Trisomie 21 : sous la vague froide

Frontstage - T21 - 1

Jusque dimanche, le W-Fest ressuscite toute une frange de la musique des années 80. Un peu mainstream (Paul Young, Kim Wilde, Axel Bauer, Heaven 17…) mais aussi sa face sombre, incarnée par des groupes comme DAF, Front Line Assembly, Clan Of Xymox. Et Trisomie 21, les hérauts français de la cold wave.

Denain, nord de l’Hexagone, dans le bassin minier et sidérurgique sinistré, 1980… Les frères Lomprez, Hervé et Philippe forment Trisomie 21. Sur la vague cold wave, distribué par les Belges d’Himalaya, puis signé chez Pias dans la foulée d’un concert au Plan K, T21 passera pendant un moment pour un groupe de chez nous. Près de quatre décennies et deux arrêts puis autant de recommencements plus tard, sans oublier un remix d’Indochine et une collaboration avec Blaine Reininger, le duo français sort un nouvel album, Elegance never dies – un de ses albums dont il se dit le plus fier -, et reprend la route, baladant avec lui « The last song », « La fête triste » et « Jakarta », quelques-uns de ses titres devenus cultes. En mai dernier, la tournée faisait escale à l’Atelier Rock de Huy : interview (un peu fleuve) dans la salle des coffres de l’ancienne banque avec Philippe Lomprez, la voix de Trisomie 21.

 

« Elegance never dies » : voilà qui sonne presque comme une déclaration  d’intention.

Dans les titres de T21, il y a souvent des jeux de mots ou des private jokes. Et là, Elegance never dies parce que finalement, quand on est honnête artistiquement, il n’y a pas de raison de mourir. On a toujours essayé d’être honnêtes, le plus possible. Quand on a voulu arrêter, on a arrêté. On décide de reprendre, et on reprend. C’est une forme d’honnêteté aussi. Et on pense que l’honnêteté, c’est élégant, parce que c’est ce qui manque en ce moment, l’élégance et l’honnêteté, dans tous les domaines.

Quand on reprend après 8 ou 9 ans d’interruption, n’est-ce pas aussi parce qu’on n’avait pas envie d’arrêter, quelque part ?

C’est surtout qu’on pensait avoir fait ce qu’on avait à faire. Et on ne voulait pas subir notre fin. Au final, des amis nous ont dit que ça ne pouvait pas s’arrêter comme ça, qu’on devait essayer de refaire quelque chose… J’imagine que dans un coin du cerveau, ça devait quand même toujours être là. Dès qu’on  a essayé de recomposer, on a su tout de suite qu’on y était, qu’on avait une veine pour un album et qu’on était créatifs. On a bien aimé, directement, les premières idées. On pensait que ça serait beaucoup plus dur, et en fait non. Donc on a laissé venir, sans rien forcer, comme on fait d’habitude.

Cette créativité pourrait-elle s’expliquer par le contexte socio-politique actuel, qui n’est pas très différent de celui de l’époque où votre musique est née ?

Oui… On est assez rebelles, nous, vis-à-vis de tout. C’est vrai que le monde actuel ne nous a pas incités à nous calmer. Et peut-être qu’effectivement, on avait aussi envie de collaborer à cette rébellion, à ce cri qu’on entend actuellement un peu partout dans le monde. Ça suffit ! On va dans le mur au niveau écologie, il y a toujours des dictatures terribles, il y a des guerres partout, ça craque, et c’est donc qu’il y a quelque chose qui ne va pas. On ne pouvait pas non plus rester muets, et comme la seule chose qu’on sait faire, c’est de la musique…

C’était l’idée de départ ?

Oui. De toute façon, quand on s’appelle Trisomie 21, fatalement, c’est pas pour faire l’Eurovision. On sait d’entrée de jeu que ça va être un peu pénible (rires).

Et ça l’a été ?

A certains égards. D’abord vis-à-vis de la presse, toute une presse bien pensante qui trouvait que, peut-être, c’était un peu exagéré comme nom. Parce qu’ils n’ont pas compris, parce qu’ils n’ont pas cherché à comprendre. Il y a tellement de sujets que se passer de celui-là, ce n’est pas plus grave que ça. En même temps, je le dis et je le pense vraiment : c’est un garde-fou de s’appeler comme ça. On est obligés de ne pas faire de compromis. Dès le départ, les gens prennent le nom dans la tronche. Et ça nous a aidés aussi, du point de vue artistique. Peut-être à rester honnêtes, justement. À être obligés de se débrouiller seuls, à se passer de toutes les subventions d’Etat, de toutes les mainmises sur la Culture, et d’exister par nous-mêmes. Ça, on en est fiers, et je trouve ça élégant.

Frontstage - T21 - 2

Qu’est-ce qui a fait qu’un morceau comme « La fête triste » ou comme « The last song » est devenu culte ? Et l’est toujours, pour certains ?

C’est difficile pour nous de répondre à cette question, sinon on aurait peut-être essayé quand même de tomber dans la facilité et d’exploiter le filon (rires). Mais voilà… Il se trouve que ce sont des morceaux qui parlent aux gens. On a mis beaucoup de nous, là-dedans, surtout dans « La fête triste » et j’en parle d’autant plus que je ne le chante pas. Je me souviens de nos discussions, quand on élaborait le titre : on voulait mettre beaucoup d’intensité, il fallait qu’on fasse comprendre ceci, que les gens ressentent ça quand ils l’écoutent… On ne s’est pas dit qu’on allait fabriquer un tube mais qu’on aurait aimé qu’il y ait ça qui passe. Et le fait est qu’il y a quelque chose qui est passé. Les gens l’accueillent un peu partout dans le monde : c’est ça qui est génial, ce n’est pas un phénomène franco-Bénélux. Pour le reste, je n’ai pas d’explication. Ce sont comme ça des moments un peu magiques. Il y a des morceaux qui passent à travers tout, comme celui-ci. Mais modestement, ce n’est pas non plus un standard du rock.

Sur le nouvel album, c’est peut-être avec « Where men sit » qu’on perçoit le mieux ce mélange entre électronique et rock un peu garage auquel vous disiez vouloir aboutir.

C’est le morceau qui ouvre l’album et les concerts. Finalement, je trouve que c’est un petit résumé de notre carrière : on y entend des choses qui pourraient être électro, on y entend des guitares saturées, la voix est un peu outre-tombe, c’est un morceau qui a de la puissance, qui est un peu noir, et en même temps qui n’est pas forcément triste. En plus, j’aime bien ce titre : là où les hommes s’assoient… C’est très à contre-courant dans un monde où tout va vite, où tout le monde doit speeder et on ne sait pas pourquoi. Le monde devrait s’asseoir plus (rires). Pour discuter, parce que c’est comme ça qu’on avance. Quand on nous a dit « revenez », on en a discuté assis. Ça ne nous prend pas comme à un junkie qui cherche sa came. On a besoin de réflexion, de calme, on a besoin de ça pour que notre colère s’exprime. Parce que c‘est quand même de la colère. Tu sais, c’est un peu comme un volcan : il faut à un moment que la faille s’ouvre et que ça puisse s’écouler.

>> Les titres de l’album Elegance never dies vont faire l’objet de « versions », concoctées par des producteurs de renom sollicités par les frères Lomprez. Soit : Peter Walsh (Peter Gabriel, Simple Minds), Dave Bascombe (Tears For Fears, Depeche Mode), Stephen Hague (New Order, Siouxsie And The Banshees), Dave Allen (The Cure, Sisters Of Mercy), Gareth Jones (Depeche Mode, Interpol), John Fryer (Cocteau Twins, Nine Inch Nails), Sean Beavan (Marilyn Manson), Steve Osborne (Suede, Placebo) et Chris Kimsey (Duran Duran, Killing Joke)

Prendre des risques, en 2018, pour un artiste, c’est quoi ?

C’est de ne pas se laisser tenter par les revivals, je pense. Ne pas se laisser tenter par les influences. Je rencontre pas mal de groupes en tournée, ils sont formidables, mais on a l’impression qu’ils étaient déjà là en 1970, et donc c’est chiant. Enfin, eux ils prennent leur pied, ils jouent le truc et c’est formidable pour eux, mais pour moi c’est chiant. Parce que j’étais là, j’ai vu, j’ai plus voulu parce que les punks… On vient quand même de là. Être moderne, c’est quand même d’échapper au pouvoir d’attraction quel qu’il soit : politique, culturel… C’est difficile, et frustrant, aussi. Si la mode est aux cheveux longs, tu portes des cheveux longs. C’est sûrement plus agréable, mais nous, ça nous énerve. Ce n’est pas un jugement, juste une forme de réaction épidermique, d’allergie. Pour nous, prendre un risque, c’est être différent. Ce n’est pas s’opposer bêtement pour s’opposer, c’est échapper à l’attraction, prendre de la hauteur.

Vous avez l’impression qu’une partie de votre public vient quand même par nostalgie ?

Bien sûr… C’est à la fois surprenant et pas surprenant. Ce qui m’a surpris, c’est que par exemple des organisateurs nous disent : « On a hésité à vous prendre parce que vous représentez nos 20, 25 ans, et on n’avait pas envie de voir massacrer nos 25 ans, bousiller nos souvenirs. »

Vous leur avez répondu quoi ?

Je suis d’accord avec eux. Mais que comme ils nous ont fait confiance une fois, ils peuvent nous faire confiance deux fois. Je ne pense pas qu’on bousille quoi que ce soit. C’est l’inverse : je vois beaucoup de gens dans l’émotion forte. Moi-même parfois, je suis gagné par l’émotion qui m’arrive du public. Bien sûr, c’est de la nostalgie, et plein de choses. Mais quand tu prends ça dans la tronche, c’est très fort. Et on a vécu des trucs vraiment forts. Provoquer une émotion, même si c’est celle-là, c’est formidable, pour un artiste. Toucher le cœur des gens, c’est mieux que d’être Disque d’Or. En plus, c‘est en live. A la fin des concerts, les gens viennent nous parler, on aime bien aller les voir, on échange, on s’enrichit mutuellement. On en apprend sur la façon dont notre musique est perçue. Par qui. Ça nous permet de mettre de l’humain. Quand tu fais quelque chose, tu es quand même curieux de savoir comment les gens le reçoivent. Et ce n’est pas en lisant les critiques de journaux que ça comble, ça comble vraiment quand tu vois les gens lambda.

Didier Stiers

Trisomie 21 au W-Fest à Amougies (Mont-de-l’Enclus/Kluisbergen), dimanche 19 août, 17h40. Infos et programme complet : www.w-festival.com.

 

 

 

 

 

Didier Stiers

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