Nuits Botanique (jour 5) : où l’on rouvre les BX-Files

Frontstage - La Smala

Mardi au Cirque Royal, avec La Smala en release party et Scylla en création, on a repris le cours d’un vieux dossier. Celui du rap belge. Et même carrément bruxellois, clairement bien vivant. Non peut-être !

Ce soir, on fouille à l’entrée ! On tripote tes poches, on te palpe le pantalon ! Et tellement que tu as l’impression de te retrouver au portail de l’Area 51 ! Je m’étonne : « Vous fouillez ? » Le grand échalas (Arnie, disons) me lâche « Pour votre sécurité ! » Genre pas ouvert au débat.  Ma sécurité », lui réponds-je totalement décontracté et – au départ en tout cas – pas outrageusement inquiet pour mon bien-être ? « Oui monsieur ! Dites-vous bien qu’on a déjà eu une matraque et un cutter ! » Wadde ? Des armes de destruction massive au Cirque ? Pas ce soir quand même ? Attends… Je viens de voir un papa en break Mercedes déposer ses gamins devant la salle, un garçon (casquette à l’endroit) et une fille (casquette à l’envers), genre 13 ans à tout casser : seraient-ils d’infâmes fauteurs de troubles ? Des fouteurs de bazar prêts à saboter le travail de rappeurs qui bossent ? D’artistes, quoi ! Le temps de me poser la question dans les trois langues que je maîtrise le mieux, ma veste est passée entre les mains expertes de la plus râblée des deux sentinelles (que nous appellerons Chuck). Et l’autre conclut sur le même ton poli : « Voilà monsieur, bonne soirée monsieur. »

Deuxième instant d’intense perplexité : il est 19h50, La Smala doit monter sur scène dans 10 minutes, et dans la salle, il y a tout de suite 29 personnes ! Le groupe bruxellois vient pourtant de sortir un tof album (Un murmure dans le vent), lequel disque a même un temps fait la nique aux gros vendeurs dans les classements des meilleurs téléchargements. Et les gens alors, ils se sont évaporés dans l’exosphère ?

On ne sait pas trop ! A 20h, DJ X-Men rejoint ses platines et mixe quelques beats. Les cinq mc’s déboulent dans la foulée avec des torches et attaquent « Hold-up ». Deux sont cagoulés : on se dit que ça va être fun. Une partie du parterre, qui se remplit peu à peu, connaît déjà les morceaux (l’avantage de jouer à domicile, tout ça…) : « Pour être franc » avec sa petite mise en scène, « Je dirais pas non » et son refrain participatif, ou « Ils comprendront jamais » avec l’intro de guitare hispanique. Un petit coup d’accélérateur côté débit vocal et le public donne lui aussi de la voix.

Flo, Senamo & co réussissent donc là leur release party. Dans un tel contexte, on comprend aussi que le beat ait été privilégié au détriment, parfois, d’instrus pourtant intéressants. La preuve par « Yes Mani » qui devient en salle une véritable bombe ! De dancefloor.

 

Frontstage - Scylla - 1

Bienvenue dans les abysses ! Avec Scylla, le ton se fait tout de suite plus grave. Le Bruxellois, récompensé il y a quelques semaines par un Octave (catégorie musique urbaine), était annoncé à l’affiche des Nuits dans une création : durant une bonne heure, il va s’employer à démontrer qu’on peut agrémenter le rap « classique », passer du show à l’émotion sans que ça fasse artificiel. Aidé en cela, ça compte aussi, par une équipe où les habituels (Alien aux scratches, Lamser au backing) ont été rejoints par trois petits nouveaux : le Lillois Sofiane Pamart au piano, sa sœur Lina au violon et Flev à la mpc (music production center).

Un décor sobre (deux structures sur lesquelles se détache un origami figurant une colombe), une intro bien classe (le discours du Dictateur de Chaplin, posé sur un beat discret et un piano en filigrane), une force de frappe impressionnante qui doit autant aux textes sombres qu’à la voix grave et à la diction précise de Scylla ou à l’interaction avec son backeur, de jolis passages piano/voix. Cette « création » n’est pas un bricolage de dernière minute, convainc tout du long et réserve même quelques petites surprises, ici aussi plutôt fun. Comme cette démonstration de Flav à la mpc (pour « music production center »)… les yeux bandés. Ou l’apparition de B-Lel et Trezor sur « BX vibes ».

Le rappeur précise que descendre dans les abysses est sa démarche artistique. Abysses personnels, bien sûr… Et que pour aller au bout de cette démarche, il convient de restituer tout cela sur scène. Ce qui ne l’empêche pas de parler d’amour et d’évoquer sa mère. Ou de dire à quel point on peut se sentir désarmé et perdu face à un bébé. Même les fans les plus hardcore fondent, et c’est dit sans ironie. Entre parenthèses, l’un d’eux m’écrase le pied dans son enthousiasme et s’excuse tout de suite : bon esprit! Bref, certains l’imaginent déjà tourner avec ce projet. « Il faut voir », me répond-il quand on évoque cette possibilité…

Frontstage - Scylla - 2

Cette proposition de création est assez bien tombée, m’explique Scylla, quelques minutes après cette première. « Il y a quelques mois, j’avais rencontré Sofiane, le pianiste, en vue d’une collaboration ponctuelle. On nous avait demandé de remanier un de mes morceaux en acoustique… En discutant du choix du morceau, nous avons senti une alchimie artistique. Donc, nous avons annulé cette capsule, en nous disant que nous allions développer quelque chose de plus large. Deux mois plus tard arrive cette demande de création, à un moment où nous étions déjà en train de travailler sur de nouveaux morceaux. En même temps, nous savions bien qu’au Cirque Royal, il fallait  être plus « varié » que simplement piano/voix. Dans un premier temps, nous avons repris certains de mes morceaux, de manière à ne pas perdre le public que j’avais déjà. Ensuite, nous avons interprété des morceaux supplémentaires, avec Sofiane, sa sœur au violon sur un titre,  et Flav à la mpc, qui gère les sons en live. Là, nous restons dans le côté machines, même hip hop. C’est lui qui amène un peu plus ce « live »… Bon habituellement, on appuie sur « play », et il y a bien sûr le jeu avec le dj, mais nous voulions avoir là cette création instrumentale, ce côté machines et pas batteur. »

Quelques répétitions et une résidence au Bota plus tard a donc sonné l’heure de la première. D’un projet où, effectivement, les passages piano/voix constituent un risque. Un projet appelé à tourner ? « Là, je voulais juste être face à mon public, présenter ce projet et voir quels étaient les retours. On sait que c’est une formule un peu particulière, en rap. Je ne connais pas forcément. Nous avons aussi un paquet d’idées derrière. Dans nos têtes ce ne sera pas simplement de la musique. Mais nous allons d’abord réfléchir avant d’annoncer quoi que ce soit. A la manière dont nous allons conduire ce projet s’il est amené à tourner. C’est notre but, nous travaillons là-dessus, mais il ne faut jamais crier victoire trop vite. Dans l’artistique, c’est l’inspiration et l’énergie spirituelle qui priment. Si elles sont là, ça ira… »

Didier Stiers

La Smala: le 18 juillet à Dour.
Scylla: le 19 juillet aux Francofolies de Spa. Suite de l’interview dans Le Soir de ce 22 mai.

 

Le petit bonus bruxellois qui va bien…

Didier Stiers

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