Chaos Communication Camp : Les deux Cameron

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Les propos du Premier ministre britannique David Cameron sur un blocage sélectif des réseaux sociaux soulèvent des questionnements justifiés au Royaume-Uni. Au Chaos Communication Camp, les hackers réagissent avec flegme face à ce genre de décisions improvisées. Contournables, les tentatives de blocage n’en témoignent pas moins, selon eux, d’une volonté du gouvernement anglais d’accaparer le pouvoir sur la toile.

Prononcer le nom « Cameron » sur la plaine et sous les bunkers du Chaos Communication Camp pouvait mener, aujourd’hui, à quelques confusions. Il y en a un, connu de vous tous, qui s’est distingué par ses propos sur les médias sociaux. Apparemment débordé par les émeutes qui agitent Albion, David Cameron, le premier ministre britannique, s’est fendu d’une déclaration étonnante :

« Toutes les personnes ayant observé ces actions horribles seront frappées par le fait qu’elles aient été organisées sur les médias sociaux. Un flux libre d’information peut être utilisé pour le bien. Mais également pour le mal. »

Ainsi, Cameron entendrait déconnecter les « émeutiers » potentiels, réclamer les images de la BBC à des fins d’identification des protestataires et remonter les bretelles de Facebook, Twitter et les autres, ce qui, pour le Guardian, représenterait un « changement d’envergure » dans la politique britannique vis-à-vis d’Internet et pourrait inaugurer, selon les défenseurs de la liberté d’expression, « une nouvelle vague de censure en ligne.» Jusqu’ici, Cameron n’a pas expliqué comment il comptait identifier ceux qui planifiaient des émeutes ni comment trier les « bons » et les « mauvais » utilisateurs de Twitter et compagnie.

Ici, à Finowfurt (60 kilomètres au nord-est de Berlin), où sont rassemblés des hackers du monde entier, c’était un autre Cameron qui occupait les esprits. Ou plutôt une autre Cameron. Celle-ci, inconnue du grand public, est une entité du cyberespace qui préside aux actions de Telecomix (pour en savoir plus sur, venez par ici. Telecomix, en deux mots, est une dés-organisation de hackers qui a joué un rôle important dans les coulisses des révoltes arabes. Dès qu’Internet fut coupé en Egypte, ils ont mis en place une série de moyens techniques (dont le recours aux bons vieux modems) pour permettre aux Egyptiens de communiquer à la fois entre eux et vers l’extérieur. Depuis lors, ils ont aussi tenté de permettre aux Syriens ou aux Lybiens de communiquer en toute sécurité et à l’insu de leurs gouvernements respectifs.

“Cameron devrait pratiquer ce qu’il prêche pour les autres”

Vers 13h30, Tomate, l’un des agents de Telecomix a montré aux participants de la conférence un message-vidéo de leur « déesse » Cameron, annonçant la fermeture temporaire de leur site et de leur channel IRC pour un « reboot » (redémarrage) du projet, dont la durée n’a pas été déterminée. Entre les mini-drones multicolores qui volètent un peu partout sur le Camp et dans les allées longeant les bunkers de l’ex-RDA où se tiennent les conférences, la fermeture temporaire de Telecomix fait figure d’information du jour, tant leur action était respectée par la communauté. Certains hackers ont toutefois accepté de réagir sur la volonté de l’autre Cameron de s’immiscer dans le fonctionnement d’internet. Dans un contexte où la moitié des conférences du CCC aborde les risques causés par la censure et un contrôle gouvernemental accru de l’internet, la nouvelle est prise avec un peu de crainte et beaucoup d’ironie.

Sans renier les dégâts causés par les émeutes, les participants que nous avons rencontrés pensent que Cameron, en plus de ne rien y connaître quand il s’agit du net, se trompe de terrain d’action.

«Restreindre l’accès aux réseaux sociaux est une menace, une menace pour le droit des personnes à communiquer. Bien sûr, ils peuvent aller voir un fournisseur d’accès et exiger un blocage, mais c’est assez facile à contourner. Nous, hackers, devons prendre part au débat, pas seulement trouver des solutions techniques pour contourner d’éventuels blocages. D’un autre côté, si quelqu’un bloquait vraiment l’internet, ça pourrait être utile, dans un sens, pour que les gens se rendent compte que l’on peut le couper, que ça n’a pas toujours été là et à quel point ça leur manquerait », souffle Etu, dans son épaisse barbe rousse, à l’intérieur du bus-dortoir de Telecomix.

« C’est absolument contreproductif, car cela rend les gens conscients que le gouvernement anglais tente de contrôler quelque chose qui dépasse le simple cadre des émeutes. De toute manière, si les Anglais font ça, ça va être super court, ce n’est juste pas tenable, ne fut-ce que d’un point de vue économique. Les propos de Cameron, c’est juste un signe de panique », complète P1casso, un autre « agent » de Telecomix.

Pas très loin de la tente d’OpenLeaks, nous croisons Birgitta Jonsdottir, la députée islandaise connue pour sa collaboration à la fuite de le vidéo Collateral Murder de Wikileaks et pour son implication dans l’Icelandic Modern Media Initiative, un projet de loi qui ferait de l’Islande un paradis de la protection des sources, de la liberté d’information et de communication.

« Mon premier sentiment c’est de me rappeler de la réaction indignée du gouvernement britannique lorsque Internet a été coupé en Egypte. Ils devraient apprendre à pratiquer ce qu’ils prêchent. Imaginer de bâillonner la société de cette manière, c’est flirter avec le totalitarisme. Malheureusement, le Royaume-Uni semble être l’un des pires pays lorsqu’il s’agit de liberté d’information. Ils pensent que la raison des protestations, c’est Internet, alors qu’il ne s’agit que d’un outil de communication. Ils devraient plutôt se pencher sur les coupes budgétaires.»


Internet, le bouc-émissaire qui tombe à pic

Jacob Appelbaum, hacker de haut vol, membre du projet Tor et proche de Wikileaks n’est pas vraiment surpris par la sortie de Cameron, au vu du passif du Royaume-Uni en terme de contrôle du net.

« Évidemment, ces émeutes ont eu des conséquences graves. Cela étant dit, la réaction du gouvernement ressemble à une tentative d’accaparement du pouvoir en période de crise pour aller vers plus d’autoritarisme. Ceci les place dans la lignée de la Chine ou de l’Iran et, dans certains cas, de l’Irlande, du Canada ou du Danemark. Les Anglais veulent construire un grand ‘firewall’ pour l’internet ? C’est impossible, ils l’ont déjà fait et l’Internet Watch Foundation filtre les contenus. Ils veulent couper l’accès aux réseaux sociaux ? C’est facile de le faire, mais ce sera inefficace. Ils pourraient placer Twitter, pour une raison ou une autre, sur la liste des filtres de site pédo-pornographiques, sait-on jamais ? Mais quelqu’un qui utilise Tor pourrait de toute manière contourner le filtre, voir ou poster des contenus anonymement. Je ne pense pas que la réaction aux soit-disant « mauvais discours » que l’on peut trouver sur ces plateformes soit « moins de discours ». Le problème, c’est que nous avions, avant, un grand internet pour tout le monde et des personnes comme Cameron veulent le briser et faire plein de petits internets. »

Des internets aux destins nationaux, dans lesquels « on ne peut plus avoir confiance », régis par des filtres et de multiples directives européennes, où le flux d’information serait de plus en plus scruté et où « un contrôle des masses », comme l’appelle Jacob Appelbaum, prospérerait. Bref, tout ce qui débecquètent les hackers. « Cameron a vraiment des idées marrantes, mais peut-être qu’il devrait se concentrer sur le blocage des rues, car sur le réseau, ça ne marchera pas », conclut Padeluun, expert au service la commission d’enquête sur l’Internet du Bundestag. Une conviction parcourt l’air de la plaine de Finowfurt : le net ne doit pas devenir le bouc-émissaire idéal des élites politiques, la créature maléfique que les gouvernements pointent du doigt pour ne pas avoir à creuser plus profond.

« Cependant, explique Christian Bahls, fondateur de MOGiS, une association allemande de victimes d’abus sexuels opposés au blocage d’Internet, nous sommes peut-être en train de faire une erreur en nous rendant dépendants d’une infrastructure centralisée, type client/serveur, comme on la retrouve sur Twitter ou Facebook. Cette dépendance, en plus d’une volonté, restée bloquée dans le vingtième siècle, qu’ont certains, dont les Britanniques, de contrôler internet, risque de perturber notre communication. Il faudrait peut-être changer l’infrastructure pour pouvoir nous interconnecter à nouveau, sur une base égale.»

Il est vrai qu’ici, dans la nuit rose et mauve de Finowfurt, on entend, à gauche et à droite, un rêve : construire un internet à l’abri des interférences, à la fois politiques et économiques.

Quentin Noirfalisse

Vidéo : Adrien Kaempf, Quentin Noirfalisse, Antoine Sanchez

Illustration : JB_Graphics

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2 commentaires pour l'instant...

  1. nateenja

    13 août 2011

    Comme McLuhan le remarquait dans une de ses dernières interviews en 1977, ce que l’on dit à travers un média n’a que peu d’effet, c’est le média lui-même qui crée l’effet. Cela ne veut pas dire que le contenu n’a pas importance, mais l’impact d’un programme n’est rien comparé à l’étendue des effets d’un média sur une société ou sur un individu. Que certains médias ont tendance à attirer certains contenus pour l’effet qu’ils produisent n’est qu’un corollaire d’un phénomène plus important.

    Rappelons que pour McLuhan, un média est une extension sensorielle de l’homme et, de fait, l’abrasion entre médias est un sujet d’importance pour l’homme et sa survie.

    Les dictateurs post-modernes comprennent instinctivement qu’une diète médiatique est nécessaire pour maintenir un semblant d’ordre, mais, tout comme les démocrates, ils refusent de confronter les médias sur leur propre terrain et de développer une compréhension des effets d’un média et de la collision entre les différents environnements médiatiques.

    Comme l’illustrent les témoignages ci-dessus, la notion de progrès est un frein majeur à toute discussion sérieuse sur le sujet, et pour cause, technologie et identité sont des complémentaires.

    La seule issue pour contenir les effets des médias est le dialogue. La verbalisation de la pensée est notre média premier, elle est la seule véritable forme de communication et la seule technologie qui ne requière pas un environnement de services et nuisances pour fonctionner.

    Chaque couche médiatique intermédiaire restreint notre liberté de parole, n’en déplaise aux agents de la société de l’information.

  2. Balaen

    13 août 2011

    Nous occidentaux qui pensions arriver à influer sur la Chine en lui faisant la (notre) morale… Et voilà: Ce sont au contraire les pratiques chinoises qui commencent à faire des émules chez nous…

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13 août 2011

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