2018, le bilan

Dour-Bilan-Shame

Sans nostalgie aucune, quelle belle année que 2018. Petit récap de ce qui nous aura musicalement marqué.

Que retenir de 2018? Pour commencer, le paysage musical est de plus en plus morcelé. C’est une tendance depuis plusieurs années, depuis la dématérialisation et, plus encore, depuis Facebook et Spotify. Chacun est dans son tunnel, écoute ce qui lui plaît et n’est désormais même plus ennuyé par ce qui l’irrite. C’est aussi dû au fait qu’à l’instar du paysage géopolitique, le paysage musical est passé d’une sorte de leadership unilatéral au multilatéralisme. Le rock ne domine plus, cela fait un moment, le rap a pris le relais, mais nombreux restent réfractaires au genre. Bref, il y en a pour tous les goûts et les couleurs. À nous de tenter de synthétiser. Voici donc un petit tour d’horizon de ce qui nous a fait vibrer en 2018. De ce qui nous aura agacés, aussi…

ROCK

C’est la bonne nouvelle de l’année, le rock anglais s’est réveillé. Une nouvelle génération de jeunes gens énervés ET politisés – différence majeure par rapport aux générations précédentes, d’Oasis aux Monkeys – a pris les guitares et s’est mis à brailler haut et fort son ras-le-bol à la face de ses dirigeants. Slaves, Cabbage, Idles, Shame… Ils ne viennent pas de nulle part, bien sûr (d’autres ont pavé la route pour eux), mais ils pourraient bien décrocher la timbale. Shame, surtout, dont le premier album Songs of Praise est sorti en janvier, est un condensé de toute l’histoire du rock anglais comme on l’aime: urgence punk, rythmique post-punk, éthique indie et même quelques possibilités d’hymnes façon britpop. Ils ont 21 ans, un chanteur à la Joe Strummer, et après 163 concerts en 2018, ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin (on en reparle dans les pages du quotidien). Même la France se (re)met au rock, c’est dire. Entre les Liminanas et Feu! Chatterton, l’Hexagone aime la guitare, en anglais et en français dans le texte.

Quant aux autres, groupes établis et papys, tout se passe pour le mieux. Les Arctic Monkeys ou Muse poursuivent leur route à leur rythme, selon leur envie, et assurent facilement en tête d’affiche de festivals. Les vétérans indés ne sont pas en reste. Quant aux vieilles gloires, Roger Waters remplit des stades, Nick Cave sera bientôt sanctifié par ses fans toujours plus nombreux, Paul Weller et Marianne Faithfull restent au top et Queen est plus populaire que jamais. Le rock n’est donc plus uniquement affaire de rééditions, même si celles-ci inondent toujours le sapin.

METAL

Année entre deux eaux de l’enfer, côté metal. Entre deux tournées d’adieu, deux combats de maîtres, c’est… un groupe de glam-pop qui a décroché la timbale. À savoir les Suédois de Ghost et leurs formidables panoplies de curetons des abysses – pour mieux cacher la faiblesse de leurs chansons? Il n’empêche, leur quatrième album Prequelle est celui de la consécration. C’est peu de chose par rapport à ce qui s’annonce en 2019 (le retour de Rammstein, de Tool, les tournées d’adieu de Slayer et de Kiss…), mais voilà, c’est comme ça.

ELECTRO

Si en début d’année, l’électro sembla se diluer dans la vague néo-classique (Nils Frahm, Olafur Arnalds, Stimming et Lambert…), elle s’est ensuite rappelée qu’elle n’avait ni frontière, ni limite: à l’avant-garde de l’avant-garde avec Autechre, ambient avec Daniel Avery, electronica chaude et charnelle avec Rival Consoles, Max Cooper ou Jon Hopkins, cérébrale sans être opaque avec Oneohtrix Point Never, et se mélangeant à merveille avec les sonorités orientales (Deena Abdelwahed), le rock 70’s (Beak>, le projet de Geoff Barrow de Portishead) ou le slowcore 90’s (Low et son formidable Double Negative). Et puis, 2018 a vu éclore le génie de David August, jeune producteur allemand de 28 ans qui a la maturité des sages et l’oreille d’un magicien. Deux albums en un an, le premier ambient et bruitiste, le deuxième, une ode post-moderne à la Renaissance italienne que n’aurait sans doute pas renié un certain David Bowie. On en est persuadé tant le bonhomme travaille le son comme un peintre du quatrocento les couleurs et les formes.

HIP-HOP

Ça a commencé par une belle arnaque. Une soirée karaoké avec Kendrick Lamar au Sportpaleis d’Anvers. En même temps, le bonhomme croule sous les éloges, est adoubé par les élites (le Pulitzer de la musique) et tout ce qu’il fredonne se transforme en diamant (la B.O. de Black Panther). Enfin, le rap est reconnu, encensé, écouté par des millions! C’est un fait, c’est mérité. Maintenant, à quand un bon concert? Autre réflexion: le discours hip-hop ne se résume-t-il pas un peu trop, ces derniers temps, en France comme chez le cousin américain, à un encensement de la société capitaliste néo-libérale? Individualisme crasse, auto-promotion à outrance, compétitivité à tous les étages, hédonisme bling bling et, cerise on the cake, comme le souligne la nouvelle égérie Aya Nakamura, «tu penses à moi, j’pense à faire d’l’argent». Certes. Personne ne semble s’en émouvoir. Tout cela serait normal. Mais on pourrait aussi espérer un peu plus de hauteur au genre musical roi. Heureusement, certains s’y essaient.

Aux États-Unis, Childish Gambino a remis les pendules à l’heure sur la foi d’un seul single (et clip), «This Is America». On suivra aussi Vince Staples et A$AP Rocky, qui vont un peu plus loin dans le travail du son que simplement envoyer des grosses basses pour la foire aux boudins. Côté francophone, Lomepal suit le train Orelsan plutôt que celui de Booba, et c’est pas plus mal, tandis qu’Odezenne tente un rap alternatif, à la recherche de nouvelles terres. En Belgique, on applaudit le retour de Veence Hanao, grand frère de la scène actuelle, mais qui avait dû se retirer pour risques de surdité. Son Bodie, fomenté avec l’indispensable Le Motel, est une petite merveille de rap sinistrose à la plume fragile et talentueuse. De son côté, Baloji a offert un disque-monde avec 137, Avenue Kaniama, entre Europe et Afrique, entre rêve et réalisme, affirmant une fois de plus ses ambitieuses intentions. Et on rappe même de l’autre côté de la frontière langue, preuve avec les Bruxellois de Stikstof qui envoient un rap en flamand qui se fout des modes et des tendances. Et ça, ça fait du bien!

FUNK, SOUL, R’N’B

Le renouveau R’n’B vient d’Espagne avec Rosalia, jeune chanteuse de flamenco qui a réussi à marier les genres et les âges sur son formidable El Mal Querer. Aux États-Unis, on s’arrêtera sur les funkateers Anderson.Paak et Janelle Monae, tous deux héritiers de Prince et stars en devenir. En Angleterre, dans un registre soul et posé, Jorja Smith se détache avec son premier LP, Lost & Found, suave et sensuel. Enfin, Chris(tine & The Queens) s’est transformé(e) mais n’a finalement pas changé. Fille cachée de Michael Jackson? L’avenir nous dira si l’Amérique lui tend les bras.

FRANCO-BELGE

Bien sûr, il y a la vieille garde, toujours bon pied bon œil (Dominique A, Murat… et même Bashung). Il y a Clara Luciani, Thérapie Taxi, Flavien Berger… Mais de cette année 2018, en vérité, on ne retiendra qu’Angèle. Et 2019 risque de faire pareil. Forcément, il n’y a qu’Angèle. Qui d’autre?

DIDIER ZACHARIE
Photo MATHIEU GOLINVAUX

Journaliste lesoir.be

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