Serbie: étonnant cartel entre Serbes et Kosovars
posté le 4 juillet 2011 |
catégorie albanie, bulgarie, Enquête, Etapes, Journal, Serbie, serbie, Turquie
Belgrade
Quand Borislav Plavšić, 49 ans, dit Zabac (“la grenouille”) et Zoran Petković, 48 ans, dit Suri (“le cruel”) ont été attrapés en octobre 2010 près de Pancevo avec 120 kilos d’héroïne afghane pure, il était clair aux yeux des policiers qu’il ne s’agissait que de petits poissons. Des éléments moyens de la chaîne des stupéfiants, qui unissent des groupes plus puissants. Le camion Mercedes-Benz de Petkovic, enregistré en Slovénie, était supposé transporter des palettes de bois emplies de citrons, cependant que 383 paquets d’héroïne étaient dissimulés dans la structure de bois.
L’héroïne saisie n’était pas de la « limonade », mais une poudre d’une pureté parmi les plus élevées que les policiers serbes aient vus ces deux dernières années, avec une valeur de revente en rue estimée à quelque 10 millions d’euros. Le véhicule était censé voyager d’Istanbul à Prague en empruntant le “tracé européen” – Roumanie, Bulgarie – mais quelque chose a mal tourné et le camion a dû franchir la frontière serbo-bulgare avant de finir sa course sur l’aire d’une station service proche de Pancevo, à 15 kilomètres de la capitale serbe Belgrade. Petkovic attendait la précieuse marchandise à Prague (République tchèque), mais dès qu’il a réalisé que la cargaison ne venait pas, il a repris sa voiture jusqu’en Serbie, où la police l’a arrêté près de Novi Sad. Plavsic, désormais suspect d’être le cerveau du groupe, s’est retrouvé peu après derrière les barreaux.
Cette opération policière « Fruits du sud » était en fait basée sur les divulgations du propre chauffeur du camion, lequel avait un œuf à peler avec Petkovic. Petkovic n’était alors connu que comme un petit homme d’affaires local, impliqué dans les transports ainsi que dans la restauration, dans le village de Jabuka, près de Pancevo. Il n’avait pas de casier judiciaire, mais ses sociétés de transport s’étendaient sur toute l’Europe et il semble désormais qu’elles aient été une couverture pour le trafic d’héroïne. A Prague, Petkovic était le fondateur de deux sociétés consacrées au commerce et au transport: l’une nommée Zoran Petkovič[1] et une autre dénommée Surikompani[2] gérée par son épouse Mira Petković. En Serbie, il avait déclaré une pizzeria, “SUR Suri”[3], et sa femme Mira possédait une société de commerce, “Suri company”[4]. Selon les sources policières, ses camions faisaient fréquemment la navette entre la Turquie et la République tchèque.
“Ils étaient les organisateurs du transport d’héroïne, avaient trouvé le chauffeur et disposaient d’une compagnie de transport routier autorisée à circuler dans l’espace Schengen, mais ils ne possédaient pas la cargaison, et n’étaient pas les financiers de l’opération”, affirme Dragan Rakic, chef de la sections stups de Belgrade qui a mené l’opération. Par contre, Plavsic, lui était connu de la police comme criminel de niveau moyen, chef d’un petit groupe originaire de Kikinda, en Vojvodine. Son équipe était réputée pour ses liens solides avec toutes sortes de trafiquants de Hongrie, Roumanie, Bosnie et Kosovo. Pendant des années, Plavšić n’a officialisé aucune de ses activités commerciales, son nom n’apparaissant que lors de l’achat de biens immobiliers ainsi que dans le sponsoring de clubs de football comme le FC Sloboda de Novi Kozarci.
“Tant Plavsic que Petković étaient percus comme des hommes d’affaires locaux auréolés de succès, bien que personne ne puisse identifier le type de commerce qui les avait rendus prospères”, explique Rakic ajoutant que l’enquête est toujours en cours et que la police travaille à l’identification de l’ensemble de la pyramide criminelle.
Cependant, des sources proches de la police nous ont affirmé que Plavsic et Petkovic travaillaient pour un cartel constitué de la famille kosovare Kelmendi et du clan bien connu de Darko Saric, roi serbe de la cocaïne dans les Balkans (lire par ailleurs). Le groupe kosovar apporte le soutien financier, cependant que le groupe serbe fournit le réseau, dit notre source policière. D’un point de vue policier, la coopération entre les groupes kosovar et serbe est déjà établie. Avec l’aide d’un troisième groupe originaire de Rozaje (au nord-est du Monténégro), ces groupes contrôlent la zone des « trois frontières » du Monténégro, dde Serbie et du Kosovo, l’un des endroits les plus poreux de tous les Balkans. Les passages de frontière entre Serbie et Kosovo sont mal tenus, et peuvent en outre être aisément contournés par des routes de montagnes « alternatives ».
Par voie de terre – en voitures, camions ou bus – l’héroïne est principalement trafiquée de Turquie via la Bulgarie, la Roumanie, le Kosovo puis la Serbie, ensuite vers les marchés d’Europe de l’Ouest, estime le service de sécurité serbe BIA. L’agence antidrogues des Nations unies (ONUDC, Vienne) estime que 65 tonnes d’héroïne ont emprunté cette route en 2009, soit plus de 80% de toute la consommation européenne. L’essentiel gagne l’Allemagne puis les Pays-Bas, estime Svetozar Đurović, chef du service serbe de lutte contre le crime organisé (SBPOK). Le trafic emprunte deux voies : Bulgarie-Serbie-Hongrie-Autriche, ou Bulgarie-Roumanie-Hongrie-Slovaquie-Autriche. Après quoi la drogue gagne les Pays-Bas puis redescend sur la Belgique, la France, l’Espagne, ou sur la Grande-Bretagne.
Deux autres marchés importants, l’Italie et la Suisse, sont approvisionnés via la Bulgarie et la Grèce puis l’Albanie et la Macédoine. Un autre bras repart de la Macédoine vers la Serbie, la Bosnie, la Croatie et la Slovenie.
En ce qui concerne la route principale, une modification d’itinéraire est en train de se produire car les trafiquants commencent à éviter la Serbie pour emprunter la voie roumaine, plus aisée depuis l’accession de Bucarest à l’Union européenne. Ceci leur évite d’entrer plusieurs fois dans l’espace européen.
La filière Kelmendi
“Naser Kelmendi est aujourd’hui le plus important trafiquant d’héroïne de la région, et nous ne sommes pas les seuls à le dire, toutes les polices de la région le savent. Il n’est malheureusement pas le seul trafiquant, mais il est certainement le plus puissant”, nous disent des inspecteurs du SBPOK en charge de la lutte antidrogue. La famille Kelmendi est la principale organisatrice – et principale source de financement – du trafic d’héroïne qui vient d’Istanbul et d’Albanie, estime la police serbe. L’héroïne est alors livrée via Peć pour le Kosovo et Rožaje au Montenegro vers Novi Pazar en Serbie, puis vers la Bosnie et l’Europe de l’Ouest. Le clan Kelmendi est constitué de Naser Kelmendi et de ses trois fils, Besnik, Liridon et Elvis, ainsi que du demi-frère Becir et du cousin Redžep Kelmendi. Naser Kelmendi possède des stations services à Peć qui lui serviraient de couverture pour le trafic de stupéfiants, et ces cinq dernières années son quartier général a été l’hôtel “Casa Grande” à Sarajevo. Plusieurs enquêtes, régulièrement répercutées dans les médias, ont été ouvertes à l’encontre de Kelmendi et ses fils, mais aucune n’a jamais débouché sur une inculpation. Plusieurs observateurs pensent que cela est dû aux excellentes connexions qu’il entretient avec les gouvernements de la région.
Nos sources policières à Belgrade disent qu’il existe d’autres personnes disposant des relations nécessaires pour organsier l’importation directe d’héroïne, comme Safet Sajo Kalić, de Rožaje, qui serait par ailleurs l’acheteur initial de l’héroïne en Turquie. Ce groupe de Rožaje serait le principal partenaire de la famille Kelmendi, selon divers rapports de police. Son cousin Suvad Music, de Rožaje, a été arrêté en 2008 à Novi Pazar et condamné en 2010 à 11 ans de prison : il a été reconnu coupable d’organiser le trafic d’héroïne au départ du Kosovo et de la Macédoine vers le marché de Belgrade. Une partie du clan Kalić, emmenée par le dealer Semir Dedejić, a aussi été reconnu coupable en 2009 de l’importation de 3 kg d’héroïne vers la capitale serbe, mais Kalić n’a personnelement jamais été arrêté ou condamné. En 2003, la police serbe avait désigné Kalić comme étant le pricnipal fournisseur d’héroïne du célèbre clan Zemun. Ancien membre de ce clan et aujourd’hui témoin protégé, Dejan Milenković Bugsy a confirmé dans un témoignage devant la Cour spéciale pour le crime organisé de Belgrade que Kalić avait vendu en 2002 quelque 600 kilos d’héroïne pure au dernier boss du clan Zemun, Dušan Spasojević, alias “Šiptar”. Cependant, Kalić a riposté en poursuivant pour diffamation les médias de la région, et il a eu gain de cause devant les tribunaux monténégrins. Du coup, certains écrivent aujourd’hui que Kalic dispose aussi de bonnes connexions au Monténégro. De fait, la diffusion sur Youtube d’images de son mariage a provoqué un scandale, dans la mesure où on y apercevait des officiels monténégrins de haut rang. Kalić est régulièrement décrit comme l’un des plus riches Monténégrins, avec nombre de biens immobiliers à Rožaje, Budva et Podgorica. Ses commerces légaux basés à Rožaje sont la compagnie de transport “Daut&Daut”, le restaurant “Tajson” et l’agence de sécurité “Eye security”, mais il a confié à ses parents proches le commerce hôtelier “Turjak” et la station service “M-petrol”.
Djordje Padejski
[1] http://www.justice.cz/xqw/xervlet/insl/index?sysinf.%40typ=or&sysinf.%40strana=searchResults&hledani.%40typ=subjekt&hledani.podminka.subjekt=&hledani.podminka.ico=64564371&hledani.podminka.obec=&hledani.podminka.spisZnacka.oddil=&hledani.podminka.spisZnacka.vlozka=&hledani.podminka.spisZnacka.soud=0&hledani.format.pocet_polozek=50&hledani.format.trideni=netridit&hledani.format.typHledani=x*&hledani.format.obchodniJmeno=platne&hledani.podminka.pravniForma=-1&hledani.podminka.ulice=
[2] http://rejstrik.penize.cz/27088243-surikompani-s-r-o-v-likvidaci
[3] http://pretraga.apr.gov.rs/RepsisPublicSite/Public/BusinessEntity/BasicData.aspx?SubmissionId=549726&RegistryCode=55028516
[4] http://pretraga.apr.gov.rs/RepsisPublicSite/Public/Enterprise/BasicData.aspx?BusinessEntityId=1102369&RegistryCode=20244666&rnd=1254212315



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