Tanya Tagaq, l’Exorciste

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Une chanteuse de gorge inuite. Quelque chose comme une Björk punk au noir qui jouerait le prêtre ET l’enfant dans un Exorciste réalisé par Alejandro Jodorowsky. C’était vendredi au Recyclart. C’était… monstrueux. On vous présente Tanya Tagaq.

Elle a une toute petite voix quand elle parle. Elle se présente, explique ce qui va suivre : une forme improvisée et expérimentale de ce qui s’avère être une tradition inuite, le throat singing. A l’origine, tandis que les hommes étaient partis chasser, les femmes s’adonnaient à un jeu chanté, à deux, l’une répondant à l’autre. Une voix douce et innocente, une voix de gorge venue des profondeurs. Tanya Tagaq, elle, fait les deux voix toute seule.

Accompagnée d’un batteur et d’un violoniste/présupposé aux machines, elle cherche d’abord l’ouverture. Durant, cinq, dix minutes, l’improvisation tâtonne, un peu brouillonne, et puis, les choses prennent forme, s’accélèrent, se tendent. La tension rappelle celle des concerts de Swans, ça monte, ça monte, la chanteuse finit par se dédoubler, les deux voix se parlent, chantent, hurlent. Tagaq, elle, est partie…

« Je ne sais pas comment expliquer, nous dit-elle quelques heures avant le concert, je commence à chanter et c’est comme si je devenais observatrice, comme si je me regardais ». Comme une chaman ? « Je ne dirais jamais cela. Devenir chaman est le processus d’une vie, on doit passer sept ou huit étapes cruciales et risquer la mort à chacune d’entre elles. On ne peut pas se dire médecin parce qu’on a fait deux points de suture ». On comprend néanmoins l’idée…

Tanya Tagaq est née le 5 mai 1975 à Ikaluktutiak au Nunavut, dans le grand nord canadien. « Un endroit isolé, sans route, la ville la plus proche est à 400 kilomètres et il faut y aller en avion. Petite, je mourais d’en sortir pour voir le monde. C’est aujourd’hui que je voyage beaucoup que je me rends compte à quel point c’est un endroit unique ». A 15 ans, elle déménage dans les territoires de Nord-Ouest avant de partir étudier les arts visuels au College of Art de la Nouvelle Ecosse. C’est là que, pour l’aider à surmonter son mal du pays, sa mère lui envoie des cassettes de chant guttural traditionnel. Qu’elle mélange avec son amour pour le rock et le metal pour créer sa version personnelle.

En 2004, elle collabore avec Björk pour l’album Medùlla (qui était centré sur les voix) et la tournée qui suit. Son premier album, Sinaa, paraît en 2005. Le deuxième sort trois ans plus tard sur le label Ipecac de Mike Patton, qui apparaît également sur le disque (Auk/Blood). En 2014, Animism (qui s’ouvre sur une reprise méconnaissable du « Caribou » des Pixies) remporte le Polaris Music Prize (équivalent canadien du Mercury Music Prize) devant Drake et Arcade Fire. Fin 2016 sortait Retribution, brûlot d’une rare intensité qui tourne autour de l’idée du viol et se termine sur le « Rape Me » de Nirvana.

« Animism avait pour sujet l’idée que Dieu était supposé avoir créé l’homme à son image, comme si nous étions des espèces supérieures au-dessus de toutes les autres, ce que nous ne sommes évidemment pas. Quant à Retribution, il parle en vérité du changement climatique, le viol de la Terre. C’est la même énergie avide et ignorante qui viole la Terre, la culture des peuples indigènes et les femmes. Mais je ne pars pas de concepts pour créer. On improvise, on suit la musique, on ne la fait pas, et c’est ensuite que le concept se dévoile ».

Pour l’heure, c’est un petit triomphe que le Recyclart offre à cette artiste pas comme les autres. Les organisateurs attendaient à peine cent personnes, près de quatre cents ont débarqué. Il paraîtrait même que l’ambassadeur du Canada s’est déplacé vers la gare de la Chapelle pour l’occasion. Intéressant quand on sait que les autorités canadiennes ont tout essayé pour éradiquer la culture inuite. Tanya Tagaq ne manque pas de le répéter : sa musique est politique.

« Parce qu’être vivant est quelque chose de politique. Etre une femme indigène est quelque chose de politique. Toutes les populations indigènes sont oppressées, fragilisées. Le Canada est un pays raciste. John Macdonald (un des pères fondateurs du pays – NDLR) a dit : ‘Il faut tuer l’indien dans l’homme’. C’est pourquoi le système scolaire résidentiel a été mis en place. Ils ont enlevé des enfants de force à leur famille, ils ne pouvaient plus parler leur langue, ils devaient se couper les cheveux… Ils ont vendu nos terres au plus offrant, ne nous laissant que les territoires les plus rugueux et les plus éloignés. Depuis très longtemps, il y a eu un processus de génocide à l’encontre des inuits et des autres populations indigènes. Cela fait partie des raisons pour lesquelles je fais ce que je fais : rendre les gens conscients que les autorités canadiennes ne prennent pas soin de nous. Nous voulons l’égalité des droits, nous voulons de l’eau potable. Ils ont voulu nous tuer et nous sommes toujours en vie. C’est quelque chose de politique ! ».

On ne sait trop combien de temps a duré le set, mais il a paru trop court. Intense, prenant, exigeant, impressionnant. Tanya Tagaq est une artiste pas comme les autres, originale dans tous les sens du terme, le genre dont on a besoin dans un paysage culturel de plus en plus lisse et aseptisé : « Heureusement, même dans ce monde, il y a toujours des gens ouverts, curieux, un peu fous qui s’intéressent à ce que je fais et me permettent de vivre de ma musique. C’est rassurant ».

DIDIER ZACHARIE

> Notre critique du disque “Retribution”

Journaliste lesoir.be

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