Trixie Whitley, peintre en mots

Whitley

Avec «Porta bohemica», un deuxième album, dans le genre rock teinté de soul et de blues, la Belgo-Américaine s’installe peu à peu dans notre paysage musical.

Le 30 novembre dernier, le concert que donnait à l’Ancienne Belgique la fille du défunt Chris Whitley saluait la réouverture de la salle, «lockdownée» quelques jours plus tôt par mesure de sécurité consécutive aux attentats de Paris. Sold out! Et rebelote le lendemain, jour où nous avons rejoint Trixie au catering, à quelques heures d’une prestation tout aussi intense. «Hier, le public était extrêmement chaleureux. Les gens me paraissaient très attentifs, mais aussi un peu sur leurs gardes. Avec la situation politique actuelle, je ressens une urgence à jouer, à être connectée au public. Après tout, la musique est l’un des arts les plus primitifs, qui rassemble mais peut aussi permettre de communiquer sans avoir besoin des mots.»

L’état du monde aujourd’hui pourrait vous inspirer de nouveaux textes?

Je me vois plutôt comme une humaniste, ou une humanitaire. Je ne suis pas tellement la politique, ça m’ennuie très vite. Mais je ne pense pas qu’on puisse résoudre les problèmes politiques tant qu’on n’a pas réfléchi dans un cadre macro-humanitaire. Alors oui, il y a des moments où j’aimerais vraiment faire de ma musique quelque chose de plus conséquent, qui puisse participer à certains changements qui doivent avoir lieu. Essentiellement comme une sorte d’outil de conscientisation, vous voyez? Mais quant à écrire dans ce sens, c’est quelque chose de très, très spécifique.

Comment définiriez-vous votre écriture?

Certains ont dit que c’était presque comme de la peinture avec des mots, plus que du storytelling. J’écris de façon tellement abstraite. Trop pour pouvoir traiter de sujets politiques. Mais peut-être qu’un jour, je trouverai un moyen de traduire mes pensées.

Vous croyez à l’impact de l’art?

Oui, vraiment! Il peut avoir une influence sur la culture, parfois presque autant que les politiciens. C’est l’un des aspects fascinants de ce que nous faisons, je trouve. Et j’espère pouvoir mûrir de sorte à évoluer dans ce sens. Mais là, parler de l’état du monde ne colle pas à ma manière d’écrire. Il faut être vraiment très, très clair quand on s’engage là-dedans. Je suis trop abstraite, ou surréaliste pour ça.

Avoir comme vous un pied aux Etats-Unis et l’autre sur le vieux continent est une situation intéressante, quand on est artiste?

C’est fascinant. Par exemple, si on parle de politique, les Américains sont comme des bébés, ils n’ont pas encore vécu ce que nous Européens avons vécu dans ce domaine. Ils ignorent tellement de choses à ce sujet… Et quand vous prenez les Européens, vous vous demandez comment nous sommes capables de répéter les mêmes erreurs! Pour moi, ça a beaucoup à voir avec la manière dont nous sommes élevés. Je crois que notre seul espoir, c’est une autre génération qui aurait été éduquée tout à fait différemment. Mais… Oui, c’est fascinant. Prenez les médias mainstream: aux Etats-Unis, ils aiment fonctionner sur la peur et l’ignorance des gens. Il y a des similitudes, en Europe. Quand on vit des deux côtés, on s’aperçoit aussi que, vu le passé, les gens sont moins optimistes en Europe qu’aux Etats-Unis où, là, on pourrait presque parler de naïveté. Mais c’est aussi libérateur, dans un sens.

Comment est né «Porta bohemica»?

C’est le pas suivant dans mon développement créatif. Je me suis beaucoup plus impliquée dans la production. Et je voulais qu’il soit le résultat d’une ouverture absolue. Au moment de commencer à travailler sur ce disque, j’avais lu deux interviews qui me sont restées, presque comme des principes philosophiques. D’une part, un entretien avec Marcel Duchamp, dans lequel il est question de désapprendre, désapprendre vos influences, votre passé, vous détacher de tout ça, et ne travailler que dans le présent. Je trouve cette manière de penser géniale. L’autre texte évoquait Martha Graham, cette danseuse et chorégraphe pionnière, discutant avec l’une de ses élèves, jamais contente. Elle lui a répondu: «Ce n’est pas à toi à juger si ton travail est bon ou non. La principale responsabilité que tu as à l’égard de ton talent, c’est de t’assurer que ton canal de créativité est totalement ouvert, et que tout puisse sortir.»

Didier Stiers

Concerts: le 29 avril à la Lotto Arena (Anvers) et le 1er juillet à Werchter.

Didier Stiers

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