Isha, c’est ça !

Frontstage - Isha - Crédit Elie Carpe

Hop, un clip pour « Frigo américain », et le rappeur tourne la page de La vie augmente vol. 1. Place au Volume 2, aux concerts et à quelques éclairages encore…

Plus si nouveau venu que cela dans notre paysage rap – il œuvrait auparavant sous le pseudo de Psmaker -, le Bruxellois y apporte une touche très perso. Après La vie augmente, l’album commis moyennant un coup de pouce de JeanJass et Veence Hanao, il balade désormais en live son flow chaloupé et ses textes écrits à l’encre de l’honnêteté. Avec la même passion.

(Suite de l’interview parue dans le Mad du 18 mai)

 

Tu dis construire tes morceaux dans la tête d’abord… Concrètement, ça marche comment ?

Par exemple, j’en ai un que j’aimerais bien appeler « La folie est un don ». Là j’y pense, mais je sais que je vais l’écrire dans six mois ou un an. Je le construis dans ma tête, comme une fresque… Le morceau je l’ai, je connais la direction, je sais si je vais mettre une touche d’humour, si ça va n’être que de l’émotion. Et puis un jour, je me dis que ça y est, que c’est le moment. Parfois aussi quand je tombe sur « la » prod’, que ça matche, le déclic se fait et je l’écris.

Depuis deux ou trois ans, j’ai aussi un morceau que j’aimerais intituler « Dans le lit d’une femme blanche »… Je suis sorti avec des Africaines, des Arabes, des blanches, et je sais que ce sont des femmes qui écoutent, qui acceptent la sensibilité des hommes, la petite faille. Ce sont les seules chez qui tu peux te plaindre, tu peux pleurer. Tu sais qu’elles ne vont pas te juger, qu’elles vont à la limite être charmées, se dire : « Ah, il a un cœur ! » Chez d’autres femmes, tu vois… Même pour nos mères, voir un homme pleurer ou malheureux, c’est… différent. Ce morceau, c’est un peu comme un confessionnal, où tu expliques, tu sais que « toi, tu ne me jugeras pas ». Je l’ai dans la tête, il va sortir un jour, mais je ne sais pas quand. Les morceaux les plus intimes en tout cas sont construits comme ça, et il y en a deux ou trois sur l’album.

Et pour les productions, ça marche comment ?

Au niveau musical, je fais confiance au producteur. Je n’impose rien. Je veux vraiment que le mec qui compose dise « j’ai un truc pour toi » et me le donne. Et moi, je fais l’effort de m’adapter. Je dois vraiment avoir une confiance, voire une admiration pour le producteur, pour lui laisser tout cet espace-là. Par exemple, si un mec comme Veence m’amène une instru pour que je pose dessus, même si je ne la kiffe pas au premier abord, je vais quand même me forcer, parce que je fais confiance à sa vision. Si lui m’a entendu là-dessus, je dois le faire. « La vie augmente », le premier morceau, c’est ça en fait. Jamais je n’aurais pris une instru comme ça. Et si c’est un autre mec que Veence qui me l’amène, je n’écris pas dessus. Mais je sais que Veence a une bonne vision du rap belge, de moi, et de la musique en général.

Si j’en juge par le projet Niveau 4 ou quelques collaborations, les connexions avec la Flandre et les Flamands de Bruxelles, ça le fait, non ?

J’ai l’impression que ça commence. Avec des mecs comme Lefto qui arrivent à connecter un peu tout le monde. Et puis les esprits s’ouvrent. S’il y a même cinq ans, tu m’aurais dit que j’allais rapper avec un néerlandophone, franchement, je t’aurais répondu « ça n’a aucun sens ! » Aujourd’hui, pourquoi pas. Je ne sais pas ce qui se passe, mais la frontière entre la Flandre et la francophonie, on l’enjambe, maintenant ! Avant, même aller en Flandre, c’était une fois par an. Là, on y va, on sent qu’on est les bienvenus, on va à Gand on peut discuter avec des gens, c’est cool. Ça se détend. L’union fait la force !

L’heure est au « rap sale », disions-nous…

C’est clair que c’est ça qui fonctionne. Quand j’écris, ou quand on écoute les morceaux en studio, on sait exactement à quelle phrase les gens vont rigoler, lesquelles ils vont commenter. Et c’est toujours les phrases les plus hardcore. On a donc touché la cible. Après, pour parler de la société, c’est vrai que ça peut faire peur. Au final, ce n’était pas le cas avant, c’était moins hardcore, quand nous, on était petits !

C’était comment ?

« Brigitte femme de flic », c’était ça les morceaux hardcore de l’époque (ndlr : Ministère A.M.E.R.). Et c’était réaliste, alors qu’aujourd’hui, on est dans des trucs… En fait, on est le reflet de la société. Mais je l’avoue, ayant un enfant, ça peut faire peur. Se dire que les gens consomment ça, c’est comme… s’ils buvaient du sang !

L’avantage par rapport à l’enfant, c’est que tu « sais »…

Je sais, mais à la limite, je suis encore plus coupable parce que je sais ce que je fais. Sur le Net, j’ai lu le commentaire d’une petite qui disait « ma mère m’a interdit d’écouter ça mais j’aime trop. Même si j’ai que 12 ans. » Et c’est à propos de « 3h37 », tu vois ? « 3h37 du matin, je l’attendais, voilà ma biatch… » Et là, je me dis oh merde, une petite fille de 12 ans, qu’est-ce que je fais ? Je vois que les gens qui m’ajoutent, ce sont des jeunes, alors qu’aux concerts, ce sont les 16/22.

Faut-il changer de discours ?

Est-ce que je dois lisser un peu ? Ce qui me ressemble plus, c’est de continuer comme ça mais de dédier un couplet, un demi couplet, deux ou trois phrases à expliquer, à dire aux jeunes de faire attention, de se calmer. Je crois qu’il ne faut pas changer le discours, mais c’est bien de se rendre compte qu’il y a des jeunes qui écoutent. Et puis parler aux parents aussi, leur dire… faites attention.

Un morceau pour les parents écrit par Isha, ça donnerait quoi ?

Ça donnerait « Laisse pas traîner ton fils » ! Mais c’est déjà fait ! Ils ont tout dit, là-dessus. Laisse pas traîner ses oreilles, aussi…

Oui, mais aujourd’hui, avec Facebook…

C’est difficile. On a une responsabilité. Je me rends compte que je parle à des gamins, des gamins qui fantasment, et je ne pouvais pas le savoir avant. Je me dis que dans la moyenne des rappeurs qui engrainent les jeunes et ceux qui ont un truc qui les poussent vers le haut, je ne suis pas très loin du milieu. Quand tu écoutes ce qui se dit en ce moment… Quand j’écris « pardonnez-leur parce qu’ils glorifient le crime », je parle de nous. Je ne suis pas fier de toutes ces choses-là, mais ça se ressent.

Il y a ton public, mais tu es aussi écouté par celui qui « écoute du rap belge ».

Après, est-ce qu’on a vraiment une responsabilité ? Je ne crois pas. Je suis un artiste, ça veut dire que ma musique, c’est comme si j’écrivais mon journal intime et que je le commercialisais. Pour moi, ceux qui ont une responsabilité, ce sont les diffuseurs. Ceux qui décident qui va être écouté par la jeunesse. Si demain, c’est moi qu’on choisit et qu’on dit que je pourris la jeunesse… Avec nos propres forces, on n’aurait jamais pu, ce sont les décideurs qui nous ont mis en place. Je regardais l’interview de Benjamin Chulvanij de Def Jam (ndlr : France), une interview d’une heure, et c’est rare en plus que les gens du bizness t’expliquent comment ils travaillent. Le mec te dit quand même « moi, mon boulot, c’est de vendre des disques et de faire des stars. » Les stars, les gens qui influencent… C’est lui qui décide que SCH a des possibilités et doit être une star. Ce sont les personnes qui les diffusent les responsables, qui choisissent un SCH plutôt qu’un Soprano à un certain moment. Mais c’est un long débat, on pourrait en parler des heures, de l’impact que le rap a sur la jeunesse.

Et chez toi ?

Nos parents nous faisaient écouter de la musique quand on était petits. Je ne peux pas oublier cette image de ma mère qui fait le ménage : elle met ses gants, elle met la sono, elle fait péter le son, elle balaie, elle met tout à l’eau et des fois elle s’arrête, elle danse et tout… C’est trop ! Avec de la vieille musique congolaise, Pepe Kalle, la rumba…

Ma mère me dit que c’est pas joli ! Ouais… Mais en fait, c’est tabou, même avec mes sœurs. Dans le morceau où je dis « je regardais mes sœurs » (ndlr : « j’ai décidé d’découvrir mon sexe en regardant mes sœurs par le trou d’la serrure », dans « La vie augmente »). On se regarde, on sait, au fond je sais qu’elles sont fières de moi, mais on ne peut pas en parler. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? J’explique un petit gars de sept ans, c’est vrai… Et c’est fou, pour un de mes gars, je ne pouvais pas dire ça. On a eu un débat autour de cette phrase, mais je l’assume. Je me vois l’expliquer aux gens. La sexualité, tu l’apprends dans un premier temps avec les femmes qui t’entourent. Tu vois la télé, mais quand la télé s’éteint, les femmes qu’il y a autour de toi, ce sont les femmes de ta famille. Donc ce sont elles que tu vas observer. Et après, une fois que tu sors, tu regardes les autres femmes. C’est ta maîtresse d’école, la baby sitter… C’est simple, mais ça ne se dit pas, ou c’est dur à dire. Je suis sûr qu’il y a des livres de psychologie qui expliquent ça, et c’est pour ça qu’au final, je n’ai pas trop de problème avec ces mots-là. Maintenant, je sais que s’il y a des gens qui aiment ma musique, c’est aussi grâce à ce genre de phrase.

Tu es le plus jeune de la famille ?

Ouaiiis, et c’est un délire d’être le plus jeune ! D’abord, je dis « je suis issu d’une grande famille » et après, quand je dis « je regardais mes sœurs », je dois quand même préciser que je suis le cadet. Et que ce sont mes grandes sœurs, parce qu’après, les mecs qui regardent leurs petites sœurs, ce n’est pas normal. J’ai compris que les interviews servaient à clarifier certaines choses, mais tu dois aussi savoir sur quoi les gens vont bloquer, et préciser dans ton texte, expliquer un peu plus. Après, il y a aussi des trucs que les gens comprendront plus tard…

La suite alors ?

Le Volume 2. Comme je te le disais, les morceaux, je les pense déjà, j’ai déjà des pistes… Dans le Volume 1, il y a plusieurs couleurs et je pensais que j’allais voir ce qui plaisait, puis retravailler dans ce sens. Mais quand on fait des sondages, on se rend compte que tout plaît. Que « Frigo américain », que « Ho putain », ça parle. Donc je sais que je dois juste rester moi-même et continuer dans mon bordel. J’aimerais bien sortir le Volume 2 assez vite. Aujourd’hui, il faut aller très vite, donc ce sera encore un deuxième projet gratuit. A partir de là, on verra si on peut se permettre de faire payer un troisième. Je ne comprends pas encore tout au système du streaming (ndlr : l’album est en streaming pour le Benelux, et hors Benelux, il est en vente sur iTunes), mais apparemment ça marche. Ça permet à des artistes comme moi de se développer très vite.

 

Didier Stiers
(Photo : Elie Carpe)

 

Concerts
- Ce vendredi 22 septembre, 22h, Fêtes de Wallonie, Andenne (avec L’Or Du Commun, Bimbo Delice et ce samedi 23, Bai Kamara Jr, David Leo, Fou Détective…)
- Mercredi 27 septembre, Het Depot, Louvain
- Samedi 30 septembre, Expressions Urbaines, Bruxelles
- Samedi 21 octobre, La Madeleine, Bruxelles, en première partie de Georgio
- Jeudi 30 novembre à l’Ancienne Belgique, Bruxelles (Niveau 4, avec Zwangere Guy, L’Or Du Commun, TheColorGrey, Junior Goodfellaz & DJ Vega, Le 77 et Darrell Cole)

 

 

Didier Stiers

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