Ô mère chérie, ces Belgians sont pile dans l’actu

Frontstage - The Belgians - Crédit Olivier Donnet

Il n’y a rien de pire que la routine. Pour y échapper, The Experimental Tropic Blues Band a donné naissance à de décapants avatars. Décapants… comme leur premier disque.

Quand il se produit sous ce pseudo bien de chez nous, le trio liégeois cause « Belgique » en son et en images. Le son ? Furieux, un peu cracra parfois, quelque part entre garage et punk, à découvrir sur l’album qui vient de sortir ici comme en France. En images ? Celles du montage hallucinant et halluciné qui l’accompagne sur scène et qui nous raconte. Qui raconte ce petit pays… où l’on aime parfois un peu trop la routine, justement.

 

C’est à force d’avoir été présentés comme « les Belges » quand vous jouiez hors de nos frontières que vous avez imaginé ce projet. Mais quand ce clin d’œil a-t-il pris une tournure plus sérieuse ?

Jean-Jacques : Nous discutions déjà d’un disque sur la Belgique bien avant le spectacle de Dour (Ndlr : en 2013). Auparavant, quand nous écrivions des morceaux, c’était à propos de personnages hauts en couleurs, des histoires, des choses comme ça. Nous étions dans la « littérature ». Là, nous sommes plus dans l’aventure personnelle. Un peu comme s’il y avait eu une prise de conscience. Comme si nous en avions eu marre d’écrire du texte pour du texte et que nous avions eu envie de parler de nous. Et de ce qui nous entoure.

Aujourd’hui, vos Belgians ont déjà à leur actif quelques-uns de ces spectacles, c’est-à-dire le concert plus les projections. Des échos, également ? Les gens s’aperçoivent-ils par exemple que vous vous effacez littéralement derrière les images ?

Jeremy : Ils viennent assister à une projection. C’est comme s’ils allaient au cinéma. C’est un peu ça : les gens sont là en train de regarder un écran. Au Micro Festival, j’avais remarqué ça aussi. Bon, là, le spectacle n’a duré qu’une petite moitié du temps prévu, mais les gens étaient absorbés finalement par ce nouveau membre de Tropic qui a pris maintenant la première place. Dans ce show-là, le leader, c’est l’écran.

JJ. : On peut aussi parler du Botanique (Ndlr : où le trio s’était produit avec une fanfare). Les gens m’ont dit que ça les changeait… de nos tenues « cowboy » ! Une référence à ma chemise à franges… Mais clairement, il y a eu un intérêt et une compréhension énorme, des réactions très fortes. Certains m’ont dit avoir ressenti des choses, ou que ça faisait du bien parce que pour une fois, c’était moins basé sur nous. Sur notre performance, sur le truc « ah ouais, il se met à poil » ou « ah ouais, il saute dans le public » !

Certains ont moins aimé ?

David : J’ai eu des commentaires allant dans l’autre sens. De gens qui aiment notre côté cowboy, comme tu dis. Après Dour, quelqu’un est venu me dire qu’il avait eu l’impression de s’être tapé le journal télévisé.  Et que donc, ce n’est pas ça qu’il avait envie de voir quand il venait au concert. Mais que cela suscite plein d’avis, c’est bien. C’est ça aussi, le but. Nous n’avons pas envie de nous enfermer dans une routine « album – tournée – concerts sauvages »… Même s’il y a des gens qui attendent encore ça.

JJ. : Et nous sommes toujours là pour ça aussi, il n’y a pas de problème ! Mais ça fait du bien de montrer autre chose.

J. : Je pense que nous pouvons aussi nous permettre de faire des choses différentes. Tropic, c’est un projet qui est ouvert à toutes les expériences. On a déjà fait un docu, des petites capsules, plein de choses, et nous continuons un peu dans cet esprit-là. « Tiens, écoute un peu l’idée à la con que j’ai ! Ah, ah, excellent, on le fait ! » Et c’est super : je ne saurais pas faire que du « rock ». Ici, ça s’ouvre, ça devient plus artistique.

Et plus réaliste ?

J. : C’est une démarche artistique, surréaliste et ça soulève le débat. Après, ce dont les gens veulent parler, ça ne nous regarde pas. Nous ne menons pas un combat politique. Le seul lien… c’est que ce disque tombe en plein dedans. Quand nous avons joué à Dour, le roi abdiquait, et là, quand on sort le disque, bam, c’est le bordel ! Mais ça n’a jamais été calculé, c’est impossible.

D. : À côté de ça, je suis sûr qu’il y a une partie du public qui écoutera ce disque sans se poser la question de savoir de quoi il parle…

Alors que quand on entend un titre comme « Belgians don’t cry »… c’est vraiment d’actualité !

D. : A la différence près que maintenant, on est vraiment avec les pieds dedans !

JJ. : Dès que tu peux regarder ta petite série le soir, et boire ta bière, la vie continue… On a autre chose à faire que s’impliquer dans la gestion de la Cité. La politique : c’est ce que dit ce morceau-là, qu’on s’en fout ! Ce n’est même pas que c’est dommage, c’est un constat, un témoignage nu. Après, tu en fais ce que tu veux. J’ai aussi un peu l’impression que c’est une espèce en voie de disparition : dire que tu es belge, c’est presque surréaliste. Les Belges, quoi ! Est-ce que ça existe ? Mais qu’est-ce que c’est ?

Didier Stiers
(Photo : Olivier « One Minute After » Donnet)

Les Belgians seront, ce 8 novembre, à l’affiche du festival Beautés Soniques à Namur.

 

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Après ces quelques questions qui ont fait office de tour de chauffe, le trio s’est soumis à un petit blind test belgo-belge. Très sportivement, il convient de le souligner : pas de copiage, pas de soufflage de réponse au voisin et pas de moquerie.

 

1. LA MUERTE – « WILD THING » (cover The Troggs)

JJ. : The Scalpers ? Triggerfinger ?

Non… C’est une reprise, mais ce sont des Belges !

JJ. : Des Bruxellois ? Allez, comment ils s’appellent ceux qui font du noise, là ? Des fans de Nick Cave, ils ont joué avec Nick Cave, allez… On a comparé Seasick à ce groupe-là !

J. : C’est un nom espagnol… Comment on dit sale fils de p… en espagnol ? Non, c’est pas ça ! Ah oui, La Muerte ! C’est dur comme blind test, direct, ça commence sur les chapeaux de roues !

Et donc, on vous a comparés à La Muerte ?

JJ. : Notre ancien groupe, Seasick. Des gens, comme Pompon, qui ont dit que c’était un peu la relève de La Muerte. Bon… façon de parler. On avait gagné le Concours Circuit. C’est l’influence noise des années 80.

 

2. MOUNTAIN BIKE – « I LOST MY HOPES (IN PARADISE) »

J. : dEUS ?

Plus actuel…

JJ. : BRNS (il rit) !

D. : Non, Mountain Bike ! J’aime encore bien, moi. Je n’ai pas encore écouté beaucoup de choses, j’ai entendu deux titres sur Internet, ce n’est pas la révolution mais c’est sympa. D’ailleurs, on va jouer bientôt jouer avec eux à Namur, et je me réjouis de les voir sur scène. Ça a un petit côté pop gentille, mais la production est cool. Et ce petit quelque chose d’innocent mais qui ne l’est pas du tout, des Black Lips.

La production de l’album des Belgians a fait l’objet d’une attention particulière ?

JJ. : Il n’y a pas eu beaucoup de réflexion mais beaucoup de travail. Tout a été fait par nos soins, avec nos moyens.

J. : C’est la mise en pratique de tout ce qu’on a appris avec Jon Spencer. C’est-à-dire ne pas avoir peur de l’erreur, y aller à l’émotion et à l’énergie plus qu’à la perfection…

 

3. DE PUTA MADRE – « TRIPP’N TRANQUILO »

JJ. : Du hip hop… Starflam ?

J. : De Puta Madre ! Ah, moi, j’adore, j’ai des disques… Ils ont fait Les 2 Fils de Putes, avec ce morceau, « Ferme ta gueule », il déchire ! Et je ne comprends pas pourquoi ce truc n’est pas plus énorme !

JJ. : C’est trop hardcore…

J. : Oui mais s’ils étaient américains, ce serait des superstars. Même les instrus sont super bien, c’est vraiment un tout bon groupe de rap.

 

4. SANDRA KIM – « TOKYO BOY »

J. : Oh, ça, c’est années 80 à crever quoi…

D. : Sandra Kim !

J. : J’étais amoureux d’elle quand j’étais petit. Quand elle a gagné l’Eurovision, elle était tout le temps dans le Ciné Revue. Elle avait sa petite coupe en brosse, et son mulet derrière, c’est à cette époque-là que j’étais amoureux.

Mais tu n’a jamais été coiffé comme ça ?

D. : C’est pour bientôt !

JJ. : Avec un short en jeans coupé…

Vous le saviez, qu’il avait été amoureux de Sandra Kim ?

JJ. : Il me l’avait dit. Il vaut mieux être amoureux de Sandra Kim que de… je ne sais pas moi, Annie Cordy, ou Kim Clijsters.

J. : Est-ce qu’elle n’a pas fait un album aussi avec Anthony Sinatra ?

D. : Je crois qu’il a écrit deux morceaux…

J. : C’est un parcours surréaliste quoi, typiquement belge !

D. : De l’Eurovision à la fricandelle…

J. : C’est excellent, c’est le parcours belge par excellence. Mais on en revient toujours à ça : finalement, le Belge est surréaliste par défaut.

 

5. THE KIDS – « THERE WILL BE NO NEXT TIME »

J. : Arno, quoi !

Ah non…

J. : Un groupe flamand ? Ou bruxellois ?

Anversois. Ils ont sorti ça au début des années 80.  The Kids…

JJ. : Connais pas ! (Et ses deux camarades, sourcils interrogateurs, non plus)

 

6. THE EXPERIMENTAL TROPIC BLUES BAND – « I WENT DOWN THAT HILL »

J. : C’est nous !

D. : Je n’avais pas reconnu !

JJ. : Moi non plus ! (Ils s’écroulent de rire) Les paroles, c’est moi, mais ça ne veut rien dire en fait. C’est pour ça que je dis que cette époque, c’était différent, il fallait juste remplir, raconter quelque chose.

D. : C’est un peu notre morceau SOS. Quand tu es dans un concert et que tu rames mais qu’il faut qu’il se passe quelque chose, hop, tu sors ça et ça repart.

J. : C’est un peu une performance, aussi, de la part de Jean-Jacques. C’est vrai que dans notre groupe, on ne se limite pas à faire de la musique avec les guitare, on en fait avec le corps aussi. Lui l’a bien compris… (il montre une photo de Blixa Bargeld accrochée au mur du café de l’AB)

JJ. : Einstürzende Neubauten est peut-être – pour moi – le plus grand groupe européen. Le meilleur. Il a une véritable identité, allemande, tout en étant unique et original. Il embrasse sa culture et il la transcende, il n’y a pas beaucoup de groupes qui peuvent se vanter d’être comme ça.

J. : Qui vont au-delà de la musique. C’est de l’Art, c’est une démarcher artistique forte.

 

7. FRONT 242 – « IM RHYTHMUS BLEIBEN »

J. : « C in China » ? De la new beat ?

Avant…

J. : Telex ?

Après… Juste après… Mais ils ont aussi eu leur petite influence sur la new beat…

J. : Ah, Front 242 !

JJ. : Sur la new beat et quelques groupuscules néo-nazis aussi,d’ailleurs. (rires) Quelle réputation ! Bon, malgré eux, à mon avis…

J. : C’est énorme, Front 242, mais je n’ai jamais été fan.

D. : Je n’ai jamais accroché non plus, j’ai toujours trouvé ça chiant.

J. : On était trop jeunes. Moi, j’ai connu ça récemment, j’ai vu Front 242 en concert il y a deux ans. Sinon, respect à fond : ils ont changé beaucoup de choses.

 

8. EVIL SUPERSTARS – « SATAN IS IN MY ASS »

JJ. : Evil Supertars ! (3 centièmes de secondes) Je connais par cœur !

D. : C’est marrant, on en parlait tout à l’heure.

JJ. : C’est un de nos groupes préférés, un des meilleurs albums belges, pour moi. Mauro Pawlowski…

J. : On l’avait vu au Pukkelpop, genre à midi, avec Tim Van Hamel, je crois qu’il n’avait même pas 18 ans.

JJ. : C’était aussi fort avant-gardiste. C’est un truc qui m’a fort inspiré à l’époque, avant que Tropic n’existe. Ce drôle de mélange, avec ces changements de rythmes… Grand groupe !

 

9. FERRE GRIGNARD – « RING RING I’VE GOT TO SING »

J. : Adamo !

Non… Mais c’est un peu l’époque. Il nous vient de Flandre.

J. : Dylan en flamand ! (rire)

Certains l’ont appelé le Dylan flamand !

D. : J’aurais dit Kris Dane !

Non, non… Aucune idée ? C’est Ferré Grignard.

JJ. : Le Alain Barrière belge. Non, mais mieux. L’instru, j’aime bien, un petit côté Ennio Morricone comme ça. Pas mal, à découvrir !

 

10. LES TUEURS DE LA LUNE DE MIEL – « HISTOIRE A SUIVRE »

J. : TC Matic ?

Non, un peu antérieur…

J. : Ça me fait penser à Taxi Girl.

JJ. : Ou le groupe de Roger-Marc… Polyphonic Size ?

Non plus… Ce sont les Honeymoon Killers. Les Tueurs De La Lune De Miel !

J. : Ah mais ouiii, « Nationale 7 » ! J’ai toujours cru que c’était français. Il est super ce morceau, mais ça sonne très français.

 

Bon… Dernière question : y a-t-il un groupe ou un artiste belge qui incarnerait ce « truc belge » autour duquel vous avez imaginé votre album ?

J. : Arno… Parce que ça va au-delà de la musique. C’est un peu rassembleur. C’est comme le Roi. Le Roi devrait être Arno.

D. : A mon avis, Arno arrive plus à rassembler les gens du nord et du sud que le Roi.

J. : C’est pour ça qu’il devrait être le Roi. Ou alors, un mix entre Eddy Wally et Le Grand Jojo. Eddy Jojo quoi…

JJ. : Avec un peu de Magritte, tant qu’on y est.

D. : Ouch, ça tend quand même plus vers la drogue, ce mélange-là…

 

L’écoute intégrale de l’album sur Deezer.

Didier Stiers

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