Les news inutiles #55: The Honeymoon Killers

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L’album des Tueurs de la Lune de Miel/The Honeymoon Killers, diamant brut essentiel mais oublié du rock made in Belgium, ressort en vinyle. Et c’est tellement monumental qu’on en profite pour extraire de la fosse à purin les news inutiles, Tintin!

dEUS, Ghinzu, Soulwax, Balthazar, Black Box Revelation, Girls in Hawaii, Great Mountain Fire, BRNS, Das Pop, Zita Swoon? M’impressionne pô. Tame Impala, Foals, DIIV, Christine & The Queens, The Last Shadow Puppets? M’en tamponne! Savez ce qui m’impressionne? The Honeymoon Killers aka Les Tueurs de la Lune de Miel (ou le contraire). Ça, ça m’impressionne! Comme un beau chapeau!

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A l’heure de la ressortie vinyle de ce diamant brut, de cette perle enfouie, de ce monolithe noir du rock belge, nous avons rencontré Marc Hollander, le patriarche, cerveau d’Aksak Maboul, lieutenant des Tueurs deuxième mouture et patron du label Crammed, bref, l’homme sans qui la Belgique ne serait que morne plaine (comment ça, c’est le cas? Que non!), et Véronique Vincent, notre Nico à nous, pour refaire l’histoire qui les a emmenés de Bruxelles à Tokyo en passant par Paris, Londres, l’Haçienda de Manchester et Berlin. Parce qu’il va falloir le dire un jour, mais cet album des Tueurs de la Lune de Miel, sorti début 1982, est peut-être le meilleur de l’histoire du rock belge. Tout simplement.

Au départ, il y a cette rencontre improbable entre la frange arty intello de la capitale et celle des punks soiffards. Aksak Maboul et Les Tueurs de la Lune de Miel. Les premiers sont la créature mouvante de Marc Hollander et Vincent Kenis, un groupe avant-gardiste proto-electro-experimentalo-jazz-world-fusion-que-sais-je! Des fans de Zappa, Soft Machine et des chants bouddhistes tibétains. Pour résumer. Les seconds sont une sorte de René Binamé de l’époque, leur chef se nomme Yvon Vromman. Yvon aime picoler, dessiner et que ça bouge. Logiquement, ces lascars n’auraient jamais dû se croiser. Mais à Bruxelles, surtout à cette époque, fin des années 70, début 80, on finit toujours par se croiser. Où? Où il se doit.

« On se croisait dans les bistrots
, nous explique aujourd’hui Marc Hollander. L’histoire, c’est que j’avais envie de faire évoluer Aksak Maboul vers quelque chose de plus brut, avec une rythmique à la Captain Beefheart. J’ai donc demandé à trois des Tueurs de nous rejoindre. Dans le même temps, eux étaient aussi dans une phase de transition. Il avait engagé Véronique qui était déjà ma copine à l’époque et demandé à Vincent Kenis de les rejoindre. Si bien qu’on s’est tous retrouvés embarqués là-dedans, avec cette ambition de maintenir les deux groupes. Au départ, on jouait sous le nom d’Askak Maboul, on voulait enregistrer deux albums, un des Tueurs, l’autre d’Aksak Maboul, les deux avec Véronique. L’album des Tueurs est sorti en premier et a suscité de l’engouement ». Quand à celui d’Aksak Maboul, il verra le jour… En 2014.

A l’écoute de l’album aujourd’hui, on imagine un groupe en osmose, jammant, tant les titres sonnent libérés, instinctifs. En fait, à part pour « J4 » qui est effectivement venu d’une jam, tout a été pensé, composé, dirigé d’une main de fer par Yvon Vromman. « Il était clairement le chef des Tueurs, dit Véronique Vincent. C’étaient ses chansons, ses textes. Il était très précis dans ce qu’il voulait ».

Yvon Vromman, pochard céleste, figure oubliée du rock belge qui lui a pourtant offert ses plus belles heures, définitivement croûté en octobre 1989. Qui était-il? « C’était un type extrêmement drôle, très intelligent, il avait une présence scénique très forte, un bout-en-train, se remémore Véronique Vincent. Mais il était aussi un peu chiant. Pas toujours gérable. Il fallait le sortir du lit. Il vivait intensément… » Punk? « Pas vraiment, mais un vrai Bruxellois dans l’exagération totale ». « Et il brûlait la chandelle par tous les bouts », ajoute Hollander.

C’est aussi cette dualité, voire cette confrontation entre Véronique et Yvon, entre la Belle et la Bête, qui semble avoir été le moteur des Tueurs deuxième mouture et donne au disque son unicité. « J’étais plutôt le contraire de lui, c’est vrai, continue Véronique. Par exemple la chanson « J4 » où je lui lance un tas d’injures, il l’a écrit exprès pour m’ennuyer, parce qu’il pensait que je serais incapable de la chanter. Par défi, je l’ai fait. Des frictions, il n’y en avait pas au début, mais à la fin, ça devenait plus difficile ». Hollander: « Et puis, avec moi qui étais la maison de disques, et un peu le manager aussi par défaut, qui essayais d’emmener le truc vers quelque chose de plus haut, Yvon se sentait un peu dépossédé de son truc ».

Dans une interview donnée à Philippe Cornet en 1985, Yvon Vromman donnait son avis sur le rock belge: « Pardon? Bon, je ne crois pas qu’esthétiquement, il y ait un rock belge. Indochine m’a piqué l’idée de la chanson sur Bob Morane (quel rapport? – ndlr). Les Tueurs, c’est belge dans la mesure où on vit en Belgique où beaucoup d’influences se mélangent. Le plus spécifique dans le rock belge, c’est qu’il n’y a pas de spécificité. L’étiquette rock, je n’y tiens pas tellement, moi, je veux faire de la chanson mais avec une autre musique. Le prochain album sera plus chanson mais on pourra taper du pied ». Il ne sortira jamais.

Pour l’heure, début 1982, l’album des Tueurs de la Lune de Miel, sous-titré The Honeymoon Killers (« On était un peu rusé, on avait la volonté de jouer dans les pays non francophones. Donc on a mis les deux ») suscite l’engouement partout en Europe: « D’abord le single « Nationale 4 » (reprise de Charles Trenet – ndlr) a décollé en Belgique et en France. Avec Crammed, dès le départ, on a cherché à trouver des plans à l’étranger. On avait organisé un mini-festival à la Maison Wallonie-Bruxelles à Paris en invitant les journalistes et photographes européens. Il y avait deux groupes dont ils avaient entendu parler, nous et Allez Allez. Et ils sont venus. Notamment Ian Penman du NME qui a écrit une très bonne critique du disque et Anton Corbijn. C’est juste après ce concert qu’il a pris la photo qui deviendra la couverture du NME ».

Frontstage-NME

The Honeymoon Killers deviennent ainsi le groupe hype de 1982 outre-Manche. Et tourne partout, en France, en Angleterre et encore plus en Allemagne où le disque marche très bien: « On y est distribué par une grosse boîte, racontait Yvon en 1985. C’est vrai que c’est là que ça marche le mieux. Au Japon aussi, mais comme ils étaient déjà alliés en 40, je ne vois pas pourquoi çà changerait maintenant ». Le groupe fera une tournée de cinq, six dates au Japon. On est passé récemment par Tokyo, on y a trouvé le LP original ainsi que pas mal de disques du catalogue Crammed, Crépuscule et autres labels belges de l’époque. Pour la petite histoire. Au final, le disque se vendra à 30.000 exemplaires. « Ce n’est pas énorme, temperre Marc Hollander. Disons qu’on était la curiosité du moment ».

Les Etats-Unis? « Il y avait un petit intérêt, notamment pour « Histoire à suivre ». Ils avaient une scène à l’époque, la D.O.R. pour Dance Oriented Rock, dans laquelle ils nous avaient inclus. On nous avait donc demandé de faire quelques titres en anglais, mais vu que ce n’était pas trop la politique de la maison, on a inventé les chansons sous-titrées… On n’a joué à New York qu’en 1986, avec Aksak Maboul ». Les Tueurs ne sont déjà plus. Yvon Vromman les avait certes repris en mains, il sera surtout occupé, durant ses dernières années, à peindre, gagnant sa vie en tant que joueur de poker et terminant les nuits dans les bars de la capitale. Jusqu’à cette dernière sortie de route en 1989.

Reste cet album qu’on se doit de redécouvrir. Car il est notre héritage. The Guardian ne disait pas autre chose en compilant le meilleur de la musique belge il y a quatre ans: « La scène rock belge a toujours eu plus à offrir que de pâles copies du rock américains dans le genre de dEUS et K’s Choice. Et il n’y a pas de meilleur exemple à donner que The Honeymoon Killers ».

DIDIER ZACHARIE

> Cerise sur le gâteau, suite au bon accueil d’ Ex Futur Album, le disque seppuku d’Aksak Maboul avec Véronique Vincent enregistré en 1984 et sorti trente ans plus tard, le groupe a repris la scène. Il sera sur celle du Beurschouwburg à Bruxelles ce vendredi 1er avril à 22h. Entrée gratuite.

> Réédition vinyle de l’album des Tueurs de la Lune de Miel/The Honeymoon Killers chez Crammed.

Journaliste lesoir.be

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