La Muerte sonne toujours deux fois

Frontstage - La Muerte - Crédit Danny Willems

Le groupe avait retiré la clé du contact en 94. Vingt et un ans plus tard, il remonte sur les planches, dans un nouveau line up

Marc Du Marais (chant) et Dee-J (guitare) sont toujours là, bien sûr, mais désormais flanqués de Michel Kirby (Length Of Time, Arkangel, guitare), Christian Z (Lenght Of Time, batterie) et Tino de Martino (Channel Zero, basse). Plus vraiment des gamins puisque les premiers pas des uns et des autres remontent loin : dans les années 90, voire même 80 si l’on compte le passage de Tino de Martino par Sixty Nine.

« Nous avons toujours été à géométrie variable, rappelle Marc Du Marais. La base du groupe a toujours été Didier et moi. Mais après, ça a quand même fort bougé pendant nos dix ans d’existence. » Sont passés par La Muerte une dizaine de batteurs, deux bassistes, un sampleur, Renaud Mayeur : de fait, ça a bougé ! La différence, alors, cette fois-ci ? « Nous sommes plutôt comme dans Christine de Carpenter. Nous sommes la vieille Plymouth de 58 cabossée, mais il y a des mecs qui assurent et qui restaurent la mécanique. Qui mettent les watts. Et c’est reparti ! C’est un peu imagé, mais c’est aussi simple que ça ! »

Les Bruxellois sortent un premier ep en 1984 : The surrealist mystery. Le premier album, Every soul by sin oppressed arrive trois ans plus tard. Et c’est en 94 que sa discographie « officielle » se clôture, avec Raw, le live enregistré à La Luna, supposé mettre fin à son histoire. « Quand nous nous sommes amenés en 84 avec notre musique, il y avait déjà là-dedans les prémices du blues punk, et ça fait dix ans qu’on n’entend plus que ça. Il y avait déjà les prémices du stoner, avec des morceaux comme « Black god », ou même des variantes du sludge, des genres quand même fort présents actuellement sur la scène rock. » Quel est l’apport de Kirby, Tino et Christian ? « La crédibilité et, même s’ils sont respectueux de la carrosserie, de nouveaux arrangements, un nouveau son. C’est très respectueux, mais il y a quelque chose de neuf, en tout cas pour Didier et moi. »

A l’exception de l’une ou l’autre rare sortie (comme à Dour en 97), La Muerte ne s’était plus réellement manifesté… jusqu’à ce jour ! Pour les deux comparses, une réunion de l’ancien line up n’aurait pas été chose particulièrement intéressante. « Nous sommes plus proches du pur hot roading, c’est-à-dire la vieille mécanique, mais boostée, pour faire des courses de dragster. Après, « courses de dragster », ce sont de courtes distances. Si nous avons perdu le côté chaotique de l’époque, nous avons gagné en puissance et en… sonique ! »

Encore fallait-il trouver des mecs respectueux de cette mécanique plus antique qu’Internet, le sms et le réchauffement climatique. Très simple, paraît-il ! « Quelque part, nous sommes des mêmes horizons. Nous n’avons pas pris les mêmes chemins, mais à force, on se croise… Il y a six mois, ça s’est mis en route, puis un premier concert de mise en jambes (ndlr : en jantes ?) a été organisé à Gand il y a quelques semaines, dans des conditions plutôt intimistes, dans un club, pour voir si c’était possible. Et ça tient la route ! »

« Intimiste » : voilà bien un qualificatif que nous n’aurions pas tout de suite accolé à « La Muerte ». Entendons-nous : ces types sont moins des adeptes du feu de camp que d’une bonne flambée de nitrométhane. Mais la reconnaissance n’en a pas moins été tardive : « Il nous a fallu passer par les clubs, qui constituent donc quand même une partie de notre vie sur scène. Tous les endroits n’ont pas été des salles ou des festivals. Donc « intimiste », oui… mais ça va bien aussi avec la chaleur, la moiteur… »

> C’est culte

Quand La Muerte se signale dans les années 80, le groupe ne correspond à aucun genre du moment, à une époque où les genres, justement, étaient encore bien définis. De là à dire que c’est ce truc totalement inclassable qui a contribué à le rendre culte…

Marc : « Quand nous nous sommes pointés au milieu des années 80, l’horizon musical était un peu particulier, par rapport à nos envies. C’était l’empire de la new beat, de l’electronic body music, de la new wave… Au départ, ça nous a posé pas mal de problèmes. Nous avions ce côté audacieux, transgressif, nous représentions le péché. Les gens du métal trouvaient que je chantais comme une patate. Pour les gens du blues, nous étions aléatoires. Mes potes sixties gueulaient au blasphème à cause de notre reprise des Troggs… En tournée en Allemagne, nous sommes allés voir par curiosité quelques magasins de disques : on retrouvait La Muerte à côté de Front 242, par exemple. »

Dee-J : « Ou dans « experimental », ou dans « hard rock »… »

Marc : « Les gens ne savaient pas où nous mettre. Ce qui nous a un peu sauvés, c’est d’avoir été « single of the week » dans le New Musical Express, invités par John Peel, et puis quand même de faire une tournée en Angleterre avec The Jesus And Mary Chain. A partir de là, les gens ont été plus réceptifs, nous avons pu évoluer et jouer un peu plus normalement. »

Dee-J : « Si nous avons commencé à marcher en Belgique, c’est principalement grâce à la presse étrangère. C’est bizarre à dire, mais c’est comme ça. C’est Libération qui avait chroniqué le premier maxi. Nous nous sommes retrouvés dans Sound Choice aux States, Maximum Rocknroll, Melody Maker… Chez nous, à part certains aficionados qui étaient déjà sur le coup, les autres étaient très attentistes. »

Marc : « Trois journalistes nous soutenaient, dont Gilles Verlant, mais ça ne suffisait pas. Après, je peux comprendre aussi cette réticence par rapport à notre musique. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Elle n’est pas facile, c’est vrai, et donc je n’en fais pas une frustration. »

> C’est une image forte

Tino attire l’attention sur l’immanquable concept visuel de La Muerte. Enormément de groupes, même très bien, n’ont pas ça, ne sont pas « complets », rappelle-t-il. Mais comment cette image « gros moteurs/violence urbaine/sexe » s’est-elle installée ?

Marc : « Elle est venue naturellement. Je suis fan de cinéma et de littérature. Quand nous avons formé ce groupe, il y avait chez nous une sorte d’anti modernisme. On parlait de la new wave, de l’ebm : la musique devait d’office aller avec le texte, avec ce qu’on avait envie de raconter. Moi, j’étais à fond dans L’Enfer de Dante, ou les poètes du 19e, je pense à Huysmans avec « A rebours »… Mais il y avait aussi une manière de composer inspirée du cut up : je pillais allègrement L’Enfer de Dante mais aussi les dialogues de cartoons, et mon manuel d’entretien de Chevrolet ! Le cinéma de série B est ensuite venu se coller à tout ça : c’était l’époque où je découvrais Roger Corman et toutes ses productions de films de motards. De là, j’ai dérapé sur la nouvelle littérature américaine, James Ellroy, Harry Crews… Harry Crews, qui est plus dans la mécanique, avec ce roman où un gars bouffe carrément toute une bagnole (Ndlr : « Car »)… Et donc, voilà comment cet univers se développe au fur et à mesure de l’existence de La Muerte. C’est aussi venu de ce qu’on vivait. Notre appartement, c’était presque un cabinet de curiosités. Au départ, rien n’est calculé, tout s’imbrique, et à force, on le devient. On s’achète de motos, des voitures… »

En attendant, Dee-J/Didier s’amuse. Le retour à une certaine « virginité » lui plaît. « Elle n’aurait pas eu lieu si nous avions repris l’ancien line up. Au début, ça aurait été super, mais au bout de deux semaines, nous aurions repris les mêmes anciennes mauvaises habitudes. Ici, tout est neuf, c’est frais et c’est gai à faire. Bon, ça fait trente ans que nous sommes potes, Marc et moi. Et même après La Muerte, nous avons gardé le contact. Mais là, je retrouve ce truc des débuts, où nous parlons de plein de choses, où il faut penser à plein de choses… » Ce truc de gamins ? Marc : « Je dois l’avouer, je suis un adolescent attardé. Mais ça ne va pas m’empêcher de faire de la musique, ou autre chose. »

Didier Stiers
(Photo : Danny Willems)

Ce samedi 7 mars à l’Ancienne Belgique (avec Fifty Foot Combo). En juillet, La Muerte sera au festival de Dour.

 

Le petit bonus : quand Marc Du Marais s’appelle Marco Laguna…


 

Didier Stiers

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