Les Innocents aux vies pleines

GetImageContentCA9A22KP

Le disque, premier en 15 ans, est finalement sorti. Jipé et Jean-Cri repartent en tournée. Ils seront au Bota à bureaux fermés ce 1er novembre.

Jipé et Jean-Cri décidaient il y a quinze ans de ne pas faire franchir aux Innocents le cap de l’an 2000. En 1987, avec le single «Jodie», le duo parisien entamait pourtant une belle aventure pop sur des textes en français hyper soignés. Quatre albums somptueux, mais le dernier ne plaît guère au public. Les deux leaders chanteurs auteurs et compositeurs jettent l’éponge et ne partent pas en tournée.

Jusqu’à ce jour de 2013 où ils décident d’enterrer la hache de guerre et de remonter sur scène, à deux, avec chacun sa voix et sa guitare acoustique. On les voit au BSF en 2013 et aux Francofolies de Montréal et de Spa en 2014. Le succès est au rendez-vous, mais ça ne les incite pas à se dépêcher pour terminer cet album tant attendu, celui des retrouvailles et d’un nouveau départ.

Et les revoici avec sous le bras ce juteux Mandarine, paru il y a quelques mois. Du pur jus d’Innocents. On en parle avec les deux intéressés.

Pour le précédent disque, chacun avait écrit séparément ses chansons. Une erreur que vous n’avez plus commise?

J.C. Ce n’était pas une erreur. Quand on réécoute l’album, on l’aime plutôt bien. Entre-temps, nos ego ont été soignés par tous nos projets individuels. Quitte à se retrouver, on voulait partir d’une page blanche. Les textes, Jipé s’y est plus collé sur cet album. J’en ai fait deux, trois.

Dans «Les philharmonies martiennes» qui ouvre le nouvel album, vous parlez de «Retrouver le geste frère»:

J.C. On l’a trouvé en fait car avant on était plus dans les individualités. Surtout sur le dernier album. Il ne s’agissait pas de renier l’autre, mais notre ego artistique avait plus besoin de s’affirmer.

Si ce quatrième album éponyme avait bien marché, vous ne vous seriez sans doute pas séparés. Le succès permet d’arrondir les angles, non?

J.C. Je ne sais pas car avant le disque, j’avais déjà envie de partir.

J.P. Lui avait un coup de fatigue et moi j’étais un peu orphelin de lui.

J.C. Il y avait la musique dans nos vies, mais à l’époque on était pères de famille d’enfants en bas âge, on voulait les voir grandir, avoir un peu de temps.

J.P. Je vivais à la campagne, lui en ville.

J.C. J’avais envie de voir autre chose, de me poser…

J.P. Et moi j’avais aussi besoin de creuser mon sillon sombre. Ce que j’ai pu faire avec ma carrière solo. J’avais envie de me sentir un peu artiste.

On vous voyait un peu comme les Souchon-Voulzy de la pop. Les circonstances ont-elles entamé cette amitié?

J.P. Non, il n’y avait pas d’amitié. Une complicité artistique, oui. On n’avait jamais pris le temps de creuser humainement. On ne partait pas en vacances ensemble en Bretagne. On avait fort à faire. Sans être amis, on passait beaucoup de temps ensemble. Il n’y avait pas de place pour autre chose et puis pas d’énergie. Quand on sortait de studio ou qu’on terminait une tournée, on n’avait pas envie de faire un barbecue ensemble.

J.C. Puis on était plus jeunes, tout en maladresse.

J.P. Lui, il m’impressionnait autant qu’il m’énervait.

Cette complicité retrouvée, on la sent bien sur scène aujourd’hui. Vous n’arrêtez pas de gentiment vous taquiner l’un l’autre…

J.P. On reste des garnements. C’est l’essence quand on fait ensemble de la musique pop.

Vous avez pris votre temps pour revenir sur scène, mais aussi réaliser ce nouvel album…

J.P. Notre temps et notre pied. On est conscients d’être privilégiés, 30 ans après. De pouvoir encore faire de la musique et payer le loyer avec ça. À notre âge, on ne va pas jouer les rebelles à trois balles, ou les blasés. C’est encore excitant pour nous de jouer de la guitare.

J.C. On aurait pu faire ce disque en une semaine. Mais il s’est avéré que nos exigences étaient encore là, intactes.

En réactivant les Innocents, vous vous mettiez la pression, tellement le souvenir parmi les fans est encore vivace…

J.P. On s’en est vite rendu compte sur scène. Il y a une espèce de magie dans ce qu’on propose, de ce qui est reçu, de ce qu’on échange… On ne peut pas galvauder ça. Moi qui suis un vrai snobinard de la musique, qui depuis mes 15 ans lisais la presse anglaise, allais à Londres acheter mes disques, j’ai vu trop de groupes se reformer en étant des mascarades de ce qu’ils avaient été. Ça joue aussi.

«Mandarine» est un vrai album des Innocents à tout point de vue… Pas du Jipé Nataf, pas du Jean-Cri Urbain…

J.P. C’est l’idée commune qu’on défend derrière tout ça.

Retrouver cet esprit, cette magie perdue…

J.P. Il n’y a pas trop de nostalgie, je pense, dans ce disque. C’est nous aujourd’hui. Comment on est complémentaires et maintenant amis.

J.C. On faisait cet album quasiment en même temps que cette tournée. On était dedans, dans cet univers. On était les Innocents.

J.P. T’y mets tout.

L’esprit de l’enfance aussi est très présent…

J.P. C’est le creuset universel dans lequel on va piocher pour faire une chanson: les émotions amoureuses, l’amitié, le rapport au monde, ce qui remonte de la mélancolie originelle… Pourquoi ça a été aussi fulgurant à l’époque de 100 mètres au paradis, c’est parce qu’on attend d’une chanson qu’elle appuie tous les deux sur le plexus au même endroit. On cherche ce frisson.

Cet album-ci aurait pu être fait il y a quinze ans…

J.C. Notre manière de travailler se rapproche de ce qu’on a pu faire ici à Bruxelles pour le premier album, oui. On a simplement ajouté des samples pour dire qu’on n’est pas si vieux que ça. Tout a été composé avec nos voix et deux guitares…

J.P. Les chansons qui nous irriguent sont intemporelles. On a beau se tenir au courant de l’actualité… On a évolué aussi. Avant Jean-Cri faisait les voix aiguës, maintenant il a davantage fait les graves. Il va plus écouter Chassol et de nouveaux trucs et moi j’écoute mes vieux Motown. Avant c’était plutôt l’inverse. Mais on se retrouve sur Richard Hawley ou les Fleet Foxes. Sans oublier Edwyn Collins ou R.E.M.

La pop en anglais est plus courante aujourd’hui en France…

J.P. La France est un pays de chapelles. Moi, snob, j’avais un problème avec la variété française. En faisant découvrir la musique à mes enfants, je me suis rendu compte que je me retrouvais plus dans Delpech et Dassin que dans Magma et Martin Circus. Je me suis adouci avec le temps.

J.C. La culture qui nous unit est aussi celle du format album, qui tend à disparaître.

J.P. Nos albums, on les a aussi conçus comme une compilation de singles, comme cela se faisait dans les sixties. On n’a donc pas de mal à surfer d’une époque à l’autre sur scène avec grand plaisir.

«Oublier Waterloo», comme beaucoup de Français…

J.P. C’est un Waterloo à triple sens pour moi. C’est le «Waterloo Sunset» des Kinks, c’est celui d’Abba et c’est un mot qui signifie la défaite. J’aurais pu dire Guadalajara ou Séville.

«Sherpa», qui est le sherpa de l’autre?

J.P. C’est comme «Les philharmonies martiennes» qui parle d’amitié, mais pas de nous. On va puiser dans nos vies qui sont bien pleines. On porte et on fait porter nos vies. Sans savoir de quel côté on est. On est toujours le sherpa de quelqu’un.

Et «Mandarine»?

J.P. C’est extrait de «Sherpa»: je fixe le soleil mandarine. La chanson est un peu Steely Dan. C’est un générique de fin, un peu. Le titre d’album arrive toujours à la fin. J’en ai suggéré 40…

J.C. Et celui-là, je l’aimais bien.

J.P. Mandarine, c’est rond. Ça a une forme, une saveur, une texture, une couleur, une odeur… c’est assez représentatif de notre musique qui est moins dans l’explicatif, plus dans le ressenti.

La tournée reprend mais toujours sans le groupe…

J.P. C’est un nouveau set mais toujours à nous deux. L’année prochaine, on verra si on reforme le groupe. En tant que vieux musicien, il y a quelque chose de pédagogique à jouer des morceaux que les gens ne connaissent que dans leur version radio. Revenir au squelette d’une chanson sans qu’elle perde son pouvoir d’évocation. C’est assez amusant pour nous. C’est un bel exercice qui nous maintient vivants.

D’autres projets?

J.C. Non, là on est pressés de partir en tournée, d’aller chercher le plaisir et d’en offrir. Après on verra… On va s’aménager des plages de silence…

J.P. On se laisse beaucoup de libertés. C’est très fluide et doux entre nous.

Les Innocents seront le 1er novembre à l’Orangerie du Botanique. Avec Bastien Lallemant en première partie. C’est sold-out. Et le 26 au Reflektor de Liège.

Album Mandarine (Sony Music).

Thierry Coljon


commenter par facebook

2 commentaires

répondre

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>