Le Gent Jazz dans l’avant-garde et le free

deJohnette

Le festival de jazz le plus riche de Belgique a débuté vendredi sa décade prodigieuse. Reportage.

keenroh

Au Gent Jazz, rien n’est jamais improvisé. Une organisation sans faille se cache derrière un apparent laisser-aller, encore davantage ressenti par le beau temps. On se promène sur le site comme si tout était baba-cool. Mais non, on le remarque en regardant plus attentivement : bars, restos, lieux de repos, croix-rouge (enfin : vlaamse kruis), magasin de disques, jusqu’aux places maintenant numérotées du grand chapiteau, tout est réglé comme du papier à musique. Ce grand chapiteau est encore plus grand. Il peut contenir 4.000 personnes, les VIP déménageant dans une nouvelle mezzanine au lieu d’encombrer le milieu de la salle. Une contenance qui rend cependant le public très clairsemé pendant les premières prestations de ce vendredi.
C’est Keenroh XL qui a débuté. Le groupe gagnant le concours de l’année précédente ouvre toujours le festival. Mais ici, le duo flamand Jan Daelman (flûte) – Thijs Troch (piano) s’est agrandi version XL, s’adjoignant sept musiciens supplémentaires, dont Teun Verbruggen à la batterie et Michel Massot à l’euphonium. Une musique sophistiquée, arrangée, quasi symphonique, avec ses moments de folie, ses instants de calme hypnotique, ses ostinatos lancinants. C’est une musique volcanique, avec ses éruptions, ses fumerolles, ses accalmies, ses coulées de lave. Maintenue par la basse de Laurens Smet et la batterie de Teun Verbruggen, toujours aussi inventif, avec ses gadgets dont un plat à salade en alu tout cabossé. Une musique puissante. Composée rien que par des Belges : Jozef Dumoulin, Kris Defoort, Bo van der Werf, Jan Daelman, Ben Sluijs. Avec une apothéose ironique qui ressemble à un final de comédie musicale.

Extraterrestre

kris davis

La pianiste canadienne Kris Davis, égérie de la scène d’avant-garde new-yorkaise, emmène son octet dans une musique assez semblable à celle de Keenroh XL et le groupe belge ne doit pas rougir de la comparaison. Les arrangements de l’artiste ne sont pas plus sophistiqués, ce qui change, c’est le son : Kris Davis a choisi un groupe de quatre clarinettes et clarinettes basses (dont notre compatriote Joachim Badenhorst) pour travailler avec un orgue, une guitare et la batterie effrénée de Tom Rainey. C’est donc souvent proche de l’église ou du rock. Mais aussi des nappes à la synthé des années 70-80. Sur un rythme de marche militaire posé par le piano, la batterie et les souffleurs, Joachim Badenhorst a réalisé un solo magnifique.

virelles

Sur la Garden Stage, reléguée plus loin du chapiteau que les années précédentes, dans un écrin de verdure très calme et très joli, c’est David Virelles qui officiait pour trois sets, en alternance avec la scène du chapiteau. Le pianiste cubain, qui a réalisé un super album début d’année, Mboko, est accompagné d’Eric McPherson à la batterie, de Romàn Diaz aux percussions et de Thomas Morgan à la contrebasse. Celui-ci, 34 ans, est comme un extraterrestre soudain arrivé sur terre. Il est dans les étoiles, dans celles qui sont dans sa tête. C’est un musicien hors pair, formidable, qui est le point focal de ce quartet. C’est lui qui tient le groupe homogène, qui joue la mélodie quand David Virelles batifole au piano. C’est lui qui imprime le rythme dans notre tête, pendant que McPherson et Diaz tissent une foisonnante toile de percussions. Son solo de contrebasse, à la fin du premier set, basé sur cinq notes, était d’une beauté surprenante.
David Virelles lui-même est d’une étonnante inventivité. Sur des rythmes afro-cubains, il expose des thèmes qui frisent l’incantation des musiques sacrées, touchent à la musique classique contemporaine, s’aventurent dans la liberté du jazz. Une musique sérieuse, aux couches souvent complexes, mais qui ne manque jamais de groove ni d’enthousiasme. Et qui s’emballe parfois dans l’aventure de notes improbables, cassant les mélodies, brisant les harmonies, emmenant le public vers de nouveaux horizons, de nouveaux paysages. On se laisse aller et on rêve en couleurs.

Made in Chicago

Jack De Johnette, ce fut le batteur de Miles Davis et de Keith Jarrett : 72 ans. Muhal Richard Abrams fut le créateur de l’Association for the Advancement of Creative Musicians et un des maîtres du free : 84 ans. Roscoe Mitchell fut le sax passionnant de l’Art Ensemble of Chicago : 74 ans. Larry Gray fut longtemps contrebassiste du Chicago Symphony Orchestra et a joué avec Joe Henderson, Wynton Marsalis, Jackie McLean : son âge ne figure pas ni dans wikipedia ni dans sa bio officielle, coquetterie ? Ensemble ils forment le quartet Made in Chicago. Ils sont beaux. Vieux mais beaux, les vétérans. Roscoe est en costume-cravate, John et Larry portent la veste, Muhal est en chemise à manches courtes.

deJohnette

On peut dire que leur prestation se résume à un seul morceau, qui dura plus de 50 minutes. Free Jazz version fin des années 60. Un grand arc musical, commençant dans des notes éparses, des longues plaintes, des balbutiements, des égrènements de notes pour s’amplifier petit à petit jusqu’à un long climax de chaos furieux pour redescendre petit à petit vers des motifs mélodiques courts, vers le murmure. Entretemps, on aura apprécié la qualité sonore de chacun des musiciens, des solos incroyables de Jack DeJohnette, des fulgurances de Muhal Abrams, la virtuosité de Roscoe Mitchell, la profondeur de Larry Gray.
J’en ai parlé avec les musiciens Ben Sluijs et Teun Verbruggen. Ils ont apprécié le voyage des Chicagolais. Ils ont embarqué avec eux et ça les a emportés. J’avoue que je suis resté sur le quai. J’aime quand le chaos s’installe dans une impro collective mais il faut qu’il se résolve dans une mélodie à laquelle tout le monde se rattache et cette résolution est alors un moment de bonheur. Je n’apprécie guère quand il n’y a pas de bouée à laquelle s’accrocher : ni mélodie, ni harmonie, ni même rythme. J’aime la liberté du jazz, mais pas son opacité. J’avais l’impression (fausse, peut-être) que chacun à un certain moment jouait pour soi, sans se soucier des autres, comme des gamins dans une école. Je n’ai pas pris ce train-là. La salle bien : elle a applaudi frénétiquement, quasi debout. Arrachant du quartet un autre morceau et encore un autre. Comme des appendices calmes à la tempête qui s’était déversée sur eux.

Le Gent Jazz se poursuit jusqu’au 18 juillet. www.gentjazz.com.

Jean-Claude Vantroyen


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