Le beat impérial de David August

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Voilà. C’était ce moment dans l’année. Le meilleur concert de 2018 aura donc été donné le 7 novembre dans une Ancienne Belgique pour une fois loin d’être remplie. L’oeuvre d’un jeune tonmeister allemand du nom de David August. Présentations.

Vingt-huit ans. Né à Hambourg et résident à Berlin. Des premières parties de Moderat, de nombreuses comparaisons avec Nicolas Jaar. Trois albums à son actif, tous parfaits, tous très différents. Et un nom d’empereur romain du son.

David August présentait hier D’Angelo, son dernier-né, lors d’un concert de deux heures qui sont passées comme dix minutes, « entre messe gothique et ambiance déclin post-industriel, tout ça dans une atmosphère paradoxalement joyeuse et détendue », comme l’analysait joliment un brillant esprit légèrement perturbé. Car David August est tout cela à la fois : le Robert Smith de Seventeen Seconds, Marvin Gaye, Pink Floyd et Nicolas Jaar. Lui ne choisit pas, il construit. Tel un peintre du grand siècle, tel un tonmeister (littéralement, un « maître du son »), tel un grand architecte.

Le beat est le matériau premier de tout électronicien. Lâcher le beat au bon moment, de la meilleure manière, afin que la foule exulte comme une seule personne, voilà le but recherché. David August, lui, est au-delà de cette logique. Cela ne l’intéresse plus. Pas qu’il ait abandonné l’idée, mais, simplement, il ne se focalise pas dessus. Il préfère installer une atmosphère, placer ses pions, envoûter et s’emparer, l’air de rien, petit à petit, mais avec une maîtrise absolue, de son public.

Un faisceau lumineux traversé de brumes de fumée comme la lumière qui passe à travers le vitrail d’une église. Notre homme s’affaire à son ordi, à sa table de mixage, il chante (bien!), il jouera même de la guitare. Il construit son set tel une pyramide. Et à chaque échelon, la tension monte un peu plus. On sent que le beat va tomber, mais sans jamais savoir d’où il va venir. Et quand il tombe, c’est toujours là où on ne l’attendait pas. Accélération d’une basse new wave ou basses rondes et funky, fréquences amplifiées ou disco de fin du monde… Toujours, la surprise, la subtilité, la jouissance de se faire transporter là où on n’imaginait pas aller.

David August a fait de nous ce qu’il voulait. Il nous a pris par la main tel Virgile jouant les guides pour Dante dans les sept cercles de l’Enfer. Sauf qu’il nous a emmenés dans un endroit plus élevé, un endroit psychédélique, presque spirituel comme les ruines d’une ancienne église sacrée, d’un lieu saint oublié par le temps. Tout cela est cohérent. Son dernier et excellent album D’Angelo est une histoire de la Renaissance italienne. Quelques heures avant ce concert mémorable, il nous expliquait sa genèse.

David August Press Shot

« Tonmeister ». « En février 2017, après la tournée avec Moderat, je terminais mes études à l’université. « Tonmeister », c’est une vieille expression un peu pompeuse qui doit venir des années 50. En somme, j’étudiais le son en tant qu’ingénieur du son, mais aussi les théories de la composition et sur la manière d’entendre les choses. J’étais aussi fatigué de tourner et j’avais l’impression de tourner en rond musicalement. Les DJ sets ne me satisfaisaient plus. J’avais l’ambition d’emmener les gens ailleurs, mais on est fort tributaire de l’endroit dans lequel on joue et en club, si tu n’envoies pas de beat pendant deux minutes, tu te fais jeter. Je voulais proposer quelque chose de plus introspectif, la musique que j’avais en tête. J’étais frustré d’être rattaché à un seul genre ».

Ambient. « Les étiquettes m’ennuient, elles limitent les possibilités. Pour moi, les différents genres musicaux font partie d’un même langage humain qui est la musique. On peut passer de Jimi Hendrix à la drum n’ bass ou au UK Garage, cela garde une même vibe psychédélique, tout est connecté. Ce disque, DCXXXIX A.C., que j’ai sorti en début d’année, était très important pour moi. C’est quelque chose que j’avais besoin d’exprimer depuis un moment. On peut appeler ça de l’ambient, mais pour moi, il y a autre chose, c’est comme tourner un film en noir et blanc avec un gros grain. Ce disque a été mûri en Italie. D’Angelo n’aurait pas existé sans lui. Le titre fait référence à la date de fondation de la ville d’où vient ma mère, 639 A.D. C’est comme la recherche d’une vibe spirituelle d’un ancien temps. Une plongée dans le passé ».

Italie. « Ces deux disques ont une même source qui dépasse la musique. J’étais arrivé à un point où je voulais me confronter avec moi-même. Je me suis posé des questions : ‘Qui suis-je ? Que suis-je supposé faire artistiquement qui fasse sens avec ma personne ?’ C’était les questions qui me taraudaient en faisant ces deux albums. J’ai voulu me reconnecter avec mes racines italiennes. C’est pour ça que je suis parti à Florence, je voulais que le processus de création démarre sur le sol italien. Et Florence était l’endroit idéal de par son histoire artistique, tous ces grands artistes qui y ont vécu, Dante, Michel-Ange, Raphaël, Piero de la Francesca… On ne peut qu’être nourri par cela ».

Le Caravage. « Il y a une inspiration visuelle à la base de ma musique. Des images qui se forment dans ma tête, qui suivent un thème. C’est comme faire la bande-son de ces images. Le titre ‘The Life of Merisi’ parle du Caravage. J’ai regardé un documentaire en douze parties sur sa vie et son art, je me suis complètement plongé dedans et j’ai voulu écrire une chanson qui lui soit dédiée. Sa vie était tellement turbulente, violente, folle… J’ai voulu la mettre en musique ».

Krautrock. « L’autre inspiration pour D’Angelo vient de tous ces groupes krautrock de Berlin qui ont commencé à expérimenter avec l’électronique : Tangerine Dream, Ash Ra Temple, Cluster… En écoutant leurs disques, je ressentais une liberté qui me faisait envie. Musicalement, je pense que c’est ce que j’ai essayé de retrouver ».

Berlin. « J’adore vivre à Berlin, mais la scène électronique, aujourd’hui, c’est techno, techno, techno. J’ai l’impression que c’est aussi beaucoup lié avec un certain tourisme de clubbers. Je me sens très éloigné de ça, je ne fais plus partie de cette scène. Ce qui ne veut pas dire que je ne ferai plus de DJ set – j’en ai d’ailleurs deux de prévu l’an prochain. La dance music reste une part importante de ma vie. Mais pour l’instant, je ne ressens pas le besoin d’y revenir ».

DIDIER ZACHARIE

Journaliste lesoir.be

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