Sébastien Tellier: sa vie, son oeuvre, son oursinet

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C’est l’histoire d’un type… Argh, voilà que j’ai perdu le fil! Sébastien Tellier, puisque c’est de lui qu’il s’agit, a laissé tomber sa robe de gourou de l’Alliance Bleue pour revenir sur Terre avec un disque ensoleillé et moins conceptuel. Direction le Brésil avec des sonorités bossa nova et la thématique du retour à l’enfance. L’Aventura, disque assez réussi, pourrait ainsi réconcilier les déçus de My God Is Blue et de Confections avec le Grand Homme. Ou pas. L’album retrouve en tout cas Tellier tel qu’il a toujours été et tel qu’on l’a toujours aimé: à la fois intimiste et grandiloquent, touchant et consternant, sublime et ridicule. Bref, unique.

Voici l’intégralité de l’entretien que Sébastien Tellier nous a octroyé lors de sa journée promo marathon à Bruxelles le 22 mai dernier. Soit vingt minutes enregistrées et retranscrites (quasi) sans coupe. Car une interview avec le Grand Homme, c’est comme une bonne soirée dans un restaurant chicos: on n’y va pas pour commander une salade, mais plutôt pour terminer au cigare/amaretto sur glace. On vous propose donc la totale.

Dernière chose avant de se lancer, Tellier sera sur la scène de l’Ancienne Belgique le 11 octobre prochain.

SébastienTellier Brésil

Tu viens d’enchaîner trois albums alors que ton rythme était plutôt d’un album tous les quatre ans. Tu avais besoin de t’éloigner du personnage de gourou de l’Alliance Bleue?

My God Is Blue, ça a été un album très difficile pour moi. Dès l’enregistrement, ça s’est mal passé avec Mr Flash qui le produisait. Humainement. On était plus en compétition qu’en équipe. Maintenant, c’est un disque dont je suis super fier. Musicalement, j’ai jamais entendu un autre disque qui sonnait comme ça et je trouvais ça super intéressant de ramener la spiritualité au centre des vies des jeunes qui s’explosent la tête et, ‘fin, bref, passons… Ensuite, il y a eu la promo et les concerts. Et là, le problème, c’est que je devais toujours m’habiller en gourou spaghetti, j’avais toujours mon pépito, fallait que je me fasse friser les cheveux… J’avais l’impression d’être Lady Gaga! Quelle vie atroce! Et donc, c’est pas que j’ai voulu fuir ça, c’est juste que c’était dur sur le moment. Et puis la vie est courte, quoi! J’arrive à la quarantaine, j’ai peut-être déjà dépassé la moitié de ma vie, en plus avec ce que j’me suis mis dans la tête, je te dis pas!… Ouais, donc, c’est terminé de prendre son temps, terminé la glandouille, terminé les peut-être. Je sais ce que j’aime, je sais ce que je n’aime pas, donc allons-y! Il n’y a plus qu’à avancer.

C’est pour cette raison que ce disque est moins conceptuel? Il y a des thèmes, mais tu joues moins un personnage?

Je joue moins un personnage parce que maintenant j’ose être moi-même. Non seulement je vais avoir 40 ans, mais aussi, j’ai eu un fils. Et donc, qu’est-ce que je veux lui transmettre? Qu’est que je vais lui apprendre comme valeurs, à mon fils? « Ouais, chante en anglais tu vendras plus de skeuds! » Ben non! J’ lui dis: « Papa, il chante en français, il fait de l’art naïf, il s’offre à son âme, il a pas besoin de faire le zozo! »… Bon, ceci dit, c’est vrai qu’avant j’aimais bien faire le zozo… Le Grand Zozo, c’est le nom que je me donnais!… ‘fin, donc, j’ai été obligé d’avoir cette réflexion: à quoi est-ce que je crois réellement?

Ce côté moins conceptuel du disque me fait penser à L’Incroyable Vérité

Oui, il y a un peu de ça. Quand j’ai fait L’Incroyable Vérité, j’étais très naïf, je ne connaissais pas le music business, puis j’ai appris à le connaître, et ensuite il y a eu Sexuality qui a bien marché, et à la naïveté est venu s’ajouter de la réflexion, beaucoup de réflexion, trop! Faut pas trop réfléchir quand on fait de la musique! Faut rester un enfant! « J’aime, j’aime pas », c’est la seule réflexion qu’il faut avoir.

Ça signifie que les concepts, c’est terminé?

Non, parce que L’Aventura, c’est quand même un album-concept: je réécris mon enfance au Brésil. C’est surtout le personnage que je veux tuer. Bon, pour faire Brésilien, je rentre mon futale dans mes bottes, mais c’est facile, c’est pas comme porter un Pépito autour du cou. Et je suis beaucoup plus à l’aise comme ça. Je ne me lève pas tous les matins en me disant, « ’tain, j’vais encore devoir jouer un rôle toute la journée! ». Je parle juste de ce que je ressens, en disant la vérité, y a pas de mensonge à remonter de shaman à Los Angeles, c’est beaucoup plus simple…

Il n’y a jamais eu de shaman? (Durant la promo de My God Is Blue, Tellier racontait qu’il avait rencontré un shaman à Los Angeles avec qui il avait bu une potion qui lui avait fait voir tout en bleu, point de départ du concept de l’Alliance Bleue – NdR)

Ça n’a jamais existé! ‘fin, c’est pas que ça n’a jamais existé, c’est que Los Angeles, c’est paradoxalement la ville la plus spirituelle au monde. Il y a des librairies spirituelles à chaque coin de rue qui vendent des livres du genre « Comment bien se sentir? », « Comment trouver sa voie? »… Bon, c’est de la spiritualité de comptoir, mais ce qu’il y a surtout, c’est que cette ville qui est considérée comme superficielle est complètement tournée vers le spirituel! Je veux dire, c’est rare maintenant de trouver quelqu’un qui n’a pas de guide comme c’est rare de trouver en Europe quelqu’un qui n’a pas de psy! Donc, l’histoire de la potion bleue, c’est parce que là-bas, pour être un gourou, il suffit d’avoir un t-shirt Nike et d’avoir confiance en soi! C’est ça que j’ai exploité avec L’Alliance Bleue, ce côté spiritualité chewing-gum…

Et alors, comment est venue l’idée du Brésil pour L’Aventura?

C’est simple, quand j’étais petit, mon père m’a appris tous les accords de bossa nova. Lui, ce qui le passionnait, c’était la complexité du truc. Pour lui, plus un accord était complexe, plus il était intéressant. Je trouve ça fou, d’ailleurs… Donc, j’ai appris ces accords très jeunes, ils étaient en moi. Ensuite, j’ai voyagé beaucoup avec Sexuality qui a eu pas mal de succès. On a fait trois dates au Brésil et durant ces trois quatre jours au Brésil, j’ai écouté de la musique brésilienne. Là, j’ai eu un choc. Parce que ce que j’écoutais, c’était pas les notes, c’était pas les accords, c’était pas la production, c’était juste… Je voyais quelque chose qui était comme un miroir de moi-même, quelque chose de complexe – parce que c’est complexe, la musique brésilienne -, mais tout cela au service de la légèreté. La musique brésilienne est faite pour la légèreté. Même quand elle est triste, il y a toujours une forme de légèreté. Ce qui fait que je me suis vu dans la musique brésilienne, je me suis reconnu. Quelqu’un de complexe qui essaie d’être divertissant. Voilà, c’est tout moi, ça! Y a pas à chercher plus loin, c’est ma description, tout simplement. Donc, la décision a été prise de faire un album brésilien. Et comme je connaissais déjà ces accords de bossa nova, j’avais déjà les cartes en mains. J’avais à la fois la pulsion, l’envie, et les outils. Donc… Ben voilà!

Tu as joué avec des musiciens brésiliens?

Alors, j’ai fait toutes les guitares, toutes les basses. J’ai chanté. J’ai écrit les flûtes et puis après, c’était comme pour tourner un film. Admettons qu’on veuille tourner un film qui se passe au Brésil. Bon, j’allais pas tourner dans un décor, donc j’ai été enregistré là-bas avec des vrais carioca, comme l’arrangeur que j’ai pris, Arthur Verocai, qui est un des plus grands arrangeurs brésiliens. Il a fait des tubes innombrables dans les années 70 pour tous types de chanteurs… Bref, c’est un maître de la musique. C’est quoi, le travail d’un musicien? C’est un gars qui peut retranscrire des sensations en notes. Voilà, ça s’arrête là. Il a compris ce que je voulais, c’est-à-dire un Français qui rêve du Brésil.

Mais c’est toi qui a produit le disque?

Oui, lui, il a écrit les arrangements de violons, il a dirigé l’orchestre, tout ça…

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Dans L’Aventura, il y a une volonté de retourner vers l’enfance et tu parles beaucoup de l’Art naïf pour expliquer ta démarche. C’est quoi, l’Art naïf?

Pour moi, l’Art naïf, c’est un art qui est délesté de cynisme, qui est délesté de degrés, et qui dit tout alors qu’il est dénué de réflexion. Voilà, pour moi, c’est l’art que ferait un enfant si il avait la technique.

Il y a cette chanson épique sur le disque, « Comment revoir Oursinet ». Et là, on se dit que ça fonctionne sur deux degrés en même temps, c’est-à-dire que c’est juste beau, mais aussi vraiment drôle…

Oui… Non!… Pourquoi elle est longue, cette chanson? Parce que j’ai besoin de plonger les gens dans une sorte de transe pour qu’ils acceptent tout d’un coup qu’un mec se mette à dire « Putain, oursinet, t’es où? », parce que les gens sont frileux par rapport à ça. Tout de suite, ça pourrait faire éventuellement gnangnan, mais non, jamais !… C’est pas gnangnan, c’est le fruit d’une réflexion! Le problème de l’humanité, c’est quoi? – Bon alors, ouais, les artistes ont toujours des grandes idées pour résoudre tous les problèmes du monde, donc, voilà, moi comme les autres, hein… – et pour moi, c’est qu’il faudrait que les hommes… – Les femmes ne me posent pas de problème, mais les hommes posent problème: la guerre, la puissance, tout ça… et si on remettait tout en place, toute sa vie en abîme, on se rendrait compte qu’on était tous des p’tits bébés et qu’on était tous avec des doudous! Ces valeurs étaient géniales. On donnait tout à des personnages qui n’existaient pas, ne nous répondaient pas…

C’est évident qu’elle fonctionne au premier degré, mais je veux dire, tu es quand même la seule personne au monde à faire une chanson d’amour sur Oursinet!

(Il se marre) C’est vrai, mais pour moi, c’est pas de la rigolade tout ça, c’est sérieux. J’aimerais vraiment que les hommes se souviennent qu’ils étaient enfants. Tu vois, ceux qui sont dans la violence… Bon, j’ai aussi un côté sauvage, c’est clair. N’empêche que j’étouffe. Et il y a des gens comme ça, ils ont envie de parler fort, ils veulent marcher sur la tête des autres. Leur idée de la réussite, c’est d’écraser l’autre! C’est tout ça qu’il faut absolument oublier! Un vrai mec, c’est quoi? Ce que cherchent les femmes? C’est un mec tendre, qui aime bien rigoler, qui aime bien passer un bon dimanche matin… Et au lit, c’est pas forcément de la surbaise, c’est aussi des câlins… Et les hommes, si ils veulent être sincères, ils aiment bien que leur femme les câline. Alors par contre, quand on sort de la maison, faut apparaître fort, hein, alors là ‘tention!…

Il faut arrêter l’ironie dans l’art?

Moi, je trouve, et même dans la société en générale. Je trouve ridicule cette hypocrisie de faire semblant d’être un mec fort alors qu’on est juste d’anciens mecs à doudous… Voilà, c’est ça que je veux dire avec cette chanson.

Mais ça te fait de la peine si on rigole sur « Oursinet »?

Ah non, on fait ce qu’on veut avec ma musique, moi je m’en fous! J’avais un truc à dire, je l’ai dit, maintenant les gens font ce qu’ils veulent… Après, j’aime être aimé, comme tout le monde. Je préfère qu’on aime ce que je crée plutôt que non. Mais après, si les mecs veulent se marrer… C’est vrai qu’un moment, je hurle « Oursineeeeet! » (il se marre) Non, mais c’est l’espace, et j’en suis conscient. En fait, ce sont les tréfonds de mon âme, je pars vraiment loin et pas pour faire semblant, hein, vraiment, je m’envole! Bon, c’est comme si on dansait en faisant vraiment les gestes qu’on aurait envie de faire, on aurait l’air complètement oufs et ridicules! Du coup, on se maîtrise un peu quand on danse, pour avoir l’air, même si c’est raté… Et là, dans « Oursinet », je me dévoile. Et quand on se dévoile totalement, forcément il y a un côté complètement grotesque. Mais c’est ce côté grotesque qui donne l’authenticité du morceau. Sinon, ce serait un morceau sclérosé, aucun intérêt! Eh ben non, je me lâche! Alors voilà, moi je gueule après mon oursinet! Si un mec ne s’expose pas plus que ça… Franchement, c’est encore plus facile de se foutre à poil devant une caméra…

L’Aventura est un disque très chanson française aussi, non?

Voilà! Déjà, j’adore la France. J’adore la culture française. Je me suis cherché grâce à la musique, j’ai fait le tour du monde, et avec ma femme on a une passion qui est d’essayer de découvrir le meilleur quartier du monde pour y vivre. Et finalement, en cherchant partout, ben c’est Montmartre, à Paris. Donc, maintenant j’y habite. Et du coup, à Montmartre, j’ai repris goût à la culture française, j’ai repris goût au fait que les bâtiments aient de l’art,… La langue française, c’est hyper beau! C’est dommage que la plupart des chanteurs français l’utilisent pour faire soit des textes un peu sociaux, soit pour raconter des chansons sur des textos! J’sais pas trop c’qu’ils branlent! Alors qu’il y a la poésie, c’est une langue riche, quoi!

Revenir à la langue française, c’est aussi arrêter l’ironie?

Oui. J’ai adoré le second degré à une période de ma vie, mais c’est vrai qu’aujourd’hui…

(A cet instant, un moustachu bizarre vient faire ses compliments au Grand Homme tout en lui offrant un disque. Il s’agit du dernier album du groupe suisse Kadebostany, et ça ressemble à ça… – NdR):

(Après quoi, l’attaché presse, initiales S.L., demande d’abréger l’entretien, car il reste des choses à faire et des endroits à visiter pour le Grand Homme avant de rejoindre ses pénates à Montmartre…)

Bon, dernière question. C’est qu’il y a une rumeur qui court en ville (c’est totalement faux – NdR) comme quoi tu serais le père du gosse de Rachida Dati…

Waaaaah, pffff non! Je me tiens à bonne distance des politiques! Même si elle a son petit côté mignon, la Rachida. Y a plein d’hommes qui aimeraient coucher avec elle! Non, pour moi les politiques, ce sont les vrais charlatans. Parce que la politique, ça devrait être les philosophes, ça devrait être les grands scientifiques si on considère que la philosophie est une science. Donc pour moi, les politiques, ce sont des plaisantins, ils ont pas leur place, c’est un faux métier, la politique!

C’est ce que tu as voulu dire avec Politics?

Complètement! C’est exactement ce que j’ai essayé de démontrer. C’était l’idée d’une grande campagne électorale qui se casse la gueule avec le gars qui perd à la fin. Tout ce fric gâché! C’est pour ça que dans ce disque, je change de thème de chanson en chanson, je change de philosophie, c’est pas du tout les mêmes arrangements d’un titre à l’autre, à un moment c’est Vive l’Afrique, et puis après y a les zombies, ‘fin… C’est pour dire que les hommes politiques, face aux problèmes, ils adaptent leur philosophie, leur façon de parler, et je trouve ça vraiment minable! Surtout quand tu diriges… Ben, le monde! ‘fin, pour dire qu’il y a très peu de chance que j’aie couché avec Rachida, quoi…

Ni Marion Maréchal-Le Pen, donc…

Olalah! WaahAhah! Alors eux! C’est pareil, je RESTE à bonne distance! Quand je vois les Le Pen à la télé, j’ai l’impression que je suis dans la rue et je passe devant une armurerie. Tu vois, ces endroits où les mecs vendent des sabres et des trucs bien moyenâgeux… Ah ouais, non, c’est pas ma came, quoi. Attends, faut que je sorte pour fumer, là… En plus j’ai vraiment envie de pisser!

Propos recueillis par Didier ZACHARIE

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Journaliste lesoir.be

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11 commentaires

  1. croqueuse BBW

    20 juin 2014 à 19 h 31 min

    Incroyablement passionnant, mon petit doigt me
    dit que ce poste intéresserait une meuf

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