Les news inutiles #48: la musique du Diable

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Cette semaine, on prend des nouvelles d’Aphex Twin et de Courtney Love, le batteur des Black Keys s’est encore empoigné avec Justin Bieber, Lana del Rey est prise de tête en studio, et des filles qui ont un orgasme en chantant, ça donne quoi? Mais d’abord, les appels à l’annulation du Hellfest. Et d’ailleurs, pourquoi le rock est-il considéré comme la musique du Diable?

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« Le Hellfest doit être annulé! ». Mais pourquoi? Parce que « des groupes satanistes vont hurler leurs appels à la haine et à la violence contre les chrétiens. Le satanisme revient en force dans notre société déchristianisée et attise la violence chez nos jeunes et nos adolescents. Signez sans remettre à plus tard cette pétition exigeant l’annulation du Hellfest 2014 ! »

La demande est on ne peut plus sérieuse – déjà l’an dernier. On la doit à la Société française pour la défende de la TFP: Tradition Famille Propriété. Une de ces organisations tendance catho et un peu plus qui entendent au sens fort premier les paroles de Megadeth, Slayer ou Marilyn Manson et considèrent de façon très littérale cette idée que le rock, et plus encore le metal, est une musique commanditée par… Satan!

Oh, il y en a d’autres! Suffit de faire un tour sur Google et on trouve de ces choses… Très étudiées, très détaillées, qui vous expliquent par A + B exposant C – D² que le démon se cache dans cette musique et chuchote à l’oreille de vos enfants pour les entraîner vers les abysses de l’Enfer…

Ami! Le Moyen Age est à nos portes! Ne recule pas, ne sois pas effrayé et voyage avec moi in inferno pour comprendre comment, depuis notre innocente enfance, nous marchons main dans la main… avec le DIABLE!

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I – La légende du crossroads

Le mythe des origines s’installe dans les années 1930 à un croisement de route quelque part dans le vieux Sud. Là, au crossroads, à minuit précise, le bluesman Robert Johnson vend son âme au Diable contre un jeu de guitare qui sera la matrice de l’histoire qui nous occupe. Robert Johnson mourra assassiné à l’arsenic versé dans son verre de bourbon par le tenancier d’un bar dont il avait serré la femme d’un peu trop près… Il avait 27 ans. Tous les éléments de la mythologie rock sont déjà présents.

II – Les pionniers

Quand le rock & roll débarque au début des années 50, ce n’est en réalité que la version blanche du rythm & blues noir dont la réputation est sulfureuse. Pensez! Dans une Amérique puritaine, paranoïaque (la guerre froide est à son comble avec la chasse aux sorcières du sénateur McCarthy) et ségrégationniste, le R&B est vu comme la musique de la dégénérescence. Une musique du corps, qui pousse à l’excitation telle des orgies dionysiaques, et noire qui plus est! Une musique qui appelle au péché, pas moins! Alors, quand les blancs s’y mettent, tout part à vau l’eau. C’est la perte des valeurs et des traditions! Tous ces gentils jeunes garçons et filles de bonne famille qui s’adonnent d’un coup au plaisir des sens, sans inhibition sans honte, comme hors d’eux, comme possédés par cette musique qui les pousse à se détourner du joug parental et sociétal et par ces chanteurs vulgaires et démoniaques que sont Elvis, Jerry Lee Lewis ou Chuck Berry, ce ne peut être l’oeuvre que d’un seul être: le Diable!

III – La tentation de l’occulte

Deuxième partie des années 60, le rock est tout puissant. La tendance est aux expériences de l’esprit, notamment grâce au LSD. Alors que les Beatles partent en Inde étudier la spiritualité orientale, les Stones, eux, se tournent vers le côté obscur. Poussés par le cinéaste auto-proclamé satanique Kenneth Anger, Jagger & co se plongent dans l’étude de vieux grimoires, la sorcellerie et découvrent la figure d’un certain Aleister Crowley… Sans jamais vraiment prendre la chose au sérieux. Au contraire de Jimmy Page: « Depuis longtemps, j’étudie la magie. C’est une chose passionnante et très enrichissante », lançait-il à Rock&Folk en décembre 1970. Page ira jusqu’à acheter le manoir ayant appartenu à Aleister Crowley sur les bords du Loch Ness.

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Aleister Crowley? Cette figure controversée considérée comme « l’homme le plus diabolique du monde » a fasciné plusieurs générations de groupes rock, des Stones, Led Zep et Bowie jusqu’à Tool et Marilyn Manson. Né en 1875, Crowley est issu d’une riche famille britannique. Très vite, il s’intéresse aux sciences occultes et à la magie à laquelle il sera initié dans la société secrète Golden Dawn. En 1904, il dit avoir été possédé par une entité surnaturelle nommée Aiwass alors qu’il visitait la grande pyramide au Caire, lequel lui a dicté un texte sacré: « Le Livre de la Loi » qui contient cette phrase-clé: « Do What Thou Wilt » (« Fais ce que tu veux », dans le sens, « Abats toutes les barrières qui t’entourent») – phrase que l’on retrouve inscrite sur la pochette de Led Zeppelin III. Les rituels de magie noire de Crowley? Prise de drogues en quantité massive, expériences de « magie sexuelle » sans aucun tabou et tout ce qui va à contre-courant de la morale établie. Selon Page, « il a inventé la libération totale de l’individu ». Bref, là encore, un parallèle avec les bases du mythe rock.

IV – Métal lourd & films d’horreur

Dans les années 70, il y a ce groupe qui est entouré d’une aura particulière, sombre, ésotérique, maléfique. Une atmosphère étouffante, lourde et fascinante colle à sa musique. Ce groupe donnera naissance à un genre musical, des dizaines de sous-genres et comptera ses descendants par dizaines de milliers. Son nom: Black Sabbath.

Black Sabbath est le prototype du groupe qui fait peur à mémé et pousse les puritains de Tradition Famille Propriété à demander l’annulation du Hellfest – d’ailleurs, Black Sabbath se produira au Hellfest (comme au Graspop chez nous). Or, et le détail a son importance, il tire son nom… d’un film d’horreur.

« Black Sabbath, ce sont quatre sales gosses de Aston qui se racontent des histoires terrifiantes devant un feu de bois en colonie de vacances, ou une camionnette de jeunes abrutis qui partent en virée dans une mansarde abandonnée, les poches pleines de hasch et les mains pleines de bières», résume le philosophe de la pop culture (si, si, ça existe!) Pacôme Thiellement. « Mais, comme dans tout bon film d’horreur », ajoute-t-il, « les démons finissent par débouler ».

V – Les années noires

Les démons?… Alors que pour la plupart des groupes hard ou metal, la panoplie est synonyme du contenu sonore – cet imaginaire fortement évocateur qui rappelle qui les films d’horreur, qui une ambiance moyenâgeuse fantasmée pas éloignée du medieval fantastic, qui une esthétique gothique morbide ou encore de type chevaliers de l’Apocalypse, bref, de quoi engendrer et offrir des sensations fortes – certains sont passés de l’autre côté du prisme et ont poussé l’imaginaire jusqu’au réel…

Ainsi, la deuxième génération du black metal du début des années 90. Ce fameux black metal norvégien qui se résumait en réalité à trois groupes et une dizaine de personnes. Incendie d’églises millénaires, rituels au noir, tendances néo-nazies, suicide et petits meurtres entre amis. Le rock dans ce qu’il a de plus extrême, son côté obscur mis à jour. Une parenthèse de quelques années dans son histoire qui a pris une dimension désormais quasi-légendaire. L’histoire des Mayhem, Burzum et autres Darkthrone est expliquée dans les fascinants documentaire « Until The Light Takes Us » et livre « Les Seigneurs du Chaos ».

VI – Le bouc-émissaire

Les démons? (2) … En 1990, Judas Priest est accusé d’avoir poussé deux adolescents au suicide en instaurant des messages subliminaux dans sa chanson « Better By You, Better Than Me ». Sans rire. L’affaire a été au tribunal, un procès a eu lieu, des experts ont été appelés à se prononcer pour savoir si la phrase « Do it », cachée dans la chanson, avait poussé les deux jeunes à se tirer une balle. Les « experts » avaient des opinions divergentes sur la question, mais le juge a tranché, disant que « les recherches scientifiques présentées n’établissaient pas que les stimuli subliminaux, même si perçus, avaient précipité une conduite de cette ampleur ». Pour le chanteur du groupe Rob Halford, c’était pas la peine d’aller si loin: « Si j’avais voulu envoyer un message subliminal, j’aurais plutôt commandé: ‘Achetez plus de nos disques’ ».

En 1999, rebelote avec la tuerie de Columbine. Les deux kets étaient fans de Marilyn Manson et Rammstein, on a pointé les deux groupes du doigt comme responsables du massacre. Quand Michael Moore lui demande ce qu’il aurait dit aux gamins s’il les avait croisés avant qu’ils ne commettent le carnage, Marilyn a eu les mots les plus intelligents qu’on a entendus dans cette affaire: « Je n’aurais rien dit, j’aurais écouté ce qu’ils avaient à dire ».

Le rock, le metal, ces suppôts de Satan, sont bien souvent les boucs-émissaires désignés par la droite bien-pensante (et bien plus encore) pour tout ce qui ne tourne pas rond chez les ados. Mais que les parents et ligues cathos intégristes se rassurent, le metal est aussi utilisé pour les « protéger », à Guantanamo, comme moyen de torture pour faire craquer les présumés fous d’Allah. Au même titre que… Barney Le Dinosaure. Qui s’avère, fait avéré, être bien plus efficace que « 666 The Number of the Beast »!

Sur ce, une seule conclusion s’impose: joyeux Hellfest!

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Journaliste lesoir.be

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