Sur le front iranien de la guerre à la drogue

En plein midi, le lourd hélico MI-171 ne porte pas la moindre ombre au sol et c’est un désert ininterrompu, cannelle et vanille, parfois une tache de crème, que lèche le regard. Pas le moindre arbre en vue, aucune verdure avant que ne se découvre au Nord, comme un nuage émeraude à peine posé sur le sable brûlant, les lacs qui annoncent Borj-e-Sarband.Pourtant, une ligne mince et sombre, droite et obstinée, nous accompagne à l’Orient. L’oeil y discerne un canal qui n’aurait jamais connu l’eau, doublé de barbelés qui ne gardent aucun bétail. Et puis il y a ce mur de béton, deux mètres et demi de haut, qui nous trouble autant qu’il a du enrager nomades et trafiquants. Et tout cela – mur, canal et barbelés -dure sur des centaines de kilomètres, tant en frontière de l’Afghanistan que du Pakistan, agrémentés de temps à autre d’un fortin ou d’une tour esseulée sans ennemi visible à l’horizon. La Citadelle de St Ex’ cernée par le Désert de Buzzati.L’hélico se pose à Milak, au sud-est de Zabol, où un cours d’eau sépare déjà les deux Perses. Ici aussi, sur les deux berges encadrant l’unique pont jeté par dessus la frontière, l’Iran a construit de hauts murs pour empêcher le passage à la nage des trafiquants afghans d’opiacés. En apparence, impossible de passer la frontière sans s’inscrire dans la file d’autobus et camions qui patientent aux douanes.Ainsi, Téhéran n’a pas menti. Sur son front Est, du Turkménistan jusqu’à la côte du Makran, l’Iran sest construit une ligne Maginot, aujourdíhui doublée d’un système de détection électronique. Avec l’appui des Nations Unies – mais aussi de la Belgique, qui a épaulé le programme antidrogue à hauteur d’un demi-million d’euros – un réseau de radars terrestres surveille les 1.840 kilomètres de frontière, cependant que les garnisons de police et de Gardiens de la révolution ont reçu leurs premiers équipements de vision nocturne. Dont coût : 210.000 millions d’euros pour le seul programme électronique des trois dernières années. Voilà qui ne colle pas du tout avec ce que nous avons appris du côté afghan.Mais pourquoi nous montrer tout cela aujourd’hui, alors que depuis bientôt dix ans, nous demandions en vain à venir ici ? Que 3.700 soldats et policiers iraniens sont morts ici ces dix dernières années est un fait connu : même si les chiffres sont parfois contestés, on sait que l’Iran est le premier rempart de l’Europe contre les flots d’héroïne. Alors pourquoi ce mystérieux rendez-vous, un mercredi à quatre heures du matin, à l’aéroport domestique de Téhéran ?Les raisons sont multiples. Téhéran ouvre ses portes parce qu’enfin, l’Iran a été reconnu par la communauté internationale (et les Etats-Unis) comme un acteur nécessaire à la reconstruction de l’Afghanistan.Et puis demeure cette conviction forte des Nations Unies, que l’Iran souhaiterait voir partagée par la communauté internationale : ” L”Iran possède une des meilleures forces anti-drogues du monde”, nous martèle l’ex-n°2 des Nations Unies, Antonio Mario Costa, ex-directeur de l’Office contre la drogue et le crime (ONUDC).Il n’y a pas que les policiers, gardiens de la révolution et basijis tués sur le front de la drogue : il y a aussi cet incendie intérieur qui frappe l’Iran et a convaincu dernièrement la république d’installer des distributeurs automatiques de seringues. L’Iran a désormais le plus haut taux d’héroïnomanie au monde. Un record aggravé depuis 1997 par une explosion des cas de contamination HIV.L’Iran n’accuse pas seulement l’Afghanistan. Elle dénonce la tiédeur de l’Union face à Téhéran et, au même moment, pointe ces camions bulgares – donc européens – qui viennent jusqu’en grande banlieue de Téhéran charger les centaines de kilos d’héroïne produits sous couverture, dans des exploitations agricoles de la région de Qazvin. Téhéran veut que cela se sache.C’est pour cela qu’un beau mercredi, à l’aube, une poignée de diplomates et quelques journalistes étonnés ont atterri à Zahedan, chef-lieu d’une province insurgée, le Sistan-Baloutchistan, région la plus pauvre du pays. Un diplomate iranien a admis venir ici pour la première fois de sa vie. Et pour cause. Foyer du mouvement insurgé sunnite Jundullah, le Baloutchistan iranien est – tout comme son homonyme pakistanais – au croisement de trois périls : l’insurrection indépendantiste baloutche, les trafics d’armes de l’insurrection afghane, les trafics de drogues des narcos afghans. Les attentats sont réguliers – le président Ahmadinejad a failli perdre la vie ici en décembre 2005 -, ce qui explique la discrétion de notre voyage. ” Du lever au coucher du jour, les forces de l’ordre tiennent le chef-lieu”, remarque un spécialiste étranger. “Mais la nuit, Zahedan est aux mains des bandits.” Les Nations Unies tiennent un discours similaire : dans la ville proche de Shirabad, 40 à 65% des revenus sont liés aux trafics et aux organisations criminelles.Déterminées à retrouver un niveau acceptable de sécurité, les autorités iraniennes veulent montrer leurs muscles à la population et à l’Occident  : devant nous, des centaines voire des milliers d’hommes et de femmes – forces spéciales encagoulées, unités spéciales de police, basijis – se livrent à des démonstrations de force, défilés et combats simulés pas toujours convaincants mais qui témoignent d’une détermination réelle. “Ces trois dernières années, nous avons ajouté 80 kilomètres de mur, 160 tours de guet, 460 kilomètres de fossés”, nous soutient le chef de la police nationale Esmail Ahmadi Moghaddam. “Soit 570 millions d’euros dépensés pour la seule sécurité des frontières Est.”  En contrepartie, demande une consoeur iranienne, qu’a fait pour nous la communauté internationale ? “Les Nations Unies font avec l’argent qu’on leur donne”, répond l’ONU. “Et jusqu’ici, les dons destinés à l’Iran ont été très limités.” CQFD

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