Du triste, du sublime, et puis la danse

Frontstage - Bachar

Depuis ce samedi soir aux Nuits Bota, on le sait : Bachar Mar-Khalifé compte parmi ces artistes dont les concerts offrent des instants assez uniques.

Une batterie et des amplis attendent, discrètement éclairés. Lui est seul au grand piano, tout de noir vêtu, immobile au-dessus du clavier. Les premières notes sont méditatives, spirituelles, s’égrènent dans le silence qui s’est fait très vite. Au fil de cette composition pleine de mélancolie, le chant gagne pourtant en intensité, se charge de drame pour se transformer en cri, et puis se ré-apaiser. Quelques minutes viennent de passer, et l’on effleure déjà l’âme de ce concert où le doux et le triste, mais aussi la fête et le rêve n’auront de cesse de se mêler.

Mais Bachar Mar-Khalifé ne se produit plus en solo. Avec lui jouent désormais Dogan Poyraz (percus) et Jérôme Arrighi (basse). « Madonna »… et le rythme s’installe progressivement, la mélopée se transforme en danse. Le piano classique se marie aux accents orientaux du petit synthé (oui, Bachar joue pour certains morceaux des deux en même temps), l’Occident se mélange aux chants traditionnels et inversement, avec une touche d’audace, de fantaisie, subtilement.

« Merci pour votre présence. Vous aussi vous avez passé la douane, demande-t-il, faisant allusion aux contrôles à l’entrée du Bota. Nous sommes tous au même niveau. C’est un peu… bizarre. » C’est sur le ton de l’humour, mais aussi avec recherche et inventivité, en osant, qu’il rompt avec les carcans de la musique dite « sérieuse », cet artiste passé par le Conservatoire de Paris. Bachar Mar-Khalifé est issu d’une famille de musiciens : Marcel, son père, est un virtuose de l’oud, et Rami, son frère, a lancé un projet électro/techno/piano baptisé Aufgang. A l’époque, tous ont quitté le Liban pour s’installer en France : Bachar avait alors 6 ans…

C’est donc aussi un peu l’univers de son enfance qu’il chante. Des bribes de berceuses repêchées au fond de ses souvenirs, qui se glissent dans ces longs passages instrumentaux, à la charge émotionnelle d’une intensité rare. S’adresse-t-il au Très Haut, celui dont le récent troisième album, Ya balad, s’ouvre sur « Kyrie eleison » ? Oui, mais comme ceci : « Oh Seigneur, prends pitié. Accorde-moi cette chanson, épargne-moi et… laisse-nous tranquille ! » Clin d’œil à Pierre Desproges…

C’est que Ya balad a été interdit d’entrée au Liban. En cause, justement, ce « Kyrie eleison » sublime mais contenant, ont jugé les censeurs, « des passages offensant la grandeur divine ». Bachar a pourtant été le chanter à Beyrouth, malgré « l’affaire », à propos de laquelle il dit sur sa page Facebook : « Au moment où j’écris ces lignes, je suis dans le train de retour d’un concert en Suisse où j’ai joué dans un temple en solo, sous la croix. Je me suis dit quelle belle ironie du sort de me retrouver là le lendemain où l’affaire a été rendue publique. Était-ce là une chance que m’offrait Dieu pour me repentir ? Bien sûr que j’ai chanté « Kyrie Eleison », et plus fort que jamais, comme je l’ai chanté à Beyrouth et comme je la chanterai partout où je voudrai crier un ras-le-bol des institutions politiques ou religieuses qui veulent régir nos vies comme on vivait au Moyen Âge, crier mon humanité face aux appareils de répression des esprits, face à la pauvreté intellectuelle imposée par un modèle de société où l’argent est la référence unique. Crier aussi mon être, le refus de me soumettre, à qui que ce soit ou à quoi que ce soit. Je doute, je cherche, je questionne, je chante, je capitule, non je ne capitule pas, j’abandonne, je continue, je chante, j’aime, je bois, je danse, je me trompe, je vis. »

De l’amour, de l’ivresse, du déhanché, bref, oui, de la vie, il y a de la vie dans ce que distille ce soir le trio. Le bassiste se penche sur une boîte d’effets qui donnent une texture plus électro à certains titres. Sur « Leila », autre chanson à filer des frissons, la batterie gronde puis éclate, comme l’orage. Plus tard, un reggae/dub irrésistible (« Balcoon ») s’invite à la fête. Le final l’est tout autant, avec ce « Lemon » dansant au point que dans le Grand Salon, plus personne n’est assis. Un « Lemon » refait en version courte après les salutations d’usage et une petite larme : Bachar est ému par l’accueil qui lui a été réservé ce soir. Faudra qu’on lui dise un jour tout le bien qu’il vient de nous faire !

Didier Stiers

A la Fête de la Musique, le 19 juin à 15h, scène du Parc du Cinquantenaire, Bruxelles.  

Didier Stiers

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