Pompon : « Ce qu’il faut, c’est un mouvement important »

Frontstage - Pompon

L’animateur a rendu l’antenne le 27 mars dernier. Jacques de Pierpont aura passé 40 ans au micro, dont 19 derrière celui de « Rock à Gogo ». Ce samedi, une quinzaine de groupes et d’artistes lui font sa fête au Magasin 4.

La conversation débute sur un constat : le rock a perdu ce côté contestataire qui allait avec la culture qu’on aimait bien. Même chose en bd : Le trombone illustré n’a duré que 30 numéros dans Spirou parce que trop audacieux pour l’époque. « Mais c’est ça qui est bien, c’est que justement, ça ne passe pas comme une lettre à la poste ! »

 

D’ici peu, on va enfin pouvoir dire que « c’était mieux avant », non ?

J’ai toujours détesté cette attitude dans le milieu du rock. Celle où le vieux punk regardait le jeune fan de grunge et de Rage Against The Machine en disant que Clash et les Ramones faisaient déjà ça en mieux. Et ainsi de suite pour chaque époque, alors qu’en fait, il y a un fil rouge du rock and roll. Chaque nouvelle génération essaie de retrouver la magie de la précédente.

Pourquoi ?

Parce que quelque part, la génération précédente s’est enlisée, n’a pas su garder le feu sacré. Le rock des origines qui, au début des années 60 devient de la soupe et se transforme en yéyé donne lieu à un rebond. Aux États-Unis, c’est le rock garage, en Angleterre, ce sont les Beatles et les Stones. Et puis tous ces gens-là s’enlisent à leur tour… En 72, 73, on est déjà en plein dans les trucs complètement pompiers du prog rock. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas d’œuvres intéressantes voire même géniales dans le prog rock – il y a toujours des groupes géniaux -, mais c’est que globalement, quand je dis qu’on s’enlise, c’est qu’on se fait manger par le business.

Ça se formate…

Voilà. Ça devient lisse. Le défaut du prog rock, c’est d’avoir voulu à tout prix démontrer qu’il était aussi bon et respectable que la musique classique. Mais qu’est-ce qu’on en a à foutre du respect des musiciens classiques ? Quand on commence à se poser ce genre de question, ça veut dire que le moment du mouvement suivant est arrivé. Alors effectivement, on peut se dire que c’était mieux avant, mais c’est énervant parce que c’est un truc de vieux con. Par contre, ce qu’il nous faut maintenant, c’est un mouvement important.

Que répondre à ceux qui disent que le rock, ce n’est pas fini ? Ou qu’il y a le hip hop ? L’électro ?

On a l’impression que tout a été dit et donné. Il n’y a plus de mouvement. Depuis Internet, les gens papillonnent, se font leurs couches de lasagne. Une couche de musique sixties, une couche de musique des années 80, une couche de rap, une couche d’électro… Par contre, ce qui m’amuse, c’est d’entendre aujourd’hui des jeunes dire que c’était mieux avant ! Dont le grand rêve est… « Wouaaaah, t’étais à l’île de Wight ? » « Pourquoi suis-je né trop tard ? » Et ça concerne toutes les époques. Ça, c’est nouveau. Jusqu’à la fin des années 80, en matière de rock, la nouvelle génération se construisait en opposition, contre les anciens. « Papa, je t’adore, mais si je veux grandir et être indépendant, je dois te tuer symboliquement. » Eh bien ça, on a l’impression que c’est fini. Ce n’est pas normal que je puisse continuer à fréquenter le festival de Dour sans me prendre des canettes, de gamins qui me crieraient « dégage vieux con ! » Enfin… j’ai peut-être tout faux, là !

C’est peut-être l’effet radio ! Tu l’as vue évoluer comment, cela dit ?

A l’époque de Rock A Gogo, on m’a souvent dit que dès qu’Internet deviendrait massivement populaire, ce serait terminé. Mais c’est terminé pour un certain type de radio en général : plus personne n’attend une émission précise en s’impatientant pendant une semaine. Plus personne n’est addict à fond d’une chaîne ! Les gens zappent d’un truc à l’autre. Radio 21, ça représentait quelque chose. C‘est « ça » qu’on écoutait. A la limite, on s’affirmait face au « crétin » qui écoutait RTL ou Radio Contact ! Ce qui est clair, c’est que la radio reste un médium super important pour tout ce qui est info. Je suis d’ailleurs convaincu que les chaines musicales qui n’ont pas une valeur ajoutée importante en termes de découvertes, de sessions, d’interviews spéciales disparaîtront à moyen terme

Les web radios ?

Ce ne sont pas des radios ! Ce sont des fils musicaux où les disques se suivent les uns les autres. Il y en a des centaines de milliers sur le Net. A partir du moment où Internet fera partie de l’équipement intégré de la bagnole, quel sera l’atout de la radio ? Pas la musique, l’info ! L’info en général. Depuis quelques années, je trouve qu’il y a un regain d’intérêt pour le message parlé en radio. En tout cas, ceux qui restent attachés au medium radio, c’est pour ça. Bon, encore faut-il être intéressant et pertinent…

Dans le flot de musique qui déferle aujourd’hui, n’a-t-on pas besoin, plus que jamais peut-être, de passeurs ? De prescripteurs, de gens qui « trient » un peu dans l’underground ?

Depuis 10 ans, j’ai entendu ça plusieurs fois : « Nous n’avons plus à nous préoccuper de la musique alternative ou underground puisque Internet occupe le terrain ! » C’est une façon de justifier qu’on ne passe que des trucs connus ou qui sont déjà dans l’oreille des gens. « Mais bien entendu, ça n’a aucun lien avec le souci d’audience, qu’est-ce que vous allez chercher là, vous n’êtes pas un peu parano ? » Évidemment qu’il y a un lien ! Quand on me dit que « ça, ce n’est pas assez radio friendly », j’ai compris, le message est passé : ce n’est pas assez formaté. Maintenant, il y a plusieurs formats, mais ils sont quand même en nombre très, très, très limité. J’ai une fois dit en rigolant qu’on pourrait inventer le format alternatif underground, et que si ça marchait, des radios privées finiraient par essayer de jouer sur le même terrain que nous…

Et ça n’a pas pris ?

Non… Mais pour en revenir au prescripteur, à un moment, c’était presque dictatorial. « Moi le critique, je vous dis que ça, c’est bien ! » Aujourd’hui, effectivement, c’est plus un guide dans la jungle. « J’y ai déjà été, j’ai trouvé ces pistes-là, il y en a peut-être d’autres, mais nous avons déjà fait un premier défrichage. » C’est un rôle plus modeste. Le prescripteur, le critique n’est plus le père qui donne des ordres. Les temps ont changé. A la limite, tant mieux aussi, parce qu’il ne faut pas que le passeur devienne une star de par son statut de passeur de stars.

A propos des groupes et des artistes de Bruxelles et de Wallonie, tu parlais dans Moustique d’un « cimetière des éléphanteaux »…

Il est immense ! Et en même temps, il y en a pas mal là-dedans qui méritaient d’aller plus loin, de durer plus longtemps. Mais ça, c’est le vieux problème du complexe, du petit territoire… Qui est moins sensible chez les Flamands parce qu’ils sont moins double ou triple culture que nous. D’accord, les Wallons ont un penchant pour le rock, mais ils ont aussi un penchant pour la variété française. Il y a moins de perception de son identité propre, donc moins de soutien à la culture locale. Les Flamands sont beaucoup plus loin, mais la Flandre a conscience d’être une nation. J’ose le mot : c’est une nation. C’est une nation en devenir, exactement comme la Catalogne, comme l’Écosse… Entre parenthèses, on peut être nationaliste sans être de droite. Prenons les Irlandais, les Basques : il existe plein de combats nationalistes de gauche. Le nationalisme est un levier de l’émancipation. Et puis effectivement, curieusement, plus on va vers le nord et plus on a des nationalismes tirant vers le gris brun, et ça j’aime beaucoup moins, évidemment. Mais donc on a quand même chez eux une conscience culturelle qui fait qu’un groupe flamand, sur 6,5 millions d’habitants, peut vendre 70.000 disques et donc en vivre.

En Wallonie, ça tient du rêve ?

On a beau faire… Alors quand des musiciens disent : « C’est génial qu’on puisse passer chez toi, qu’est-ce qu’on aurait fait sans toi ? » Oui, mais c’est une goutte d’eau, peut-être une grosse goutte d’eau, mais pour un Romano Nervoso ou un Tropic Blues Band qui s’accrochent parce que ce sont des tiess’tus obstinés, qu’ils ont du courage et surtout, qu’ils ne laissent pas l’ego de l’un s’imposer aux autres, combien d’autres ont disparus corps et biens ?

Une satisfaction d’avoir eu quelqu’un en particulier au micro ?

Alice Cooper ! C’était un vieux rêve… En général, j’ai une affection particulière pour les musiciens du métal. Ce sont ces gens-là qui s’avèrent être les plus gais compagnons, humainement les plus intéressants, mais aussi intelligents, cultivés. J’ai très rarement été déçu. Un Dee Snider de Twisted Sister, les gens de Manowar, Maiden… Ces gens sont des shakespeariens, dans l’accent, c’est Oxford, on parle comme Christopher Lee, pas comme un voyou de l’East End. Ce sont vraiment des gens qui ont de la culture et une distinction, et puis après quand ils vont au charbon, ils font les guignols, ils se déguisent. C’est Halloween tous les jours ! Sinon, dans les grandes rencontres, il y a des gens dans tous les styles, qui sont vraiment devenus des complices au fil du temps, comme Tom Robinson l’Anglais, avec qui je suis toujours en contact Internet d’ailleurs, ou Andy Cairns de Therapy?

Et les moins impressionnants ?

Ceux qui m’ont le moins impressionné venaient souvent du secteur pop, ou en fait, de tous les secteurs de la musique qui dépendent énormément des modes. Tous ces groupes très jeunes arrivent au pinacle  parce que le NME les a mis en couverture, puis ne se rendent pas encore compte qu’ils vont redescendre du sommet aussi vite qu’ils y sont montés. Ce sont souvent les mêmes qui n’ont pas grand chose à dire. Et ce sont souvent les mêmes dont on dit dans les coulisses des concerts et des festivals – je parle des petites mains, des ingés son, des éclairagistes, de la madame du catering -, qu’ils sont imbuvables, méprisants ou dictatoriaux.

En gros, quand on arrive dans le champ des musiques plus extrêmes ou radicales, la proportion de gens intéressants est beaucoup, beaucoup plus importante…

C’est quand même un message que j’aimerais faire passer : oui, il y a des gens humainement passionnants dans la musique dite commerciale, mais il y a aussi beaucoup de clettes et de méchants. C’est valable aussi pour la chanson française, même si là aussi j’ai des bons potes et des gens avec qui je m’entends bien. Quand tu as l’occasion de côtoyer des gens comme Paul Personne ou Dominique A, ils sont passionnants, plein d’intensité…

Un regret ?

Jello Biafra ! Enfin, ce n’est pas une déception : j’aurais bien voulu le rencontrer mais à la limite pas en émission, pas sur antenne, parce que là chacun est dans son rôle, et le journaliste aussi. Je n’aurais pas pu poser les questions que je voulais parce que les questions que j’aurais envie de poser n’intéressent peut-être pas l’auditeur, et du coup, on est parti dans des débats idéologiques qui vont durer 3 heures. Mais un mec comme Jello Biafra… Comment peut-on être Jello Biafra à l’époque de Reagan ? Il faut quasiment avoir autant de couilles qu’un opposant russe aujourd’hui à Poutine, c’est dire qu’on risque quand même sa peau. Il a failli mourir, Jello Biafra, il s’est quand même fait tabasser par des skins, 6 mois à l’hôpital, et pas pour une bagarre de rue ! Pour des raisons idéologiques. Et comment fait-il justement, dans la matrice du capitalisme mondial, pour arriver à faire survivre un label indépendant dont le modèle économique est viable puisqu’il existe toujours ? Et ça fait quand même 30 ans que ce label existe contre vents et marées… J’adorerais passer une journée avec ce gars-là. Un peu comme j’ai eu l’occasion de passer une heure avec Henry Rollins : on n’a pas parlé de musique punk, on a parlé de poésie, de son boulot d’éditeur… Il ne voulait pas d’interview, et je lui ai dit : « Si on parle littérature ? » Et hop, il voulait bien ! Là de nouveau, je parle de gens très radicaux. Les gens radicaux sont plus intéressants en fait, dans la culture. Encore que, en politique… Je suis certain qu’un Mélenchon est plus passionnant et je préfèrerais passer une soirée avec lui qu’avec Hollande.

 

Didier Stiers
(Photo : Mathieu Golinvaux)

 

La Fête à Pompon, ce samedi 4 avril au Magasin 4, avec e.a. The K, The Experimental Tropic Blues Band, Romano Nervoso, Daniel Hélin, Odieu, La Muerte, BJ Scott, Les Slugs…

 

Didier Stiers

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