment comme ça. C’est aussi mon intérêt pour garder l’inspiration et l’envie d’écrire.

Raison pour laquelle on se rend compte que les quatre albums sont très différents, même s’ils restent fidèles au slam, mais avec cette envie de ne jamais se répéter tout en multipliant de nouvelles collaborations…

Le slam, c’est ce que je sais faire et où je me sens le plus naturel, le plus à l’aise. C’est ma façon d’écrire et de rythmer les mots. Avec plus ou moins de rapidité. Là intervient le travail de mise en musique et comme je ne suis pas musicien, ça devient une histoire de rencontres. Commencer un album, ce n’est pas écrire des textes. Ils sont là de toute façon, j’écris en permanence. Le disque commence quand je choisis un texte et comment je vais le mettre en musique, avec qui…

Le choix cette fois s’est porté sur le compositeur et trompettiste Ibrahim Maalouf. On n’y aurait pas pensé…

J’avais vu sa création en 2011, à Saint-Denis et je me suis rendu compte de l’étendue de ses possibilités. Je savais qu’il pouvait faire des choses éloignées de ses albums. Je lui ai envoyé le texte de « Le manège » et le lendemain matin, je recevais une proposition de composition. J’ai senti qu’il était motivé. On s’est revus et lancé des perches pour qu’il réalise tout l’album.

Les mots lui ont inspiré des musiques très variées…

Je lui ai demandé des choses très rythmées. Pour « J’ai mis des mots », je voulais un beat un peu funky. Je l’ai briefé, mais très peu. Je lui ai dit que des programmations électroniques m’intéressaient aussi, je ne l’avais jamais fait jusqu’ici. Je voulais des choses plus musclées dans les rythmiques. Pour le reste, il a eu entière liberté.

Il a fallu s’adapter…

Oui, mais j’ai l’habitude de faire des duos très différents. Avec Ibrahim, j’avais un super-feeling.

A-t-il fallu toucher, modifier des textes, pour s’adapter aux musiques ?

Non, jamais. J’ai une écriture assez rythmique, donc ce n’est pas très compliqué de la mettre en musique. On a d’abord enregistré les beats et puis, très vite, la voix. Toute la suite, les instruments acoustiques sont venus après.

« J’ai mis des mots » est tellement rapide qu’il faudra presque un prompteur sur scène pour y arriver…

Non ça y est, je commence à le travailler, on va y arriver. Un prompteur, non, je n’ai pas le temps de lire, là.

« Le bout du tunnel » – qui parle de Laurent Jacqua, repris de justice devenu écrivain – est à la fois éblouissant et touchant…

Je l’ai rencontré deux fois en prison, après un concert. Il m’a dit qu’il écrivait, que ça l’avait sauvé. Il est sorti de taule maintenant et a trouvé un bon équilibre après 25 ans derrière les barreaux. Mais je le dis : ce n’est pas un enfant de chœur. C’est tout sauf un ange… Il n’a pas eu beaucoup de chance.

L’exploit consiste à raconter une vie en quatre minutes…

Je ne suis pas trop mauvais dans l’art de la synthèse. Je suis bien meilleur chroniqueur que pur inventeur. J’ai plus de mal avec la fiction.

Y a-t-il beaucoup de ratures lors de l’écriture d’un texte ?

Le texte mûrit pas mal dans ma tête et quand je le jette sur la feuille, ça va assez vite. En un ou deux jours, le texte est plié et je ne reviens pas dessus. Pour moi, c’est un jeu, pas une souffrance. C’est du travail bien sûr, mais agréable.

Publier un recueil de textes, sans musique, a-t-il un sens ?

Pas pour moi. Je suis vraiment de cette école du slam où tout texte existe pour être dit, avec ou sans instrument. J’aime toujours sur scène glisser des petits morceaux d’a cappella pour recapter l’attention du spectateur.

Sans être donneur de leçon, Grand Corps Malade est pour beaucoup d’ados un modèle, un exemple du grand frère qui s’en est sorti, qui a pris son destin en main…

Je n’irai pas jusque-là. Oui, je parle de mon expérience. Tant mieux si certains y voient un message, mais moi je ne me sens pas légitime à dire faites ci ou faites ça. Chacun a son expérience, ses doutes, ses propres barrières. À la limite, mes paroles ont raison, ce n’est pas moi. Je me méfie du côté « messages pour jeunes », je ne suis pas là-dedans en tout cas. Mais oui, j’ai plein de retours, des lettres très persos me disant que tel texte a servi de déclic… C’est super touchant, même un peu effrayant. Je ne dois pas trop y penser au moment d’écrire. Ça devient une responsabilité. Quand tu écris un texte, tu dois te remettre dans l’innocence des débuts.

Voilà qui rejoint la phrase : « J’avance loin des certitudes »…

Oui, c’est lié à cette recherche d’équilibre. Quand on est sûr de soi, on va tout droit dans le mur. Les doutes sont utiles. Je me suis rendu compte après que, dans un autre texte, « Pause », je disais : « J’aime bien les êtres humains qui n’ont pas trop de certitudes. » Ça prouve que je ne triche pas.

“Funambule” : notre critique ***, 2 clips et l’écoute intégrale sur Deezer.


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