L’Iran, champion de l’interception et de la consommation d’héroïne

Sacs d’héroïne saisis en Iran. (c) Lallemand

Si l’Afghanistan produit 380 tonnes d’héroïne par an et en exporte environ 375 tonnes, cette diffusion de stupéfiants s’opère en trois flux : 95 tonnes vers le Nord (Asie centrale puis Russie), 115 tonnes vers le Pakistan (à destination de l’Extrême-Orient et de l’Afrique) et 140 tonnes vers l’Iran (dont 35 tonnes après un crochet par le Baloutchistan pakistanais).

L’essentiel de l’héroïne destinée à l’Europe de l‘Ouest va dès lors gagner le Pakistan, l’Iran, la Turquie, lesquels vont à eux trois être le premier rempart de l’Union contre l’héroïne : de 2002 à 2006, Ankara, Téhéran et Islamabad sont à l’origine de 40% des saisies d’héroïne dans le monde.

La charge la plus lourde est assumée par l’Iran, traversé par la principale voie de trafic : sur les 949 kilomètres de frontière que l’Iran partage avec les provinces de Herat, Nimroz et Farah, au moins 90 points ont été identifiés comme étant des points de passage de trafiquants. Contrairement à ce qui se passe sur les routes du Nord menant à l’Asie centrale, les trafiquants qui opèrent sur la frontière irano-afghane  sont généralement bien organisés et bien armés. Il est courant que se produisent des affrontements entre garde-frontière iraniens et trafiquants, comme le démontre la mort de plus de 3.500 garde-frontières survenue ces trois dernières décennies. Ce sont dans les points de passage du Sud, à hauteur de la province de Nimroz, que la violence est la plus fréquente, qu’il s’agisse de passer en force en Iran ou de passer en force au Pakistan puis en Iran. Typiquement, la frontière est prise d’assaut par des convois lourdement armés de 5 à 6 véhicules. Les passages de frontières se réalisent également à l’aide de chameaux ou animaux de bât.

Comme le remarque le directeur exécutif de l’ONUDC Antonio Maria Costa en interview au Soir, le prix de l’héroïne a tendance à doubler à chaque passage de frontière. La frontière iranienne en est un bon exemple : alors que le kilo d’héroïne vaut en Afghanistan 2000 à 2500 dollars, il en vaut 3.000 lorsqu’il atteint la frontière pakistanaise, et 5.000 dollars (4.091 euros) à la frontière afghano-pakistanaise. Lorsque ce même kilo aura atteint la frontière irano-turque, il vaudra 8.000 dollars (6.546 euros), soit une hausse de prix de 60%. Si on rapproche ce constat des flux présumés de trafic, les groupes criminels iraniens qui prennent en charge l’héroïne de la frontière afghane jusqu’à la frontière turque doivent empocher quelque 450 à 600 millions de dollars annuels (368 à 491 millions d’euros).

   Forces antidrogues iraniennes à Zahedan. (c) Lallemand

Qui sont les trafiquants ? De manière générale – et cela reste vrai tout le long de cette « route des Balkans » qui mène du sud afghan jusqu’en Europe de l’Ouest -, les groupes criminels concernés sont composés en majeure partie de nationaux issus des pays traversés. Nombre d’entre eux sont des professionnels du transport, engagés pour des missions précises, et ils n’appartiennent pas nécessairement au groupe criminel qui possède la drogue transportée. Cette remarque est particulièrement vraie dès que le trafic arrive à hauteur de la frontière turque, mais la traversée de l’Iran semble s’opérer sur le même schéma : les trafiquants vont sous-traiter le transport à des tribus frontalières qui ont déjà une expérience de contrebande.

C’est ainsi que l’héroïne destinée aux marchés d’Europe occidentale va d’abord être passée en contrebande dans la zone des trois frontières (Iran, Pakistan, Afghanistan) par des réseaux baloutches et pachtounes. Certains de ces réseaux ethniques sont actifs depuis l’époque de linvasion soviétique, et disposent de liens de très longue durée avec les administrations sécuritaires et politiques des deux côtés de la frontière. Des analystes de la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan (Manua) estiment qu’il existe 10 à 12 grands réseaux afghans disposant de relais avec la République d’Iran. A cela s’ajoutent de nombreux trafiquants afghans qui opèrent au départ du Pakistan.

Notons que les groupes de contrebandiers concernés sont moins pointus qu’on ne pourrait le penser : les canaux de trafics ouverts pour l’héroïne sont également utilisés une série d’autres biens de contrebande comme les êtres humains, les cigarettes, les produits pétroliers, les produits chimiques précurseurs et les armes.   

Lorsque ces frontières orientales de l’Iran sont passées, les groupes de trafiquants baloutches vont confier à d’autres groupes le transport de l’héroïne d’Est en Ouest. Interviennent à ce moment des groupes qui disposent de davantage de liens régionaux et internationaux comme les Azéris, les Arabes, les Persans et les Kurdes. Et à l’intérieur même de l’Iran, des réseaux de crime organisé locaux vont fournir  au vaste marché domestique l’héroïne nécessaire.

C’est l’un des drames de l’Iran confronté à l’héroïne afghane : si les forces de l’ordre iranienne confisquent chaque année 16 tonnes d’héroïne (soit 11% de ce qui rentre dans le territoire), quelque 10% des 140 tonnes d’héroïne qui gagnent le pays vont être utilisées localement, par une population de quelque 400.000 héroïnomanes qui consomment en moyenne 35 gramme d’héroïne chaque année. Si on tient en compte que l’Iran compte une population de 49 millions de personnes âgées de 15 à 64 ans, la prévalence  de cette seule héroïnomanie lourde (8 pour mille) est supérieure aux taux d’héroïnomanie simple les plus élevés d’Europe (6 pour mille). En interview, Antonio Maria Costa évoque même un taux iranien d’héroïnomanie de 6% (60 pour mille), soit le plus élevé au monde. 

 

Commentaires

Une réponse à “L’Iran, champion de l’interception et de la consommation d’héroïne”

  1. babelkot, le 23 juin 2010 0 h 15 min

    En résumé vaut mieux habiter en Afghanistan,si on veut se shooter pas cher…

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