« La défense des libertés sur Internet aura un impact similaire à la libération sexuelle »


Pour Jean-Marc Manach, journaliste français spécialisé dans l’impact des technologies sur nos sociétés, Internet permet d’établir un rapport social horizontal, où les citoyens se retrouvent entre eux à traiter d’égal à égal. Résultat : un docteur en physique ne bénéficiera pas de son capital symbolique pour l’emporter sur un profane durant la modification d’un article Wikipédia sur la relativité. Tout le contraire de la démocratie représentative, verticale par excellence, où l’accès à la parole publique est conditionné par notre élévation dans l’échelle médiatique, politique voire universitaire.

Dans un article de 1995 (déjà), plutôt rentre-dedans, Laurent Chemla écrivait :

« Le ‘grand public’ ne crée pas d’information. Il en consomme. Et à ce titre unique, il n’a pas besoin d’Internet. Nos médias classiques sont bien suffisants à la diffusion de l’information. Je dis qu’Internet n’est pas un spectacle qu’on peut vendre, mais une scène où tous les participants sont acteurs. »

Mais qui est Laurent Chemla ? Un informaticien programmeur français. Mais encore ? Le premier homme à s’être fait inculper de piratage informatique dans l’Hexagone, en 1986. C’était à partir d’un Minitel, cette espèce de boîte à écran, lancé au début des années 80, qui se connectait au Vidéotex, un service qui permettait d’envoyer et de recevoir des informations (contrairement au Télétexte, qui ne permet que la réception et la consultation) pour faire des achats en lignes, vérifier les courbes de la bourses, chatter1.

Quand il s’est fait pincer, Chemla, pour en revenir à lui, n’a pas pu être accusé de piratage. Aucune loi n’abordait encore le sujet. A la place, on lui a reproché un « vol d’énergie ». En 1994, il avait accédé à Internet avant tous les autres particuliers de France. Un an plus tard, il encourageait, dans l’article mentionné ci-dessus, l’utilisateur à s’emparer du filet digital et à le manipuler. « Il n’y avait pas de blogs en 1995. Peu ou pas d’hébergement gratuit. [...]. Les noms de domaines étaient chers et difficiles d’accès. [...]. Tout était réuni pour que le grand public ne devienne qu’une clientèle et certainement pas un acteur du réseau. » (voir le commentaire ici)

Une échelle pour cibler les consommateurs

L'échelle en question

Chemla explique, quinze ans plus tard, l’objectif de son article. Il voulait que « les lecteurs investissent Internet en tant que producteurs, et surtout pas en tant que simple lecteurs. » Reste à savoir, aujourd’hui, ce que l’on peut appeler un producteur sur le web. Il y a quelques années, Forrester Research avait établi, pour éclairer ses clients marqueteurs (prêts à débourser 500 $ pour une analyse sur la croisée des médias sociaux en Europe) une échelle des usages qui avait pas mal circulé sur la toile. Aujourd’hui, elle suggère que les « créateurs » (ceux qui tiennent un blog, une page web, publient des contenus écrits et audiovisuels propres) ne représenteraient que 14% (contre 10% en 2007), du gâteau web européen.

De l’autre côté de l’échelle, juste au dessus des inactifs, il y a les spectateurs-lecteurs (49%). Entre les deux extrémités de l’échelle, des formes de création plus en moins engageantes se développent. Les « conversationnalistes » mettent à jour leurs statuts sur des réseaux sociaux, les « critiques » modifient des articles Wikipedia, participent aux forums et rédigent des commentaires et les « joiners » créent des profils sur des médias sociaux.

Cette taxonomie, malgré son intérêt, doit être prise avec des pincettes, d’autant plus qu’elle avoue son objectif directement : aider les entreprises à mieux cibler leur colportage. Quelqu’un qui corrige un article sur Wikipédia ne peut-il pas lui-même être considéré comme un créateur ? De plus, elle ne prend en compte que les « consommateurs » (tout est dit) adultes. Une chose est sûre et somme toute logique : le passage au haut débit a rendu les utilisateurs plus actifs.

Une première dans l’histoire de l’humanité

En Belgique, plus de 70 % des ménages ont accès à Internet. Malheureusement, la dernière étude de la Direction Générale Statistique et Information Economique, intitulée La Belgique se numérise encore en 2010, n’explique pas dans quelle mesure nous utilisons Internet pour nous exprimer publiquement. L’accent est avant tout placé, dans les activités recensées, sur notre utilisation des services proposés en ligne (PC Banking, consultation d’offres d’emploi, recherche, téléchargement de jeux, etc.).

Relayer l’idée d’Internet comme lieu d’expression publique ne dépend pas, il est vrai, d’une unité gouvernementale statistique. Pourtant, c’est cette conception qui bouleverse profondément la nature du réseau et lui permet de dépasser le simple statut de médium transmetteur de la radio ou de la télévision. En 2002, Laurent Chemla, dans Confessions d’un voleur (disponible gratuitement en ligne), esquissait ce bouleversement.

« Internet est un bien public et s’il peut servir de galerie marchande pour certains, il ne doit pas se limiter à un tel détournement. L’Internet doit d’abord et avant tout être l’outil qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, permet l’exercice de la liberté d’expression. [...] Ce droit, tout garanti qu’il soit par nos États de droit, est resté théorique depuis sa proclamation. Il y a encore dix ans, aucun individu n’aurait pu disposer en tant que tel d’un moyen simple, rapide et financièrement abordable pour exposer ses œuvres ou ses idées à moins de gueuler dans la rue ou de s’élever petit à petit sur l’échelle sociale au point d’avoir l’oreille des médias. Il fallait se faire représenter par d’autres, qui disposaient, eux, d’un accès à l’expression publique. Mais tout cela n’était qu’ersatz. La seule liberté qui compte est celle qui est accessible à tous. »

Liberté d’expression surveillée

Jean-Marc Manach

Jean-Marc Manach

Journaliste gourmand en liens et au nez plutôt fin, tripatouillant dans le net depuis 1999, Jean-Marc Manach a fait sienne cette idée de liberté d’expression enfin élargie au citoyen lambda. Manach appartient aussi au comité des Big Brother Awards, une initiative lancée en 1998 par Privacy International et présente dans une dizaine de pays. L’objectif est de décerner des prix Orwell aux politiciens, entreprises et institutions qui violent la vie privée des citoyens.

Parmi les prix Orwell 2010, l’ancien ministre français de l’Intérieur Brice Horetefeux a reçu celui de la Novlang, pour avoir rebaptisé les caméras de vidéosurveillance en caméra de vidéo-protection. BNP Paribas, la Banque Postale ou encore la Société Générale avaient obtenu l’Orwell Entreprise. Leur fait d’arme : avoir couvert des employés devenus subitement policiers qui avaient dénoncés des sans-papiers venus retirer de l’argent dans leur banque.

Ce qui inquiète Manach, c’est la montée de la société de la surveillance, la multiplication de caméras urbaines à l’efficacité ridicule, la volonté par l’État français de faire main basse sur Internet à travers des dispositifs de loi tels que Hadopi ou Lopsi, la prolifération des scanners corporels, etc. Bref, tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, implique une ingérence de l’État ou des entreprises dans l’intimité du citoyen, tendance accrue depuis les attentats du 11 septembre 2001.

Accumuler et anticiper

Souvent taxé de parano, Manach est loin d’être le seul à dénoncer cette tendance qu’ont les gouvernements à accumuler des données sur notre dos. En Belgique, par exemple, il y a Antoinette Rouvroy, du Centre de recherche informatique et droit de l’Université de Namur. Dans un article pour la revue Politique, d’Octobre 2009, elle prévenait que « les nouvelles technologies de l’observation ne signent pas seulement l’effritement progressif [...] de la sphère privée. Elles sont aussi [...] symptomatiques d’une transformation des [...] stratégies et tactiques de gouvernement. »

Elle relevait ainsi l’existence de projets de « biométrie dynamique » (qui ne capteraient plus seulement l’ADN, la rétine ou les empreintes digitales, mais aussi les mouvements ou la transpiration, par exemple), dont l’objectif ne serait plus seulement d’identifier des personnes mais également d’anticiper leurs comportements. Dans quel but ? Peut-être pour encourager ou empêcher ces derniers.

Le projet européen Humabio (récipiendaire, tiens tiens, d’un prix Orwell version belge) vise ainsi à collecter quantité de données, visuelles, sonores ou physiologiques, pour identifier les déplacements d’une personne sur son lieu de travail. « Microsoft, de son côté, déposait récemment une demande de brevet pour l’invention d’un dispositif combinant une série de capteurs de données contextuelles, physionomiques, physiologiques et biologiques reliés à l’ordinateur utilisé par un employé, et permettant de renseigner son patron sur son niveau de stress, son attention au travail, sa motivation, etc. », précise également Rouvroy.

Vers un gouvernement statistique ?

Les implications pour les gouvernements ne semblent a priori pas couler de source. Pour Rouvroy, cette collecte massive de données permettrait aux autorités de « gérer l’incertitude », de tout prévoir, d’envisager mille scénarios pour un futur encore inconnu. Le tout « sans avoir besoin de comprendre les causes des phénomènes ». Ainsi, selon elle, on assiste à l’avènement d’un « gouvernement statistique », désintéressé par « l’actuel », sauf pour parer aux « débordements possibles ».

Franz Kafka

Franz Kafka

Le citoyen se retrouvera fragmenté dans des bases de données. Il sera « potentiellement criminel, consommateur, employé zélé ou démotivé ». Le citoyen qui se sera écarté des normes pour une raison ou pour une autre, deviendra la victime de son corps. Pour l’autorité, seul ce dernier détient la vérité, explique Rouvroy. Les explications que sa voix (la reconstitution « d’un fil autobiographique ») pourrait donner ne compteront pas. Seules ses traces pèseront dans la balance. Un risque, qui existe déjà aujourd’hui avec des données pas spécialement biométriques (voir la sombre saga des accusations d’espionnage non fondées chez Renault (basée sur un rapport d’enquêteur privé bâclé et qui a causé la suspension de trois cadres) s’esquisse alors.

« On avait sûrement calomnié Joseph K., car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin ». Ainsi commence le parcours fatal du Procès de Kafka et de M. K qui tentera jusqu’au bout de prouver son innocence. « Aujourd’hui, le danger, c’est pas Orwell, dans le sens où il n’y a pas un dictateur qui surveille tout. Non, le danger, c’est Kafka », nous a expliqué Jean-Marc Manach.

Dans une interview plus ancienne, il approfondissait :

« Il y a tellement de technologies de surveillance et de fichiers automatisés, [...], qu’il est facile, en France, de nos jours, de se retrouver dans une situation [...] où c’est à l’innocent de démontrer son innocence. Des Français ont été arrêtés parce que leur plaque d’immatriculation correspondait au fichier de voitures volées en Italie  il n’y avait pas de tiret dans le fichier, alors que sur leur plaque, il y en avait un. Pour cette raison, ils ont été arrêtés, gardés à vue, menottés devant leurs enfants. C’est une faille terrible dans une démocratie. Tu as d’un côté celui qui a le pouvoir, qui contrôle le fichier, les caméras et qui dispose du droit de te considérer comme son coupable…Et puis tu as celui qui est surveillé et qui n’a que le pouvoir de tenter de démontrer son innocence. »

Quentin Noirfalisse

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3 commentaires pour l'instant...

  1. manhack

    8 mai 2011

    Je ne suis pas “souvent taxé de parano” !-) On m’a certes brocardé, de temps à autres, ces dernières années, sur ce mode-là; mais comme indiqué dans le lien sur le côté kafkaien de la montée en puissance de cette société de surveillance, le problème, c’est précisément “la paranoïa qui gagne nos dirigeants, qui multiplient à l’envi technologies et politiques sécuritaires, de surveillance et de contrôle” comme on l’a notamment vu dans le scandale Renault, ou qui n’hésitent pas à généraliser les scanners corporels alors même que le terroriste au slip n’a même pas réussi à faire exploser sa bombe… voir http://bugbrother.blog.lemonde.fr/2010/01/08/scanners-terrorisme-sexe-et-demagogie

  2. Gary

    8 mai 2011

    Le parallèle avec la révolution sexuelle est intéressant, mais de dire que cette r”volution est mondiale est une contrevérité : y compris en europe et aux usa, les mentalité arrièriste et patriarcales sont encore bien en place. à l’extrème, dans les pays qui sont encore fortement endoctriné par une religion ou l’autre on assiste toujours au bon vieux modèle de soumission de la femme.
    En fait, le refermement des libertés de paroles sur le net sont en lien direct avec les idéologies sécuritaires et paternalistes, qui construisent ce qu’on appelle le “pouvoir” en thésorisant les moyen d’action symbolique pour certains. Le modèle d’éducation sexuelle détermine le modèle de développement politique, par simple transfert des pulsions réprimées, catalisée par la religion.

  3. PY

    8 mai 2011

    Malheureusement, l’expansion de ces nouvelles formes de pouvoirs et de management sur le lieu de travail me contraint à penser que nous retournons vers une certaine forme de positivisme…

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8 mai 2011

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