Les news inutiles #53: Sébastien Tellier vous aime

Sebastien_Tellier_II_by_MrEikichi
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Sébastien Tellier sera à l’Ancienne Belgique samedi 11 octobre. Or personne ne le sait, personne ne l’a encore compris, mais Tellier est un génie. Oui, Môssieur! Parfaitement, Madame! On vous explique…

1. Il a compris que la chanson française se chantait désormais en yaourt

Il fut un temps où les Américains et le monde s’agenouillaient devant l’art français. Piaf, Brel, Aznavour, l’Amérique les appelait, les révérait, les reprenait, les réadaptait. Et puis, le rapport de force changea. Et arriva la trilogie de Vichy! Ces Johnny, Eddy et Dick qui, jusque dans leur patronyme d’emprunt, s’abaissèrent à l’impensable! Pour la première fois depuis Clovis, la France, que dis-je!, la Culture française baissa son froc devant le cousin d’Amérique! Depuis, il faut bien avouer, sauf exception, c’est misère… Entre mimes des Anglo-Saxons et chanteurs de salons parisiens, la France a peur! Et la chanson française, autrefois étincelante telle les Lumières, avait fini par se perdre dans son nombril… « Paris outragé, Paris brisé, Paris martyrisé »…

Mais c’était sans compter sans l’avènement du Grand Homme. « Paris libéré! ». Lui avait compris que le salut de la France viendrait non pas d’un rejet de la mondialisation anglo-saxonne, et encore moi d’une assimilation pure et simple, mais de son acceptation du monde dans lequel elle agissait désormais. Faire à nouveau rayonner la France, c’était s’intégrer dans le présent. C’est ainsi que Tellier trouva le juste milieu et rénova la chanson française de fond en comble, lui permettant d’entrer dans le XXIe siècle pour à nouveau rayonner partout sur la planète! Comment? En s’exprimant dans un yaourt franglishe certes peu orthodoxe, mais d’une élégance typiquement frenchy! « La Ritournelle » devint logiquement la plus grande chanson française du XXIe siècle, (ré)ouvrant ainsi les oreilles du monde à l’accentuation de la langue du beau Serge, ouvrant les portes de son retour sur la scène internationale – ce à quoi le Grand Homme s’attelle d’ailleurs aujourd’hui, lui, le libérateur de la France, « c’est-à-dire de la seule France, de la vraie France, de la France éternelle! ».

2. Il a restauré l’art de la séduction en « smoking blanc cassé »

« Mais cette façon que tu avais de te serrer/Contre le revers de mon smoking blanc cassé » Quoi de plus beau que ces vers signés Jean-Michel Jarre pour Christophe? Quoi de plus classe? De plus stylé? Rien! Voilà, quoi! Ne sont-ils pas le résumé d’un art de vivre, un art de séduire qui s’est perdu dans la pluie et les tempêtes de la vulgarité à tous les étages?… Car c’est bien de cela dont il s’agit, de cet art franco-italien de la séduction, ce savoir-faire tristement oublié par notre siècle, cette approche subtile des jeux de l’amour à la fois sensuelle, charnelle et hautement spirituelle… Marcello Mastroianni! Le Delon de La Piscine! Ça, « c’était la dolce vita… »

Or, que fait Tellier avec Sexuality en 2008? Il ressuscite ni plus ni moins l’art latin de la séduction, replace l’élégance au centre du jeu de l’amour et le fait, comme il se doit, en smoking blanc cassé. Finis les joggings et jeans déchirés, le chewing-gum baveux et cette soi-disant cool attitude à la j’en foutre! Finie la vulgarité! Du style, que diable! Du respect! Du savoir-vivre! Du style!

3. Il est responsable de la deuxième performance la plus mémorable de l’histoire de l’Eurovision

S’il vous plaît, évitons tout sarcasme. Car s’il est un exercice périlleux, c’est bien celui-ci. Comment réussit-on son passage à l’Eurovision? Il ne s’agit pas de gagner le concours, ça se saurait! O que non! Reprenons…

Déjà, l’idée, c’est de participer comme par erreur. Dès le départ, créer le décalage avec ce grand raout institutionnalisé, cette fierté continentale, cette fête d’une Europe riche de par sa diversité et plus que jamais soudée! Ensuite, rien ne sert d’envoyer un gros fuck adolescent à l’antenne. Ce n’est point ainsi que l’esthète marquera sa singularité.

L’art de l’Eurovision consiste à marcher en équilibre sur une ligne invisible entre le respect des codes en vigueurs et de subtiles touches de subversion laissant transparaître son identité réelle. Il s’agit de faire partie intégrante des deux mondes et de jouer un rôle de passeur, être un conciliateur – et non un dénonciateur… pour dénoncer quoi, au juste, de toute manière?

A cet exercice, Telex furent les rois incontestés. Les écharpes, le déhanchement en trio, la chanson-même et, cerise sur le gâteau, l’appareil photo pour finir. Du 100% réussite! S’inscrivant dans cette tradition, Tellier a lui aussi brillé! Dès le départ, la polémique due au chanté en anglais. Puis l’arrivée en mini-mobile, les femmes à barbe, le ballon d’hélium… Tout cela fait avec un plaisir non feint de vivre l’événement. Tellier, pour le rapprochement des peuples et des chapelles culturelles. Pour le bien commun! Pour la pop! Pour l’Europe!

NB. Les résultats… Lors du concours de l’Eurovision 1980, Telex a terminé 17e sur 19 participants avec 14 points. En 2008, Sébastien Tellier a obtenu 47 points, terminant 19e sur 25. A l’Eurovision, au moins on obtient de points, au plus la performance est historique!

4. Il est également responsable de tous ces clones hipsters de Demis Roussos

Certes, tout cela n”était pas prévu… Il y a une dizaine d’années, les gens un peu « à la mode » avaient comme modèle un certain Devendra Banhart, chanteur californien dont on a perdu toute trace aujourd’hui (du moins, il est préférable de ne pas retrouver ses traces…). Las, c’était sans compter toutes les crèmes, les coiffeuses, les retouches dont le garçon ne pouvait se passer pour rester tel qu’il paraissait, chic et pas cher!

Devant la difficulté de suivre ce qui fut communément appelée la Devandra touchy experience, la population urbaine des quartiers favorisés se recentra alors sur le personnage du dénommé Tellier, Sébastien, dont le physique n’était alors pas dissemblable de celui de Monsieur Banhart, seulement plus facilement transposable et sensiblement plus proche de ses disciples. Surtout, la texture du poil facial de Monsieur Tellier, dru et rugueux, permis à cette communauté, principalement européenne il est vrai (la communauté américaine concernée tenta quant à elle, à défaut, de ressembler à Jésus de Nazareth, chose inconcevable dans l’Europe désacralisée du début du XXIe siècle), de faire de Monsieur Tellier son modèle.

Tristement, tout parti à veau-l’eau lorsque Maître Tellier se laissa aller à quelqu’ embonpoint pour souligner son humeur joviale… Et ses disciples de devenir soudain et bien malencontreusement des clones identiques de Demis Roussos, période « Goodbye, My Love, Goodbye » – si ce n’était ces jeans slim fast qu’ils ne daignaient pas quitter, chose particulièrement peu commode avec ces quelques kilos en trop durement gagnés. Devant cette tragédie qui a fait du hipster le bouc émissaire de la société occidentale, l’équivalent des premiers Chrétiens persécutés au sein de l’Empire romain, Sébastien Tellier s’est confondu en excuses, blâmant un malheureux malentendu: « J’avais confié à Castelbajac que j’essayais de mincir en prévision de la sortie de My God Is Blue, se défendait-il à Magic, et il m’a, au contraire, encouragé à être plus enrobé pour ce nouveau personnage. Bien sûr, je n’ai pas voulu devenir obèse ou aussi gros que Demis Roussos ». Mais le mal était fait et la communauté frileuse ne lui pardonna jamais cette humiliation. Ils sont toujours à la recherche d’un nouveau Messie. Mais les vrais fidèles, eux, savent…

5. Il fut Dieu et redevint homme

Un jour, Sébastien s’est levé et a dit: « Demain je serai Dieu! ». Et il le devint… Qui n’a jamais rêvé d’être Dieu? Lui l’a fait. Il créa sa religion de l’Alliance Bleue, prêcha la bonne parole, et puis il en a eu marre. L’illumination était passée. Pourtant, il reste le Messie…

Oh, Sébastien! A chacun de tes passages, tu nous ouvres ton coeur, en offre une parcelle à chaque âme présente, tel le Messie s’offrant à ses disciples! Grand Homme! Généreux, fragile, chaotique souvent, ridicule tout autant, mais honnête et vrai. Le ridicule et le sublime. Ave Tellier!

6. Il a mis fin au mythe du mâle fier, fort et indestructible

Depuis Johnny Cash et son « I shot a man in Reno/Just to watch him die », c’est le même principe: le mythe de l’homme en noir, le caïd, le rebelle, le dur à cuir clouté, lunettes noires, Stetson boots et Harley… Ou alors le gangsta, le rockeur, le parrain, le type aux pectoraux d’acier, imposant, effrayant, peut-être même violent, en tout point indestructible. Le mec cool qui chante sur ses biatch et sa big cock, sa guitare et ses tatouages… Bref, la frime, quoi.

Tellier, de son côté, écrit une chanson d’amour à Oursinet. Et que nous dit-il? « Les hommes, la guerre, la puissance, écraser l’autre comme idée de la réussite… Faut apparaître fort, hein, ‘tention! Moi, je trouve ridicule cette hypocrisie de faire semblant d’être un mec fort alors qu’on est juste d’anciens mecs à doudous… » Ah, c’est sûr, ça casse le mythe…

7. Il est la solution au mal occidental du « trop intellectuel et pas assez poétique »

Depuis Platon!, depuis Saint Thomas d’Aquin!, l’Europe fait face à ce fléau issu du rationalisme. Dieu existe, et je le prouve! La beauté existe, preuve en est… Est-ce de l’Art? Prouvez-le moi! Si vous prenez A + B exposant C divisé par D²… Fléau! Fléau! Fléau telles les dix plaies d’Egypte qui s’abattent sur Pharaon! Comment appeler cela? Etre « trop intellectuel et pas assez poétique », voilà comment!

Or, à notre époque de savoir et d’interactivité accrue, ce fléau n’est jamais aussi présent que chez les amateurs d’art et de musique peu ou prou populaire. « Radiohead? T’façon ils ont tout pompé sur Autechre et ça en vaut pas un pet… » «  Alt-J, c’est formaté, c’est pas indé! L’indé, ça veut rien dire t’façon, mais Alt-J, c’est pas indé! La preuve, dans deux ans, ils feront le Stade de France avec Indochine, c’est pitoyable »  « L’electro, c’est un raccourci pour electro-funk, ça n’a RIEN A VOIR avec la techno de Detroit!»

Mais pourquoi tant de palabres haineuses!? Paix! Paix! Paix, mon frère! Laissons-nous aller! Ecoutons les bonnes vibrations! Laissons-nous aller!… Voilà ce que nous dit Tellier… « Tellier, c’est de la grosse daube de bobos! C’est de la blague ton truc! Du foutage de gueule! C’est PAS SERIEUX! » … Tellier, homme de savoir musical, qui n’a pourtant qu’une idée: Légèreté! Légèreté! Poésie, Beauté et Légèreté! Oublie ton cerveau, ne réfléchis pas, ne décortique pas! Laisse-toi aller dans cette douce mélodie, va, mon frère, va vers la poésie, vers le ressenti. Va vers le soleil!

Ainsi et seulement ainsi parviendrons-nous à écarter ce fléau qui nous agresse, qui nous dévaste et qui nous blesse!… Paix, Amour et Poésie, Sébastien pour la vie…

8. Il est et restera à jamais incompris

« Certains naissent posthumes », comme disait Friedrich. Et c’est souvent le cas des plus grands…

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Journaliste lesoir.be

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