Primavera Sound 2016: le recap

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Résumé du week-end Primavera avec Radiohead, PJ Harvey, Sigur Ros, Moderat, Thee Oh Sees et bien d’autres…

Ne croyez pas tout ce qu’on lit dans la presse belge. Le meilleur festival du monde est catalan: le Primavera Sound. Pour le cadre, pour le soleil du Sud et pour l’affiche incomparable. Il y avait Radiohead, il y avait Thee Oh Sees, il y avait Moderat, Sigur Ros, The Last Shadow Puppets, Tame Impala, Air et Kamasi Washington. Mais les grands vainqueurs du week-end furent une déesse-reine et des soleils à double voyelle.

Quelques maigres changements cette année: une scène à réservation, une navette pour traverser les XXX kilomètres qui s’étendent entre les scènes (souvent les plus intéressantes) et un nouvel îlot de paix électronique sur herbe situé à quelques kilomètres de l’océan de béton qu’est le Parc du Forùm, théâtre du week-end posé en bord de mer, au bout de l’Avinguda Diagonal qui traverse Barcelone.

Revue des troupes dans l’ordre chronologique.

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MERCREDI 1er JUIN: TEATRO APPOLO

En prélude au festival proprement dit, une soirée était organisée au Théâtre Appolo, sorte d’AB très chic qui sert aussi de club situé à quelques pas de la vieille ville. A l’affiche, Suuns. Et première claque du festival. On les avait pourtant vus trois jours auparavant au Bota, on a tendu l’autre joue. Et s’en est collée une bien rouge écarlate. Guitares stridentes, énormes infrabasses, nouvel album incroyable et live tout en style et en sueurs. L’affaire commence bien. Et le mot d’ordre est donné pour les jours à venir: Resist!

JEUDI 2 JUIN: PARC DEL FORUM

SUUNS, scène Primavera

Au départ, l’idée, c’était d’aller voir Air sur la grande scène H&M (comme dans H&M, oui. Les temps sont durs, savez…). Et on y est allé. On a même failli rester. Mais la souffrance a ses limites. Comprenez, Air, c’était bien il y a quinze ans. Depuis, le monde a changé, la mode a changé, la drogue a changé, même les hommes et les femmes ont changé. Et vous savez ce qui a le plus changé? Le son. Or, là, la paire de Versailles nous ressasse EXACTEMENT les mêmes gimmicks d’ascenseur qui étaient à l’époque, soit dit en passant, déjà kitschs – mais c’était aussi ce qui leur donnait leur charme. Aujourd’hui, ce dernier est rompu. On entre résistance…

« Resist! » C’est le son qui résonne quand on arrive à l’autre bout du monde. « BOM-Bom-BOM-Bom-Bom Resist! » Et déjà, on comprend que ça va être encore meilleur que la veille. Le son semble encore plus ample, mélange les genres, est à la fois sale et clair comme l’eau de jouvence. La setlist est plus ou moins identique, pourtant la performance diffère. C’est la découverte: Suuns est désormais capable de soulever les foules en plein air à une heure décente. L’air de rien, le quatuor montréalais est en train de devenir le Velvet Underground de sa décennie. Il est en tout cas celui de l’année. Guitares et infrabasses sont sur le même pied d’égalité, reliés par le chef d’orchestre: le batteur qui mène la danse techno-païenne. De l’électro dure et du rock étouffant en un seul groupe. Ou le contraire. On ne sait plus. Tout ce qu’on sait, c’est qu’en 2016, c’est ça qu’on veut!

FLOATING POINTS, scène Ray-Ban
C’est la meilleure scène du festival. En forme de théâtre grec éclairé, l’endroit offre un confort d’écoute et de vision dignes des grandes heures de Sophocle. Et c’est une bonne chose pour apprécier à leur juste valeur les montées jazz cosmiques du Mancunien Sam Shepherd, neuroscientifique à son temps perdu. Si le personnage est un électronicien reconnu, son groupe vient du jazz. Le concert sera donc moins électronique que joué, et avec une perfection digne des grands anciens. C’est d’ailleurs à la période électrique de Miles Davis qu’il a emprunté ses nappes célestes qui prennent le temps de monter, parfois un peu trop d’ailleurs, mais une fois arrivée à bonne hauteur, c’est un festival pour les sens. Un concert ambitieux dans le cadre d’un festival, exigeant, mais loin d’être opaque. Un concert assez parfait dans sa maîtrise, à vrai dire. Ce sera une des gageures durant ces trois jours: ambitieux. Un joli mot.

THEE OH SEES, scène Primavera

Il fallait choisir entre Thee Oh Sees et LCD SoundSystem. Entre Liège et Namur, quoi. Pour la distance. Con comme on est, on n’a pas choisi. Mais au fond, on savait. Une règle d’or: quand Thee Oh Sees joue, va voir Thee Oh Sees. On y est allé, on a vu, on a été vaincu. Les pieds défoncés, la chemise déchirée, les dents brisées! Thee Oh Sees est le meilleur groupe rock live du monde. En fait, c’est réducteur. En 2016, ce qu’il reste du rock des pionniers, c’est Thee Oh Sees. C’est aussi simple que cela. Et c’est énorme! De quoi terminer comme il se doit cette première soirée du Primavera.

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VENDREDI 3 JUIN, PARC DU FORUM

RADIOHEAD, scène Heineken
La question qui se posait vendredi était la suivante: « Quand est-ce que joue Suuns aujourd’hui? » Sauf qu’il semblerait y avoir d’autres plans. La moitié de la population mondiale semble avoir rappliqué sur la Heineken stage au bout du site. Il est question d’un groupe d’obscurs Anglais qui s’apprête à monter sur scène et jouer son tube phénoménal intitulé « Crêpe ».

Bon, trêve de plaisanterie (« Crêpe » était une plaisanterie, oui, dans tous les sens du terme: ne croyez-pas ce que la presse raconte – bis -), Radiohead débarquaient à Barcelone ce week-end et ils ont accaparé la journée. Un set de deux heures, du même type qu’en salle, donc. Aucun doute, cette édition du Primavera était présidée par le quintette d’Oxford. Et qu’en fût-il?

La première demi-heure est en tout point identique à celle d’Amsterdam. Questions sur le son au premier morceau. Silence complet durant « Daydreaming », la magie opère. Puis, le groupe enchaîne sur les trois titres suivants du dernier A Moon Shaped Pool qui, s’ils sont des plus réussis laissent un sentiment dubitatif. Car la sauce ne monte pas, au contraire, elle a tendance à redescendre, d’autant que le son n’est VRAIMENT pas à la hauteur. Le groupe paraît lointain (il l’est), les écrans sont sous-exploités ou du moins, ne laissent pas apercevoir grand chose de concret. En gros, on n’entend rien, on ne ressent rien. Et puis la setlist change.

« The National Anthem », « Talk Show Host », « No Suprises », « Pyramid Song »… Mouais. On aurait aimé être bien assis à Flagey. Disons les choses ainsi: c’est beau, ça fait plaisir, c’est superbement joué, mais c’est pas l’endroit. Et que le monde le veuille où non, Radiohead n’est pas assez génial pour nous imposer l’intimisme dans un parc industriel devant 60.000 personnes. Surtout qu’on N’ENTEND RIEN/NE VOIT RIEN!

« Everything In Its Right Place ». Ah! Enfin quelque chose! Ça monte. « Idioteque ». Voilà! « Bodysnatchers », parfait même si moins énergique qu’à Amsterdam. « Street Spirit » et la magie est de retour. Les arpèges sont cristallins. L’apesanteur, enfin! C’est splendide. Et puis, c’est le rappel. Si Radiohead avait joué un set de festival d’une heure et demie, on en serait resté là, et bien sur notre faim! Mais au rappel, les choses passent vraiment à la vitesse supérieure.

Déjà avec « Bloom », dont tout le monde semble se foutre, mais qui s’avère être un des tout grands moments de cette tournée. Titre d’ouverture de The King Of Limbs, « Bloom » se dévoile aujourd’hui seulement dans une version live hallucinante, entre jazz, electronica et montée néo-psyché. C’est une claque au milieu du tarin qui laisse la trace des doigts. Là-dessus, ils enchaînent. « Paranoid Android »… Ils ont joué « Paranoid Android ». Et c’est CA qu’on VEUT! Pas « Crêpe » ni « Karma Coma Police d’Etat ». On veut « Paranoid Android », on l’a et Radiohead est de nouveau le meilleur groupe que la Terre ait jamais créé!

Et puis, vous connaissez la suite. Ils ont joué « Crêpe ». Ont d’abord fait mine de pas la jouer, taquinant le public avec « leur manque de goût ». Ils ont même prétendu quitter la scène pour une telle requête (croit-on avoir retenu du peu que laissaient entrevoir les écrans géants). Et puis, ils l’ont faite. « Crêpe ». Et alors, là… C’est la première fois qu’on entend Radiohead jouer ce titre. Et on comprend pourquoi ils l’ont viré de leur setlist dès 1997. En fait, on n’avait jamais réalisé à quel point Radiohead jouait AUSSI dans la même catégorie que Jon Bon Jovi. Fallait vivre le truc. 60.000 personnes chantant avec Thomas « Je suis une crêpe », puis tentant de le suivre alors qu’il ne sait lui-même pas ce qu’il fait là (et nous, donc! Et nous!) et puis encore plus haut, plus haut, plus haut dans les aigus, Josianne! Lâche tout c’que t’as, ma cochonne! Et elle y va la Josianne! D’abord intimidée, puis, portée par les siens, elle y va, ils y vont tous, la montée dans les aigus à fond les taquets, les yeux fermés les bras en l’air et le smartphone qui filme et cela, chers tous, cette scène, cette chanson qu’ils appellent émotion, qu’ils appellent éternelle, ce moment de la « Crêpe » jouée à Barcelone en cette douce soirée estivale du 2 juin 2016 est le moment LE PLUS FLIPPANT qu’on ait vécu depuis la vision de « L’Exorciste » une après-midi pluvieuse de 1995 sur Club RTL. Ah les salauds, ils m’ont épuisé!

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KIASMOS, scène Primavera
Elle est bien, cette scène Primavera. Déjà, c’est la première quand on arrive. Ensuite, elle est à taille humaine. Enfin, les concerts y sont toujours bons. Comme celui de Kiasmos, duo islando-féringien proposant une musique électronique stylée et apaisante. Sans oublier les beats. Et une autre chose de bien avec la scène Primavera, c’est qu’on entend les beats. C’est le milieu de la nuit, l’atmosphère est douce et on se sent transporté sur un îlot de glace qui tient chaud. Après les fortes émotions décrites ci-dessus, Kiasmos, c’est de l’amour en son. Bonne nuit, les petits…

SAMEDI 3 JUIN, PARC DU FORUM

PJ HARVEY, scène Heineken

Au troisième jour, on n’y croit plus trop. Le marathon se fait salement sentir. Brian Wilson a beau dépoussiérer les vieux tubes des Beach Boys, les « good vibrations » sont balayées par Bradford Cox de Deerhunter qui s’est transformé en crooner américain/beauf de base qui jacte entre les morceaux pour dire à quel point il a bon d’être ici et que le Primavera est le meilleur festival du monde dans le meilleur pays du monde avec le meilleur soleil du monde et… Monsieur, vous avez pris de la drogue?

C’est donc avec des pieds de plombs que le peuple marche vers la suite de sa vie. Laquelle, il ne le sait pas encore, lui apportera foi et compréhension. En face de lui, bientôt, le peuple voit apparaître une fanfare. Dix personnes (parmi lesquelles le fidèle John Parish, l’ancien Bad Seeds Mick Harvey et l’ancien batteur français de Venus, Jean-Marc Butty) qui jouent des trompettes et tambours. Alors, au centre, elle apparaît. Et la vie ne sera plus jamais comme avant.

On ne misait pas un kopeck sur ce concert de PJ Harvey, on n’en espérait rien. L’album? A peine écouté. Plus vraiment notre truc. On s’attendait à un concert arty, « exigeant », encore un, au troisième jour, sur la grande scène… Le genre de concert durant lequel seul le maudit poète sait de quoi il en retourne et il vous en veut de ne pas le comprendre. On avait oublié une chose. PJ Harvey n’est pas une poétesse. C’est une déesse.

Le concert fut arty, oui. « Exigeant ». Quasi essentiellement basé sur les trois derniers albums de la Dame. Mais Polly a réussi ce que Floating Points et Radiohead n’ont fait qu’effleurer: imposer l’Art majeur dans un festival international de grande envergure. Et avec une classe! Une telle aisance! Une telle présence! PJ Harvey, c’est Khaleesi, la mère des dragons. Une déesse-reine. D’autant qu’à 46 ans, elle est belle à tomber. Une seule image d’elle sur l’écran vous laisse bouche bée, des étoiles dans les yeux. C’est une chose inexplicable, ce qui s’est passé ce soir-là, un moment d’une majesté rare, précieuse. Ou un retour aux sources: du rock, du blues, de la musique, de l’humanité. Une parole du divin.

Retentit alors « Down By The Water » et les flots s’ouvrent devant nous. « To Bring You My Love » (et elle en a apporté de l’amour!) se termine dans un chuchotement. Tout est calme dans le monde. Elle a ensuite ouvert les yeux. Regardé le public. Et puis, avant de partir, a souri. Alors, le soleil s’est couché.

SIGUR ROS, scène H&M

Après quoi, tout a été plus simple. Sigur Ros, tiens, d’autres revenants qu’on avait finit par oublier, se sont lancés dans un best of salvateur rehaussé d’un visuel particulièrement élaboré et qui n’a pas manqué de faire son petit effet escompté: nous transporter. Et on s’est alors souvenu de la première fois qu’on a entendu cette musique venue d’ailleurs, venue du froid. C’était à la rentrée 2000, Ágætis byrjun venait de sortir chez nous et il semblait que cette musique était la plus belle jamais créée par l’homme. Là, c’était pareil. On ne sait même pas combien de temps à duré le concert, ni ce qui fut joué ou oublié, on était loin… Loin… Là-bas, près des fjörds et des volcans, tout près de la Lune…

MODERAT, scène Heineken

Et au troisième jour, il y eut enfin du son sur la grande scène. Comprendre des beats, des infrabasses, du son qui frappe et caresse dans un même mouvement. Déçu qu’on était par le concert au Cirque Royal en avril dernier, ainsi que par son troisième album, le trio allemand a remis les pendules à l’heure. Dernier gros concert de cette édition 2016 du Primavera, Moderat a fait le boulot. Et bien plus encore. Setlist recentrée, énergique, performance aussi subtile que bourrine, c’était le concert qu’on avait espéré à Bruxelles et parfait pour terminer ce festival. Et Moderat de prouver qu’il n’a pas rempli le Cirque Royal en 30 minutes pour rien. Le concert de Forest National à la rentrée ne sera pas à manquer.

Sur ce, le corps se mit à parler. D’abord de bonheur et d’euphorie. Ensuite de douleur. Et le pèlerin de s’écrouler, blessé, fatigué, mais heureux comme un lycéen boutonneux qui découvre les dessous d’une grande dame. Car en faisant les comptes, on a eu bien bon.

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DIDIER ZACHARIE
Photos: les copains

Journaliste lesoir.be

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