L’Air Bach de Nicolas Godin

Godin

La moitié du duo versaillais Air sort son premier album solo, « Contrepoint », une interprétation à peine déguisée de Jean-Sébastien Bach

Pendant qu’Air se promenait entre Le Voyage dans la lune, avec Georges Méliès, et Music For Museum, aux Beaux-Arts de Lille, Nicolas Godin travaillait sur un projet fou : succéder à Glenn Gould dans Le clavier bien tempéré de Jean-Sébastien Bach. Le résultat ? Sa vision à lui d’une musique éternelle dont il est venu à Bruxelles nous parler.

« Contrepoint » est l’aboutissement d’un long travail…

Je suis dessus depuis 2007. Au départ, il y avait le plaisir de me perfectionner en tant que musicien. Je suis venu à la musique avec mes limites que j’ai comblées par mon imagination, par la création d’un univers qui permet de m’exprimer malgré tout. Après ça, il me fallait progresser. Je me suis mis à étudier le piano de manière intense. Il fallait que j’avance. Je n’allais pas rester comme ça, comme un con, toute ma vie. J’ai donc commencé très humblement le piano et je suis arrivé auClavier très tempéré de Bach. Ça m’a pris du temps. Mais je n’arrivais pas à le jouer comme je l’entendais. Le seul moyen de m’en sortir était de retourner en studio et de faire ce que je sais faire. Ce disque est l’aboutissement d’un long processus.

À aucun moment, vous n’avez voulu faire appel à Jean-Benoît, votre complice dans Air, pour vous aider…

Air qui joue Bach, cela aurait été assez génial mais lui était aussi parti sur son projet. On se voit toutes les semaines au studio pour discuter de trucs concernant Air. On ne parle que de ça. Je ne sais donc pas où en est son disque.

Un disque en solo, est-ce aussi une façon de s’offrir toutes les libertés ?

C’est le côté agréable. Je m’en suis rendu compte en le faisant. Pouvoir aller au bout de son idée sans devoir faire aucun compromis, c’est assez fantastique comme sensation. Dans Air, il y a forcément toujours des compromis. Ici, j’y ai pris goût. Ça devrait être naturel. On est vite prisonnier du succès. Maintenant que le marché du disque a évolué, on ne devrait plus, au moment d’être en studio, se poser la question de savoir si ça va marcher. Le disque ne représente plus un enjeu économique, donc ça devrait libérer les artistes.

Ça ne s’entend pas en radio en tout cas…

Non. C’est ce que je voulais faire avec ce disque : être libre complètement. Les radios, qui doivent avoir de l’audience pour vendre de la pub, sont encore dans un système économique. Alors que l’artiste aujourd’hui se retrouve dans la situation d’avant le disque, comme Wagner, Beethoven, Mozart, Bach… Ils ne vendaient pas de disques mais faisaient de la grande musique. On devrait revenir à ça…

À l’époque, il y avait un monarque qui jouait le rôle de mécène…

S’il y avait un côté positif à la royauté, c’était de tirer l’art vers le haut. Ce qu’on aime quand on visite un pays, c’est de voir ce qu’ont laissé les rois.

C’est un Versaillais qui parle, là…

Quelle est la raison d’aller en Bavière si ce n’est pour voir les châteaux de Louis II ? La royauté avait du bon quand même. Les cours européennes étaient attirées par l’excellence. En Belgique, vous avez un roi, c’est génial…

Ce n’est pas pour ça que la musique est meilleure. Ceci dit, avec Air, vous avez toujours réussi à vivre de votre art, à avoir du succès, à être reconnu internationalement, sans être pour autant diffusé en radio…

Oui, c’est la position la plus enviable. On a la notoriété sans la célébrité. C’est ça la liberté : on fait une musique intemporelle parce qu’on ne dépend de personne. On peut écouter n’importe quel album de Air, il reste frais.

Les années 70 du progrock ont vu de nombreux artistes rock s’intéresser au classique, sans toujours éviter le côté kitsch pompeux. Ce n’est pas le cas ici, dans « Contrepoint »…

J’ai toujours flirté avec ça. Le kitsch est un danger. C’est une ligne que je n’ai jamais franchie mais bien côtoyée. J’arrive à trouver le parfait équilibre. Moi, j’aime la sensualité dans la musique et le pompeux est l’anti-sensuel. Il faut du sexe dans la musique. Le pompeux est un tue-l’amour. Le morceau « Widerstehe Doch Der Sande » est une cantate de Bach du XVIIIe à laquelle ne je suis pas resté fidèle, sinon je tombais dans le kitsch à la Rondo Veneziano. Le seul moyen pour moi d’éviter ça était de casser la partition originale. Heureusement que j’avais Vincent Taurelle, le plus grand spécialiste de Bach de mon entourage. Il me fallait un connaisseur pour pouvoir recoller les bouts. Je dirais que 80 % du disque, c‘est lui et moi.

Air est arrivé au début d’un mouvement qu’on a appelé French Touch, auquel il a été d’autant plus facilement associé que de Versailles venait aussi un autre duo électronique : Daft Punk…

1995-1996, c’était the place to be. C’était génial. On écoutait des disques chez un copain, on gravait un acétate et le soir même, on allait le passer en boîte de nuit pour voir la réaction des gens. Il y avait une chouette instantanéité. Mais c’était générationnel. Maintenant, je suis vieux. À un moment, il faut arrêter de sortir tous les soirs, sinon tu deviens alcoolique ou drogué. Chaque époque a les artistes qu’elle mérite. Si les artistes ne sont pas à niveau, cela veut dire que l’époque n’est pas géniale.

Ce disque va-t-il vivre sur scène ?

Mon rêve serait de le jouer sur scène avec un grand orchestre. Mais ça se mérite. On va commencer petit à quatre. J’ai donné un concert à Rome et à Milan au mois de mai pour tester un peu. Je joue un peu de tous les instruments mais je me suis aperçu que l’instrument avec lequel je suis totalement en osmose, c’est la basse. Je n’ai pas ça avec le piano.

La musique classique, y êtes-vous arrivé, comme beaucoup, par le cinéma ?

Comme je n’ai pas de formation classique, tout ce que je connais à la base provient des compositeurs de musiques de film et des films eux-mêmes. Dans le cas de Kubrick, c’était les morceaux originaux : Strauss, Beethoven, Purcell, tout ça. Après, il y a Michel Legrand, Ennio Morricone, John Barry, John Williams, Nino Rota, Lalo Schifrin, Danny Elfman… Des gens qui ont beaucoup écouté Wagner, Beethoven… Mon disque peut se lire comme un hommage à Bach mais aussi un hommage à tous ces compositeurs à qui je dois tout. J’ai passé beaucoup de temps devant la télé quand j’étais gosse. Mes parents étaient assez tolérants. Je me prenais des baffes en permanence. Ces mecs sont ma plus grande influence.

Votre collaboration avec Sofia Coppola sur « The Virgin Suicides » et « Lost in Translation » vous a donc permis de réaliser un rêve, de vous donner accès à Hollywood…

On ne s’est pas rendu compte de ça du tout car on est assez naïfs en fait. On n’avait aucun calcul derrière ça. Et c’était d’autant moins Hollywood qu’on revenait de tournée et qu’on restait chez nous. Elle nous envoyait les VHS et on faisait la musique dans notre studio, comme toujours. On a fait ça spontanément. Ce n’est qu’après que ce sont devenus des films cultes. On était tous jeunes aussi : Sofia, nous, Beck, sa petite bande de Los Angeles. On n’avait pas l’impression de faire partie de Hollywood. C’était marrant…

Il y a eu moins de collaborations de ce type ces derniers temps…

Moi, j’aime faire les choses une seule fois en fait. On a fait de la musique de films avec Sofia. Pour la télé aussi. On a fait l’album avec Charlotte Gainsbourg. De la musique sur un film muet, c’est fait. Des remix… Ensuite, on a fait la musique pour le musée de Lille. Une fois fait, ça ne m’intéresse plus. Si demain, on me propose un truc que je n’ai jamais fait, je serai partant. Mais je ne sais pas ce que ce serait justement. Tout est possible.

Reste à composer la chanson pour l’Eurovision…

Un pote à moi l’a fait : Sébastien Tellier.

C’est vrai que vous avez tourné ensemble. Personne n’a oublié ce concert aux Halles de Schaerbeek un certain 11 septembre 2001…

Ah la vache, t’étais là ! Quelle folie, ce jour-là. On pensait qu’il n’y aurait personne. Tous nos musiciens américains paniquaient au téléphone. Sébastien, on se voit souvent. C’est vraiment le cercle rapproché de la petite bande à Paris. Les vétérans de la French Touch en fait.

PROPOS RECUEILLIS PAR THIERRY COLJON

Nicolas Godin sera en concert au Théâtre du Vaudeville à Bruxelles le 10 novembre.

Notre critique * * + l’écoute intégrale sur Deezer.


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