Tout au long de 2011, le nom de Telecomix est revenu, avec de plus en plus d’insistance, dans les médias. Réparateurs d’internets coupés par des dictateurs aveugles, occupés désormais à divulguer le vrai visage de certaines entreprises occupées à vendre des systèmes de surveillance à des régimes totalitaires, les agents de ce cluster semblable à une méduse (avec son canal IRC pour tête, comme point de rencontre principal) promeuvent inlassablement et bénévolement un internet ouvert, non épié et une libre circulation des paquets de données. Rencontre de deux bras de la méduse, Okhin et Urbach, avec un bilan 2011 en toile de fond.
“Si je devais expliquer Telecomix à ma grand-mère, comment je ferais ? Haha”. Okhin décoche un sourire empreint de sérieux, se tend sur sa chaise, penche son buste en arrière et regarde le plafond. Il est grand et maigre, avec une sacrée touffe de cheveux rassemblés en queue. Il est jovial, prolixe. Encore un gars qui vient anéantir le cliché du hacker aphone englouti par sa caverne binaire. Des favoris désordonnés courent sur ses joues. Après une pause, il répond. ” Je dirais que nous sommes des gens, du monde entier, qui faisons des choses, qui expérimentons. Nous venons des Internets, nous venons en paix et nous construisons. Oui, je crois que je dirais ça.”
Nous sommes dans une pièce au son sourd, remplie jusqu’il y a quelques minutes de bécanes informatiques vrombissantes. Le Kikk, festival international digital, touche à sa fin. Le Palais des Congrès de Namur se vide. C’est fin novembre et le crachin n’en finit plus. A une vingtaine de personnes, Okhin vient de résumer l’année Telecomix en une conférence rondement menée.
Si on prend Telecomix par le fil théorique, on peut trouver, assez aisément, un morceau de prose dont la première partie n’aidera pas le commun des mortels. La suite donnera aux pragmatiques davantage d’indications. “Telecomix est un cluster [1]télécommuniste sociocyphernétique [2] de bots informatiques et de personnes qui aiment Internet et les données, oeuvrant sans cesse pour l’amélioration d’Internet et la défense de la libre circulation des données. Telecomix, tout comme Internet, ne connaît de frontières ni technologiques ni territoriales.”
C’est plutôt par le spectre de leurs actions qu’il faut passer pour se forger une idée de ce que peut bien être ce fameux cluster, dont l’un des premiers agents, Christopher Kullenberg, a été élu Suédois de l’année par le magazine Fokus. “Telecomix, à l’origine, ça vient de Suède, au moment des débats sur le Paquet Télécom au parlement européen, détaille Okhin. Un groupe d’activistes très politisés ont décidé de faire des propositions sur cet ensemble de directives en montrant leur désaccord sur telle ou telle mesure.” Dès 2009, Telecomix était donc actif dans un lobbying au niveau européen en matière de liberté d’expression et de communication et contre toute tentative de surveillance du réseau.
En postant les numéros de téléphone des députés sur un site web, les fondateurs de Telecomix ont ainsi encouragé les utilisateurs du net à appeler directement leurs représentants. Pour nombre de ces derniers, c’était sans doute la première fois qu’un administré les entretenait de leur souci de garder un web libre. Rapidement, un combat contre le très opaque traité ACTA (Accord Commercial Anti-Contrefaçon, qui est bien plus qu’un simple accord commercial) [3] s’est ajouté.
Et Moubarak coupa Internet
C’est à cette époque que Stephan Urbach, un jeune résident berlinois à la couleur de cheveux variable et au verbe vif et concis, qui travaille pour la fraction du Parti Pirate au parlement berlinois, est tombé dans la marmite du cluster. “Je me suis intéressé à Telecomix justement parce qu’au sein du Parti Pirate, nous devions traiter de la question ACTA. C’était déjà des gens géniaux à l’époque, alors je suis resté. Je n’avais pas de background d’activiste, j’avais juste fait un peu de politique au niveau local avec des jeunes mais ma voie activiste a vraiment commencé avec Telecomix.”
En janvier 2011, un certain Hosni Moubarak, dictateur désormais déchu, n’a rien trouvé de mieux que de couper Internet et les réseaux de téléphonie mobile en Egypte, manière d’endiguer, tel les Cavaliers d’Offenbach, la colère de ses citoyens rassemblés sur la place Tahrir. Seule la Bourse du Caire était encore connectée par un câble fixé au fond de l’océan. La stratégie s’est révélée totalement inefficace (au point d’encourager les Egyptiens à descendre davantage encore dans la rue) même si les principaux fournisseurs d’accès (Vodafone, Link Egypt, Telecom Egypt et Etisalat Misr) avaient rapidement obtempéré à l’ordre gouvernemental de bloquer certains services.
En contact avec certains protestataires égyptiens, des agents de Telecomix ont vu leurs discussions en ligne s’interrompre quasiment en direct. “C’est à partir de ce moment-là qu’on a réellement commencé à faire de l’activisme pratique et plus à simplement écrire des papiers ou des projets de loi”, explique Urbach.
Car si dans le cas de la Tunisie, les agents de Telecomix avaient déjà installé des miroirs pour des sites bloqués, servi de relais d’information (Telecomix se définit aussi comme une agence de presse) et de transmission de conseils pour se servir anonymement du réseau ou encore permis de faire transiter des vidéos censurées, le défi égyptien se situait à un échelon supérieur. 20 millions de personnes n’avaient plus accès à leur connexion, et bien plus étaient privées d’accès au réseau mobile. Dans un précédent article, nous avions déjà décrit les solutions apportées par les secouristes numériques de Telecomix.
Installé à son bureau du Parti Pirate de Berlin, Urbach résume ainsi un des hacks mis en place. “On a déterré la vieille technologie du modem et un peu partout en Europe, on a mis des serveurs dial-up à disposition. Les Egyptiens qui avaient un modem pouvaient composer un numéro à l’étranger et grâce à cela, ils ont eu un accès à Internet. Un peu lent, mais au moins, ils l’avaient. Tout le monde n’a pas pu être aidé, parce que les lignes étaient encombrées, mais au moins, ça a montré une chose au monde politique : vous pouvez nous couper, mais nous trouverons toujours un moyen pour contourner vos blocages. On ne se laissera pas déconnecter. Vous pouvez essayer de contrôler le net autant que vous le voudrez, nous, on trouvera toujours un moyen de parvenir à nos fins.” La cinquantaine de connexions qui s’ensuivirent suffit à faire sortir un certains nombres d’informations sur la situation égyptienne.
Les logs syriens
Rapidement après l’Egypte, l’action de Telecomix s’est tournée vers la Syrie. Patiemment, les agents ont entrepris de scanner en profondeur l’internet syrien. Au hasard d’un serveur FTP, un membre de Telecomix est tombé sur sur des “logs” (journaux) ayant enregistré, entre le 22 juillet le 5 août 2011, l’activité internet de millier d’utilisateurs (sites visités, contenu des communications, adresses IP). Le tout pesait 54 GB et avait été recueilli par des équipements de surveillance de la firme américaine BlueCoat, qui avaient été acheminés en Syrie en dépit de l’embargo.
L’enquête et la publication n’impliquaient pas seulement Telecomix mais également les sites Reflets.info et Fihmt.com. Un communiqué de Telecomix du début du mois d’octobre précise que ces équipements sont “des proxies permettant le filtrage du Web et sont utilisés par le Syrian Telecommunications Establishment depuis des mois afin de filtrer et de surveiller toutes les connexions HTTP du pays, aidant les autorités à poursuivre, arrêter, torturer et tuer les éventuels opposants au régime.”
“Au début, nous ne faisions que nous immiscer, mais quand j’ai vu ça”, a déclaré à Forbes l’agent Telecomix qui avait atterri sur les logs, “j’ai eu un sentiment de terreur. Voir exactement qui la Syrie traquait et qui fournissait la technologie…C’est à ce moment que ça a semblé réel.” Après des mois de mutisme, la firme Blue Coat a réagi, le 15 décembre, à la présence de ses systèmes dans un pays frappé par des sanctions internationales et actuellement à la baguette d’une répression qui aurait déjà fait plus de 5000 morts, selon les Nations Unies. Blue Coat a donc expliqué qu’elle avait bien vendu des systèmes de surveillance, mais à un individu et une entreprise des Emirats Arabes Unis, et non pas à la Syrie, tout en indiquant que l’entreprise “ne voulait pas que ses produits soient utilisés par la Syrie ou aucun autre pays sous embargo américain”.
Au milieu du mois d’août, Telecomix a frappé un autre grand coup dans le cadre de ses opérations syriennes. Afin de prévenir la population de la surveillance général de l’Internet, le cluster a détourné une partie considérable du trafic Internet vers un site web de leur fabrication. Tout qui cherchait à atteindre Facebook et autres arrivait sur une page indiquant : “Nous sommes Telecomix. Nous venons en paix.” Surtout, le site détaillait une série de moyens efficaces et simples de contourner le Big Brother de Bachar el-Assad et de prolonger, avec davantage de sécurité, les actions protestataires.
Sur l’IRC (Internet Relay Chat) de Telecomix, le succès de l’opération Syria fut rapidement palpable, comme l’expliquait en septembre dernier Fabrice Epelboin du site Reflets.info. “Le channel IRC vit rapidement débarquer une multitude de nouveaux arrivants parlant arabe, et d’autres volontaires se mirent immédiatement à l’oeuvre, chargés de les accueillir et d’établir le contact. Premiers témoignages, les informations sortent désormais de l’internet Syrien, et ceux qui, sur place, font office de journalistes, le font désormais en prenant un minimum de risques, échappant à toute surveillance de la part des autorités.”
Le juteux et tentaculaire marché de la surveillance
La nouvelle d’un système de surveillance et d’inspection en profondeur des contenus échangés(ce que l’on appelle le Deep Packet Inspection) dans une dictature ne constituait pas une véritable surprise. Reflets.info, Owni et le Wall Street Journal nous avaient déjà informé de la vente par Amesys, une filiale de la société française Bull[4], d’un système de surveillance massif des télécommunications en Libye, du genre à épier le moindre smiley échangé sur MSN et vos courriers du coeur sur Gmail. La facture de cette “parfaite panoplie de l’Etat espion” s’élevait alors à 26,2 millions d’euros. Le centre d’écoute global avait d’ailleurs été installé à Tripoli avec le soutien de la Direction du renseignement militaire française.
Les exemples de ce types de contrat passés entre une dictature et des entreprises informatiques implantées dans de “vertueux”pays démocratiques sont légion. A tel point que ces deals piteusement dépourvus d’éthique font désormais figure de penchant virtuel de la vente d’armes que nous orchestrons, de l’occident, vers des pays que nos représentants politiques s’escriment pourtant à dénoncer avec virulence dans les médias, une fois que des révoltes y sont surgies.
Pèle-mêle, nous pourrions citer : la complicité de Miscrosoft dans la censure tunisienne, l’aide apportée par Cisco au régime chinois pour surveiller les membres du mouvement Falun Gong, en plus de son implication présumée dans la construction du Bouclier d’Or (le grand firewall chinois), vue comme une opportunité de faire davantage d’affaire avec le régime. Selon Bloomberg, une autre société (cotée en bourse), Qosmos, serait également impliquée dans la censure et la surveillance du net syrien. Le pays d’attache de Qosmos, la France, appartient, en réalité, aux leaders mondiaux de la deep packet inspection (inspection en profondeur des paquets échangés).
Une visions globale de l’ampleur qu’a prise ce marché et des liaisons obscures entre pays occidentaux et dictatures arabes nous a été donnée, au début du mois de décembre, par la dernière fuite de Wikileaks, les Spy Files. Sans doute à cause de la technicité de leurs contenus, ils n’ont pas reçu une attention médiatique comparable au Cablegate. Ils dépeignent pourtant une constellation d’entreprises, de toutes tailles, actives dans la vente de systèmes divers capables d’aller jusqu’à une inspection de 60 gigas de données par seconde, voire plus, d’inoculer des trojans (forme de virus informatique) dans des smartphones et d’étouffer dans l’oeuf toute tentative d’organisation dissidente en ligne.
Il est intéressant de remarquer que ces ventes ne se font pas qu’à partir de pays occidentaux vers des dictatures. Amesys aurait ainsi vendu sept systèmes d’interception et d’analyse des communications au gouvernement français et des transactions s’opéreraient, selon Wikileaks, entre divers fabricants et des agences de renseignements occidentales.
Des méduses pour contrer la tentation du contrôle
Pour permettre de s’y retrouver dans la myriade d’acteurs luttant pour les dollars du flicage, les agents Telecomix ont créé un centre de documentation, le Blue Cabinet. Pour Urbach, “il y a désormais un combat entre les firmes qui vendent ces technologies et les États qui les utilisent d’un côté, et des groupes tels que Telecomix de l’autre. Ce combat, il va encore durer très longtemps : il y a toujours de nouvelles idées pour chercher à filtrer, à censurer et nous serons toujours occupés à travailler pour contrer cette évolution. Nous continuerons à nous y frotter jusqu’à ce que ceux qui n’ont jamais compris le net s’effacent. Et nous désirons que Telecomix serve d’exemple à d’autres. Pas besoin d’être informaticien pour contribuer.”
La détermination d’Urbach et d’Okhin puise sans doute dans ce qu’ils appellent le datalove, l’amour des données et, surtout, la volonté “qu’elles se meuvent librement”. “Il faut montrer aux jeunes à quel point le net est fabuleux, et pas seulement qu’il est plein de dangers. Quand j’entends les politiques, il n’y aurait que des risques, alors qu’ils ne représentent qu’une infime partie du réseau. Mais personne ne parle de tout ce que cela nous a apporté, de la culture, de l’art, de la musique, des communications avec des gens vivants à des milliers de kilomètres d’ici. Pour vouloir contrôler Internet, il faut être mégalo. C’est une idée absconse. Le net se régule seul au sens où la grande majorité personnes sur le réseau se fixent et respectent leurs propres règles. De plus, le net, ce n’est pas que Google, Amazon, Facebook ou Ebay. La plupart des gens ne sortent même plus des réseaux sociaux. Mais il y a aussi ceux qui construisent le web, qui le créent, le chargent de contenu, travaillent pour le garder libre. Chacun doit avoir la latitude de le bâtir, ce réseau, et ça, ce n’est pas possible tant qu’il existe une possibilité de tout contrôler.”
Ressemblant fort à une méduse, selon Urbach, avec un canal IRC comme tête où les agents communiquent et échangent, et différents sous-espaces et projets parallèles en guise de bras, Telecomix n’a pas de règles formelles de fonctionnement. Rien n’y est écrit, aucun agenda n’est prémédité et la contrainte n’a pas droit de cité. “Telecomix, ce n’est pas un boulot. Ce n’est pas une charge, conclut Okhin. Je ne suis pas payé pour le faire et même si j’aimerais bosser dessus à templs plein, il y aurait des jours où ça deviendrait une corvée. Et ça, je ne le veux pas. Même si nous travaillons sur des sujets graves, il y a une forte notion d’amusement dans Telecomix. A côté des questions techniques sur comment installer un réseau décentralisé, on peut aussi discuter longuement pour choisir quelle photo de tel ou tel chat est la plus mignonne. Mais une fois que tu parles tous les jours avec un activiste syrien et que tu ne reçois plus de nouvelles pendant toute une semaine, que tu attends qu’il apparaisse sur l’IRC, c’est clair, on n’est plus dans de l’amusement. On tisse des liens qui sont souvent très forts, bâtis sur un stress émotionnel assez élevé de leur côté et, chez nous, le facteur fatigue les intensifie. Si on apprend qu’il y a eu des raids de police sur la ville d’un de nos contacts, on a les boules. En Egypte, des gens avec qui nous avions parlé et collaboré sont morts sur le terrain. Émotionnellement, c’est super stressant. Mais il ne faut pas oublier que les risques, ce sont surtout eux qui les prennent.” (A suivre…avec les interviews complètes d’Okhin et d’Urbach).
Video et montage : Adrien Kaempf
Texte : Quentin Noirfalisse
[1] Cluster peut se traduire par : grappe, communauté, groupe, ou touffe…
[2] Sociocyphernétique : traduction artisanale de sociocyphernetic (en anglais, to cypher signifie chiffrer), néologisme forgé à partir de sociocybernétique, la cybernétique des systèmes sociaux. La cybernétique est, selon le Bureau des crypto-munitions de Telecomix, l’étude de la manière de contrôler des systèmes régulatoires de toutes sortes (technologique, sociaux, biologiques, mathématiques). Selon Norbert Wiener, son père fondateur, “la cybernétique est la science de la transmission et de la commande d’information chez l’animal, dans la machine et au sein des sociétés”. La première utilisation du terme se retrouverait chez Platon, dans La République et le Gorgias (kubernhtikh, issu de kubernan, piloter), avec l’idée d’art de gouverner. La cyphernétique, explique le Bureau des crypto-munitions, “est similaire à l’étude de la cybernétique, mais ne dépend pas du fait que l’entièreté du système soit connue ou contrôlée à partir d’un seul point. La cyphernétique est, plutôt, l’étude de comment réaliser des choses dans des états de chaos ou d’incertitude”. Vous trouverez davantage d’informations ici.
[3] La Quadrature du Net a publié plusieurs vidéos qui synthétisent les dangers de cet accord, négocié depuis trois ans, dans le plus grand secret, par 39 pays. De nombreux points sont en ligne de mire, dont les dangers posés à l’échange de fichiers sur Internet, la dévolution du rôle de flicage du réseau aux fournisseurs d’accès et la question des brevets sur les médicaments, dont souffrirait davantage encore les produits génériques. La procédure de ratification a été lancée à la mi-décembre, celle-ci ayant été grande ouverte par un vote (à 331 voix contre 294) des députés européens.
[4] Iée/Amesys trempe également dans l’affaire Takieddine (corruption, commissions et rétro-commissions sur des ventes d’armes) qui a récemment éclaboussé les proches de Nicolas Sarkozy.
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