Asaf Avidan tente le romantisme réaliste

Frontstage - Asaf Avidan

Le singer-songwriter israélien était hier à Esperanzah!, pour clôturer l’édition 2015 du festival sur la scène Côté Jardin. Avec une « petite » interview à la clé…

Une voix étonnante (« J’ai d’abord cru que c’était une fille qui chantait », entendra-t-on même dans la salle de presse), un répertoire entre folk et blues sur lequel valse par instants l’ombre d’un Leonard Cohen, et puis un artiste qui, mine de rien, sait trousser quelques mélodies qui restent dans l’oreille, bref, bonne pioche de la part des programmateurs d’Esperanzah ! Quelques heures plus tôt, Asaf Avidan passait par la case (un peu) obligée des interviews. Direction les loges, aménagées tout en haut du site…

Porter un t-shirt à l’effigie du fast food préféré de Walter White, c’est un peu comme balader un bébé dans sa poussette ou avoir un chien sympa : ça facilite les contacts. Asaf Avidan et son manager ont manifestement vu Breaking bad, du coup l’interview commence sur un mode papotage à bâtons rompus… « Los Pollos Hermanos, ça pourrait aussi être un bon nom de groupe ? Mais tu as joué dans un groupe, auparavant ! » Asaf sourit : « C’était une sorte d’hybride entre le groupe et l’artiste solo. Ça s’appelait Asaf Avidan & The Mojos. Je composais tout seul, mais nous fonctionnions comme un groupe en tournée. Au bout du compte, la situation était confuse, ce qui nous a poussés à arrêter. Je crois que je suis trop égocentrique pour fonctionner dans un groupe. »

- C’est cool d’être Asaf Avidan aujourd’hui ?

Est-ce que ça l’est ? Je ne dirais vraiment pas ça. Je ne pense pas que ça ait été cool un jour, d’être Asaf Avidan !

- Que penses-tu d’un festival comme celui-ci ?

Que veux-tu dire ? De son programme un peu hippie ?

- Oui, de sa philosophie : il n’est pas question que de musique, ici…

Je pense que c’est beau. Et aussi que c’est un peu naïf, venant d’où je viens, un pays comme Israël, où tu as intérêt à voir le monde tel qu’il est, à le réaliser très tôt dans ta vie. Mais sans ces idéaux, nous serions une espèce perdue. Que des gens continuent à croire en ces idéaux est très important, très positif. Même quand on n’a pas d’espoir, la nécessité de croire en quelque chose, qu’il y a de l’espoir, c’est de l’espoir en soi…

- C’est difficile, d’écrire une bonne chanson à propos du monde tel qu’il est aujourd’hui ?

Oui, parce qu’il y en a tellement qui ont été écrites dans l’histoire de la pop. Enfin, de la musique enregistrée. Prends cette transition entre les sixties, les seventies, la génération flower power et celle des yuppies, des ordinateurs… Écrire là-dessus actuellement, sans cynisme, est très difficile. Je pense à un groupe comme Rage Against The Machine qui a fait ça fort bien dans les années 90, mais je ne suis pas certain de pouvoir en citer un d’aujourd’hui dont les textes ne me fassent pas sourire, ou en qui je peux vraiment croire. En même temps, nous appartenons à une génération trop éduquée : nous sommes au courant de tous les échecs, qu’il y a un cycle entre l’espoir et la fin de l’espoir, qu’après une évolution arrive toujours quelque chose de plus terrifiant à chaque fois… Nous avons vécu cela tellement souvent qu’il est difficile d’être honnête sans être cynique.

- Tu t’en sors comment ?

Mon idée n’est pas de parler de moments, ce ne sont jamais que des petites virgules sur une page de l’Histoire. J’essaie d’aller à la racine. Pourquoi ces choses continuent à se passer ? Pourquoi y a-t-il toujours une rébellion contre le pouvoir détourné par une minorité ? Pourquoi le racisme ? La peur ? Le conformisme ? Pourquoi ces idéaux qui ont démarré comme des bonnes causes ont été pervertis ? Pourquoi le socialisme est devenu le communisme et la dictature ? Pourquoi le capitalisme a-t-il commencé comme une libération de la structure des classes pour devenir cet outil de gouvernement aussi extrême ? Je me dis qu’il doit y avoir là-derrière une sorte de raison universelle inhérente à la biologie humaine. C’est ça qui m’intéresse : ces raisons universelles de la peur, de la haine, du besoin de se fondre dans un groupe, de mettre de l’ordre là où il y a du chaos, d’inventer avec notre imagination des dieux, des concepts en « isme », des nations… Pour surmonter le fait que nous sommes ici, que nous sommes mortels. C’est cette peur de la mortalité qui fait que nous nous agrippons bec et ongles à la moindre chose.

- C’est la peur de la mortalité qui a fait de toi un artiste ?

Pas uniquement, c’est un besoin d’ordre, de structure. C’est aussi ça, je pense, qui fait que les religions existent encore aujourd’hui. Pourquoi une telle part de l’humanité croit-elle en des entités imaginaires ? Certains diront : « Je ne suis pas croyant, c’est juste par tradition. » Mais cela revient au même : nous sommes à la recherche d’une structure. Je crois que les artistes sont capables d’appréhender l’existence, les émotions, les pensées, dans ce qu’elles ont de plus chaotique et de les restituer dans quelque chose de très structuré. Dans la musique occidentale, il y a les rythmiques en quatre temps, les rimes, les successions de couplets et de refrains… C’est notre travail d’artiste, me semble-t-il : créer une sorte de beauté esthétique, un ordre esthétique dans ce qui semble être un monde chaotique.

- Au risque d’arriver avec une question déjà posée 15.000 fois : comment se remet-on d’un hit ?

Je n’ai pas tellement l’impression d’avoir eu moi-même un hit : c’était un remix. C’est l’interprétation de ma chanson faite par quelqu’un d’autre qui a cartonné. Évidemment, c’est ma voix, mon texte, ma mélodie, mais comme je l’ai dit déjà, c’est une sorte de version frankensteinienne de quelque chose de très personnel. Pour le reste, je continue à faire ce que je fais depuis la première fois où j’ai pris ma guitare devant un public, c’est-à-dire être le plus honnête possible. Et si ce remix, ou n’importe quel passage en radio y contribue, enfin, pas tout et n’importe quoi quand même, mais s’il y a des choses qui y contribuent, je peux apprendre à l’accepter.

- « Apprendre » ?

Ce remix a été difficile à encaisser. Mon manager a vécu avec moi toutes les étapes par lesquelles je suis passé. J’ai une philosophie très claire par rapport à tout ce que je fais. Parfois, je prends ça peut-être trop au sérieux, ou je me prends trop au sérieux, mais j’ai appris à accepter le fait que je ne peux pas tout contrôler. C’est un cliché de le dire, mais quand tu sors quelque chose, ça ne t’appartient plus. Alors, le ressentir, ressentir cette perte de contrôle par rapport à des chansons très, très personnelles, sentir qu’elles deviennent quelque chose d’autre, c’est une sensation bizarre. Un peu comme quand on sent qu’on perd le contrôle de soi…

- Depuis, tu as quand même sorti deux albums !

Oui, et je crois que j’ai eu du succès avec ceux-ci… Mais je ne pense pas que mes chansons, telles qu’elles sont, ont le potentiel pour devenir des tubes comme ce remix. J’ai aussi admis, et ça m’a pris du temps, que je devrais avoir un autre hit, avec une de mes chansons, de sorte que beaucoup de gens puissent savoir qui je suis… Mais je dois choisir ! Réaliser que je ne suis pas un artiste pop, que je ne dois pas forcément essayer d’atteindre ce niveau de popularité. J’aimerais être populaire, mais je dois me rappeler que ce n’est pas le but. Alors oui, ce remix est venu bouleverser toute cette perception…

- Si tu ne deviens pas populaire, la réussite, ce serait quoi ?

Si je dois donner la réponse que je donne toujours sans trop y réfléchir, je dirais : continuer à faire la musique en laquelle je crois pour un bon bout de temps. Et si je dois y réfléchir…
Un long silence… Le manager suggère : « Un gros paquet de pognon ! » Rigolade…
Oui, avec de la cocaïne et des prostituées ! Je ne sais pas… Franchement, j’aime bien cette idée de longévité. Quand je vois Dylan ou Leonard Cohen, ces gens qui continuent même si ce n’est pas leur meilleure période, je me dis que c’est parce qu’ils en ont besoin. Il y a une sorte de beauté romantique là-dedans. Je ressens ça aussi, d’une certaine manière. Non pas que je me compare à eux, mais à 35 ans, j’ai réalisé que si un jour je ne voulais plus faire ce que je fais maintenant, au fond de moi, je saurai que je n’arrêterai pas. Parce que c’est addictif, parce que ça brûle à l’intérieur… Oui, oui, c’est très romantique, tout ça, mais il y a une partie de moi qui ne voudra pas lâcher !

Didier Stiers
(Photo : Pierre-Yves Thienpont)

En concert le 7 août au festival de Dranouter.

 

 

Didier Stiers

commenter par facebook

4 commentaires

répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>